Transcription

Rogguin, Albert (1762-1820), Lettre à Philipp Albert Stapfer, Lausanne, 24 août 1798

Citoyen Ministre

Le Gouvernement actuël ayant promis solem=
nelement l’encouragement des Sçiences et beaux arts,
et instruction publique par votre Organe;
nous somes persuadés que nous ne pouvons mieux faire
que de reclamer votre protection pour l’établissemt
d’une institution dont j’ai l’honneur de vous en=
voyer le plan ci joint, precedé d’une introduction
qui avait été destinée a être presentée avant
l’établissement de votre Ministere, et que nous
avons cru cependant devoir joindre audit plan
pour plus ample information.

Comme vous le verrés Citoyen Ministre
c’est l’instruction publique, direction de
l’opinion morale et politique, Sciences et beaux
arts reunis.

Ledit plan repond parfaitement a toutes
les objections qu’on pourrait faire a cet établissemt.
Cependant si vous en avies a faire Citoyen Ministre
que nous n’eussions pas Sçu prevoir, nous nous
ferons un vrai plaisir, et même un devoir, d’y repondre
a votre entiere satisfaction.

<f° 13v> Lorsqu’il est a considerer que les Citoyens
qui veulent se charger de cette entreprise sont
des Citoyens actifs proprietaires dans cette Comune
les quels ont eû toutes les occasions d’aquerir
des connaissances aprofondies dans les differentes par=
ties qui constitueront nôtre institution, et qui par
consequent sont dans le cas de l’administrer, il
est a croire que le principal obstacle a l’execution
de nôtre plan peut être par la facilement enlevé.

La consideration dont un pareil établisse=
ment a besoin pour pouvoir prosperer, et repondre
au but que vous nous proposons, et a la pureté
de nos intentions, nous a fait prendre la liberté
de recourir a vous Citoyen Ministre, mais seu=
lement après avoir consulté des personnes respectables
d’entre nos concitoyens, de même que l’opinion generale
et vraiment éssentiele.

C’est dans ces sentiments Citoyen Ministre
que nous attendons avec bon espoir, de votre Zele a la
chose publique, l’encouragement a une institution
la plus propre a piquer et a faire naitre le goût des
beaux arts et de l’instruction, que nous croyons nécéssai=
re et honorable a nôtre patrie, et qui sont les deux
parties que le gouvernement actuël vous a confié
a si juste titre.

<f° 14> Nous osons ésperer que vous daignerés remettre
une reponse aussi prompte que possible au Citoyen
Ministre des Relations exterieures par le canal
du quel nous avons cru devoir vous faire passer notre
plan come étant connu de lui.

Nous prenons la liberté Citoyen
Ministre de vous presenter les voeux sin=
cères que nous faisons pour la constante prospé=
rité de votre Ministére.

Salut et Respect

po Albert Rogguin et Comp.

Lausanne le 24e aoust 1798.

<f° 15> Introduction

Les Sçiences le Comerce et les beaux Arts ont de tout tems
illustrés les Nations qui les ont encouragé. Au nombre de
ces derniers on doit remarquer principalement l’Art Dramatique
ou theatre en general, le quel étant dirigé sur des bons principes
reunit plusieurs avantages distinctifs.

Le premier bien important actuëlement et surtout dans
nos Contrées, est celui d’instruction publique; le second non
moins conséquent est celui de guider ou former l’opinion
morale et politique; un troisieme avantage, est celui de
procurer a toutes les classes de Citoyens, un delassement
le plus sensé, le plus utile et le plus a rechercher par
les homes éclairés.

Les deux premiers avantages ne pouvant être mis en
doute que par des ignorants ou des fanatiques, nous con=
siderons qu’ils ne peuvent être qu’aprouvés de ceux qui
ne le sont pas: le dernier doit être preferé a tout
autre delassement.

A ces avantages, qui concernent l’art, on peut ajouter içi
celui qui concerne la bienfaisance, lequel est le but principal
de l’institution que nous desirons former come on le verra par le plan
suivant.

Cet avantage serait le soulagement de l’indigence, qui
est très urgent dans notre comune, et que nous voyons acroitre a
l’aproche de l’hiver, par le manque d’ouvrages qui sont arreté dans
ce canton.

Nous pensons d’après ce que nous venons d’avancer seulement
jusquiçi qu’un Gouvernement qui entend ses vrais interets, cest a dire
qui veut sincerement le bien de la patrie et du peuple doit s’empresser
a encourager les Arts reunis dans une institution aussi louable, la quelle
peut former l’opinion publique et influencer la societé a son avantage
d’une maniere aussi sensible.

