Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 05 décembre 1780

du bignon le 5e xbre 1780

mon bon et digne amy j'ay attendu pour répondre a votre lettre
du 12 9bre d'autant que vous me marquiés que vous partiés dans
quinzaine pour aller a berne. j'attendois dis je de pouvoir vous marquer
lévénement de ma dernière résolution sur l'affaire domestique princi=
pale qui m'occupe et ne laisse pas de m'agiter depuis quelque temps
vu les conséquences de la chose. il est impossible d'imaginer que le diable
et une légion de ses consorts et caporaux agent a eu touts ensemble plus
d'esprit que celuy a qui j'ay affaire. il en a meme infiniment plus, depuis
que se voyant a nud sur une grande partie des illusions que sa fougue
son esprit gauche et son caractère caméléon qui dérobe tout et prend tou=
tes les couleurs que luy présentent ses entours, avec exagération, il est
revenu sur luy mème et tire de son propre fonds. en conséquence nous
nous voyons venir de loin. j'ay suivy sa correspondance avec sa soeur qui
comme vous jugés bien est devenue fort fréquente n'ayant autre chose
a faire, en conséquence je l'ay guidée et dictée et comme vous jugés bien
on luy a tout dit et tout fait passer. le drôle devine d'une lieue et ce qui
est de sa soeur et ce qui est de moy, et mème ce qui est de notre profonde
et énergique amie. quand a celle cy qu'il a personellement injuriée dans
un des mémoires, et qui a tout le pointe d'une ame noble et ferme et mème
plus, et qui pourtant sera celle qui l'aura sauvé, il n'a pas attendu jusques
a présent pour vouloir l'aborder ventre a terre; mais elle s'est fait laisser en
disant net enfin selon l'apologue de la fontaine, qu'il luy avoit vendu la
sagesse et que le fil luy étoit demeuré; mais comme il est l'audace mème
il ne laissoit pas de signaler toujours quelque chose. au fait on ne peut pas
dire qu'il eut rampé dès les premiers temps de sa prison; toujours dur
toujours orgueilleux et grimpé il étoit resté dans son caractère. depuis
peu de mois sa femme mécrivit comme je vous l'ay marqué pour qu'on l'es=
sayat &c je répondis négativement, mais luy prenant la balle au bond parut
<1v> surpris, humilié, touché, contrit, et croyant voir que ce ton luy reussissoit, il ne
l'a plus quitté depuis, et je crois ses dispositions actuelles sincères, reste a scavoir
l'effet que le grand air luy fera.

cependant le plan de mes enfants est qu'il ne sorte qu'avec un ordre du roy qui
le mette absolument en ma puissance. j'en ay besoin, non que je me soucie de
gouverner un homme de 32 ans, mais parceque je puis seul faire face a troix
familles outragées, celle de marignane, de Ruffei et de monnier, qui n'ont pas a
beaucoup près les mèmes idées que moy sur ce fait, et qui n'ont confiance qu'en
moy et encor ne sera ce pas tout d'un coup que je puis espérer de déterminer l'une a le
recevoir, les autres a concourir avec moy a luy remettre la tète sur les épaules;
j'en ay besoin vis a vis 3 provinces qu'il a rapidement ravagées, le limousin
la provence et la bourgogne, et vis a vis le public et pour touts. il en a plus
de besoin que moy pour le couvrir et garentir d'affaires criminelles, de créanciers
&c. en un mot mon amy ma pénible et laborieuse vie n'eut jamais de crise
plus fatiguante par les détails et cela tandis que je viellis et touche a l'age
ou les sages se reposent et ou les actifs mème ne se soutiennent avec dignité
que dans l'action habituelle et de routine a quelques égards.

cet homme a de bons amis dans le détail de ceux dont il dépend, et a subjugué
de hauteur ceux dont il n'a pu faire ses prosélites, il est donc bien servy sur
les lieux mais par des gens auxquels je dois me fier comme aux néges de
may, on voudroit me faire prononcer et moy j'ay répondu décidément que
j'attendois l'ordre que mes enfants avoient demandé. du saillant et notre
amie sont a paris; je suis icy moy et je n'en bougeray que les choses ne
soyent décidées, mais il ne seroit pas juste que je me privasse plus longtemps
du plaisir d'embrasser et remercier mon amy qui prend plus de peine a me
suivre que de plaisir, mais cest comme la gratelle, on s'écorche et l'on ne
peut s'en empèscher,

du saillant patrouille soir et matin dans la boue jusques au col a sa ferme.
vous scavés quil n'etoit guères parlant, jay gagné a le voir dans les grandes
avantures quil ne parle plus du tout. il tentera beaucoup de choses et ne
rebutera de beaucoup, il calcule sans cesse, s'etend un peu selon moy sur les
frais, mais a la fin il deviendra d'une grande expérience et d'un grand profit.
ils vont dans cette belle saison partir pour le limousin afin de faire argent

grand mercy mais bien grand mercy de votre présent de vin, cela fait
que je vais achever de boire l'autre que je prisois bien fort, car il avoit encore
gagné, du moins jusques a ce printemps, car je n'en ay pas aporté icy. adieu
mon très cher amy; mille tendres Respects a toute votre maison, et contés
qu'après celle lâ il n'en est pas une qui vous soit plus dévouée que celle cy
adieu je vous embrasse Mirabeau


Enveloppe

a monsieur

Monsieur de Saconai 
a Berne
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 05 décembre 1780, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/671/, version du 02.05.2018.
Remarque: nous vous recommandons pour l'impression d'utiliser le navigateur Safari.