Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 29 décembre 1780

de paris le 29e xbre 1780

mon bon et digne amy vous voila a berne et moy a paris, mais
vous n'avés pas trouvé a ce changement de gite, ce que je trouve régu=
lièrement touts les ans au mien en quelque saison que je le fasse, catha=
rre, étoufement, asthme, Rhume et rien de tout cela absolu, mais mes
accidents a moy tout seul qui tiennent a la ténuité de la fibre et a
l'extravasement de la bile. entendés vous bien cela? en ce cas je vous
en félicite, quand a moy tout ce que jy entends cest que je toussaille le
jour et étouffe la nuit; or ce dr article est je crois le pire métier du monde,
et que, si je les en croyois, le froit, l'humide, toutes choses qui ne me font
rien au bignon, me sont mortelles et il faudroit me faire une chasse, pour=
quoy je les prie d'attendre que je n'aye vrayment plus que les os.

comme en cet état je n'ay guères le coeur décrire que l'indispensable, et
que vous me mandés en sus que votre procès sera jugé le 23 et que vous
m'en donnerés avis, j'aurois attendu cela si c'etoit que je viens d'aprendre
que le bon butré cet excellent oéconomiste et cet homme unique pour le
calcul rural, que j'ay donné au pce de bade et qui depuis 5 ans travaille
dans ses états, est actuellement a berne. touts les hyvers ou a peu près, au
grand regret du baron deidelsheim &c il se retire dans quelque village
au canton pour fuir la cour et ses gènes et inutilités et travailler au recrem=
ment de sa besogne d'été et vivre a sa mode: car vous doutés bien
que ce n'est pas un homme fait comme un autre: qu'un pareil dévoué. il
a 1° des lubies alchimiques que dont quelque malheureux fol a infatué sa
simplicité dans la solitude; cest un des grands inconveniens de luy bien
faire que de le voir tomber en confidence sur ce nez de verre; quand a ce
point il faut s'engarer en luy disant net qu'on s'en tient a l'imperfection
oéconomique et le ramenant a ce point et l'en occupant. 2° il est sauvage
dans ses manieres, et a moins de quelque dame bien apliquée ou bien intelligente
et curieuse il est inutile de le fourrer lâ. 3° il est indépendant comme un chat.
mais je vous le donne pour le meilleur des hommes, le plus bon, le plus simple,
amy du peuple et de l'humanité, infatigable, désintéressé rien pour luy
parfait oéconomiste et unique au monde pour les calculs ruraux, homme
<1v> pretieux enfin, que vous ètes trop heureux de pouvoir voir et pomper avec
votre bonne judiciaire. vous le trouverés promenant soux vos portiques dont
il me vante la commodité ou poste restante ou il me mande de luy écrire.
je vous prie cher amy de bien faire a sa mode, a ce bon saint enfant de 60
ans tout a l'heure, et surtout de luy faire faire voir les hommes lucides
humains et apliqués et que la contrariété ne rebute point.

comme je dois bien assurément vous tenir au courant et au fait; du
saillant ayant obtenu l'ordre du roy qui prescrit a mon fils d'aller et se
tenir aux lieux que je luy indiqueray soux peine de désobeissance, a sur mon
aveu reçu son beaufrère dans ses bras, l'a vetu &c. il la ainsy que touts autres
trouvé notablement grandy, sorte de météore pour un homme enfermé a 28
ans, et il a dit qu'il espéroit que cette singularité phisique me donneroit foy
avec le temps au prodige moral. malgré refus absolu motivé en paroles et
par un billet excellent du saillant et dupont le menèrent a la porte de notre
amie, qui s'etant remise du dépit de contradiction le fit entrer et luy tendit
la main, il se précipita a plate terre et y demeura sanglotant jusques a ce qu'elle
le releva en l'embrassant, mais au lieu de cet homme dont l'air noble libre et
mème gay chex le lnt de police et le ministre avoit étoné du saillant quoyquen
le satisfaisant, il ne put que tomber sur un fauteuil, et il n'a plus été parlé de
semblable visite. jetois a la campagne alors, et comme il etoit en correspon=
dance suivie avec sa soeur dont je faisois les lettres qui ne l'ont par conséquent
pas épargné, la voyant s'eloigner il a demandé de pouvoir correspondre avec
garçon; j'ay laissé faire et il rend conte exactement de tout. il est maintenant
après une apre besogne qui seroit de convertir sa mère et élaguer ses entours.
j'ay donné quelque temps pour cela, en ayant affaire ailleurs, mais j'ay voulu
mettre en defaut son esprit inventif et sa confiance téméraire et quil con=
noisse sa respectable mère et je l'ay pu puisquil s'agit de son fait et d'une
donation aux enfants. il commence a désespérer et se revire de son mieux. du
coté de la provence il est contrit enthousiasmé de sa femme, et elle et père et
oncle, tout cela ne tiendroit pas deux jours si je l'envoyois, mais je ne veux
que besogne qui dure et je n'en suis pas lâ. 2 mots écriture a moy pareillement
pour maintenir des liens tant que je croiray la chose nécessaire. vous voila
cher amy aussy instruit que moy sur ce fait.

je plains bien la dame votre digne amie d'avoir un coeur si dépendant des
1 mot écriture d'autruy. dites luy que tout fuit tout tend rapidement a sa fin
autant le plaisir que la peine autant la peine que le plaisir. que ce doit
etre lâ le principe de la consolation comme celuy de la modération; et dites
le luy de la part de l'homme qui aima le mieux, qui s'attache le plus a touts
les plans de son activité et qui essaya le plus de désastres et qui les soutint.
cest saimer trop soy mème que de donner aux autres le pouvoir sur nous de la
désolation volontaire.

<2r> je crois que finalement les genevois vous en croiront et quils
n'apèleront pas la garentie. au reste je leur conseille moy de tousser
et d'étouffer le moins quils pourront, car par ma foy de conseiller
aux hommes d'etre sages en politique c'est peine perdue, il ny a que le
malheur qui fasse les bons entendeurs dans cette espèce inquiette
avide et vétillarde; or comme je ne suis pas homme a leur souhaiter
malheur, je ne scaurois au fonds m'attacher non plus au chateau
en espagne de les vouloir sages.

adieu mon bon et cher amy je ne vous dis pas que je souhaite la bonne
année et toute sorte de bonheur a vous, a vos dames a qui j'offre mon
respect et a tout ce que vous aimés.


Enveloppe

a monsieur

Monsieur de Saconai a Berne
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 29 décembre 1780, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/672/, version du 02.05.2018.
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