<f° 15v> Mais l’encouragement que meritent les arts reunis dans
l’etablissement de cette institution ne doit pas être accordé
a des troupes ambulantes les quelles mal composées, et
ne sejournant dans une ville qu’un mois ou deux s’inquiètent
très peu de l’impression bonne ou mauvaise, qu’elles laissent
après leur départ.

Avant que de passer au plan d’éxecution qui nous
concernent nous ajouterons quelques idées, qui viennent a l’appui
de ce que nous venons d’avançer et qui feront sentir le
besoin pressant qu’il y aurait maintenant, de mettre en
pratique parmis nôtre peuple ignorant et abrutit, l’art
Dramatique, qui nous parait le plus propre a faire connaitre
la nécéssité de s’instruire, et a donner le gout des beaux
Arts et Sciences.

L’Art Dramatique est honorable en lui même
car la philosophie accomodée au theatre et fondue pour
ainsi dire dans le sentiment, est celle qui est le plus a portée
de tous les hommes, et qui est la plus propre a les instruire
come a les interresser. C’est la philosophie d’usage le
plus recomendable, c’est la morale mise en action, mais
d’un coté qui ne presente que l’agrement; c’est enfin
l’art de rendre la vertu interressante, et aimable
en la tirant de sa froideur, par des Situations fortes et
touchantes, sans cependant être romanesques.

L’Art Dramatique a éxercé la plume des meilleurs écrivains
de ce Siecle, come dans les tems heureux des Grecs et des Romains,
et c’est cet art même qui a porté ces peuples celebres au
lus haut degré d’élevation, de perfection, et d’energie.

<f° 16> C’est en présentant souvent a nos yeux d’une maniere
interressante et sensible et sous toutes les formes, les vertus
heroïques et republicaines... le desinterressement, la generosité,
l’amour de la patrie &c &c &c. que les esprits s’éclairent
que les cœurs s’humanisent, que les ames s’echaufent et s’a=
grandissent... et qu’enfin le funeste égoïsme s’aneantit.
C’est sans doute par ces mêmes raisons que les plus grands
homes de presque tous les tems, ont fait de cet art, leur
delassement, leur enthousiasme.

L’Art Dramatique doit donc être honoré, encouragé
mais coment? serait-ce en confiant des soins aussi delicats
aussi importants, a des êtres imoraux et vagabonds? non
ce serait donner son tresor a garder aux voleurs, a qui faut=
-il donc confier ces soins? a des Citoyens du lieu même
a des homes probes a des republicains paisibles et éclairés,
a des homes purifiés de tout espéces de prejugés nuisibles
aux lumieres qu’un art aussi recomendable peut aporter
a la societé.

Combien cette institution ne deviendra-t-elle pas
honorable lorsque, étant encouragée par un gouvernemt
protecteur des sciences et beaux arts, et par consequent
mise en consideration, on pourra alors choisir des acteurs
de bonne éducation, de bonnes mœurs et a talens distingués
qui eux mêmes respireront la vertu dont ils doivent être
les modeles.

<f° 16v> C’est aussi enfin qu’en suivant les lumieres que l’experience
nous a donné, il nous sera facile de baser sur ces principes
une institution theatrale qui deviendra par le bien supe=
rieure a tout autre genre de spectacle, puisque nous en
ferions une ecole de morale et des beaux arts reunis
come on va le voir dans le plan qui suit.

<f° 17> Plan Adressé Au Ministre
chargé de l’instruction publique et encouragement
des beaux arts.

Citoyen Ministre

Depuis longtems la Comune de Lausanne une
des plus marquantes de l’Helvetie devrait être
pourvuë d’un Spectacle National, mais l’ancien gou=
vernement s’est toujours montré contraire a cet
établissement.

Nous n’entreprendrons pas de devoiler les raisons
qui ne subsistent plus aujourdhui. Cet établissement
bien loin d’offrir aucun inconvenient, ne peut produire
que de très bon éffets surtout dans la partie de l’ins=
truction publique et des beaux arts dont vous êtes l’or=
gane, et que vous êtes chargé d’encourager, au progrés
des quels s’apliqueront, ceux qui se proposent de former
cette institution come étant leur but principal;
l’execution n’en a été entreprise que d’après une sollici=
tation unanime et reiterée, et après avoir consulté
l’opinion generale.

Voici donc Citoyen Ministre l’abrégé d’un
plan dont nous avons crû ne devoir exposer a votre éxa=
men que les articles qui meritent de vous etre presentés, ne
voulant pas occuper vos momens precieux par des details préma=
turés.

<f° 17v> Le tout a deja été aprouvé par des personnes bien
intentionées d’entre les ministres du culte qui ont trouvé
nôtre entreprise meriter sous tous les rapportsl’encouragement et l’appuis du gouvernement actuël.

Premier Article.

Nous nous chargerions de tous les fraix de details
et ne demenderions pour le present d’autre encouragements
que celui d’etre assuré qu’aucun établissement de cette
éspece ne se formera dans le Canton Leman pendant au
moins l’espace de trois ans, parce que deux du même genre
pourraient ne subsister dans des bornes si étroites, sans
se nuire reciproquement, et finir par se detruire.

Vous savés Citoyen Ministre que de telles
entreprises a l’instar de toute institution publique
ne peuvent suporter de rivalité, come les établissements
de Speculation comerciale, dont le succès ne
depend pas du lieu seul ou on se trouve, il nous parait donc
d’après cela que le meilleur moyen de repondre a l’esprit
du gouvernement dont l’opinion publique fait la vraie
force, est celui d’en avoir un privilege sur le quel on
puisse baser une edifice aussi consequent, et de
pouvoir faire en toute assurance, les sacrifices qu’exigerait
une institution établie sur un pied aussi respectable
que celle que nous nous proposons.

<f° 18> Nous demanderions en seconde instance que par vos
ordres on nous accorde a notre choix un emplacement National convenable,
joint au bois de construction, ce qui ne saurait être refusé ici d’autant que les
entrepreneurs sont des citoyens ci devant grands bourgeois
qui ont part de droit ancien aux biens comunaux de
cette ville, une autre consideration, est que ledit établissemt
resterait toujours proprieté nationale.

L’institution a la quelle on pourrait joindre
l’école de peinture dessein, sculpture, architecture &c: &c:
porterait le titre d’ecole des moeurs et reunion des beaux
arts
. Nous inviterions en consequence les gens de lettres
de la republique helvetique a s’occuper de fournir a
cette Societé des productions nationales. On admettrait
principalement que des pieces analogues a ces principes,
c’est a dire qui porteraient un caractere national
et moral, dont le grand but serait de créer ches les uns,
et entretenir chés les autres, l’esprit de vrai patriotisme
qui est l’amour de la patrie, et du bien general.

A cette instruction agreable, a cet encouragement
aux vertus civiques, on y joindrait des compositions
musicales qui instruiraient et éxerceraient la jeunesse
dans un art qui fait partie éssentiele de l’éducation
liberale, mais dont les fraix sont très dispendieux aux peres
de familles par des leçons particulieres, de même que l’instruction
dans les differentes branches des beaux arts qui feront partie
de nôtre institution.

<f° 18v> Troisieme Article

Les personnes qui se chargeraient des roles seraient
des Citoyens et Citoyennes domiciliées dans cette Comune
les quelles ayant deja un etat fixe ne donneraient a l’art
Dramatique que la portion de leur tems que jusqu’à
present ils ont consacrés a des recreations moins utiles
moins sensées.

Dans l’origine ces jeunes gens seraient dirigés
par des artistes distingués en talens, et par la regulari=
té de leur moeurs les quels en faisant des éleves rem=
pliraient le double but de former les Citoyens de notre Canton
a l’esprit des loix et des moeurs republicaines, come aux
talens oratoires, qui sont l’art de parler en public avec
ordre et aisance, un langage épuré persuasif, agreable
et enfin a developer l’intelligence pour les beaux arts
et Sciences.

4° art: Le montant de la recepte tous fraix deduits
serait consacré au soulagement de l’indigence, et
consideré sous ce seul point de vuë ledit établissement
doit être respectable et cher a tout bon citoyen.

Les mêmes entrepreneurs ayant eû occasion dans l’etran=
ger d’aquerir des connaissances dans l’art de diriger des
fêtes civiques avec representation theatrale, et ayant
sans cela des artistes en tout genre nécéssaire et autre accessoire
reunis a leur ordre, demenderaient en même tems, que la
direction des dites fêtes leur soit accordée on aurait qu’a se louêr
du coté de l’economie, de celui du goût et de l’agrement.


Enveloppe

Au Citoyen
Ministre de l’instruction
Publique et beaux arts
de la republique Helvetique


Note

  Public

Transcription en lien avec l'article de Béatrice Lovis, «Théâtre professionnel et amateur à Lausanne entre 1789 et 1804 : à l’épreuve des particularismes helvétiques», Etudes Lumières.Lausanne, n° 4, novembre 2016, url : http://lumieres.unil.ch/fiches/biblio/8493/.

Etendue
intégrale
Citer comme
Rogguin, Albert (1762-1820), Lettre à Philipp Albert Stapfer, Lausanne, 24 août 1798, cote AFS, Archives centrales de la République helvétique 1798-1803, B 1479. Selon la transcription établie par Béatrice Lovis pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/768/, version du 24.11.2016.
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