Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 02 septembre 1780

du bignon le 2e 7bre 1780

mon bon cher amy un axiôme latin dit que tout animal est triste
après le coïte, peutètre que le plaisir que fait le gain d'un procès fait le
mème effet car votre lettre n'est pas gaye et je vous y induis de mon mieux
cependant. quand a moy comme je n'ay guères eu de procès personnels
que de ceux dont lexistence est toujours un mal, soit en gain soit en perte
je ne puis connoitre la joye du succès. au reste mon amy nos formes
judiciaires sont comme les 1 mot biffure jupons des demoiselles de paris, fort
plissées et falbalatées au dehors et couvrant au dessous la ver ...
depuis deux siècles et demy ou environ tout est fiscal en france et toute
ordonnance de justice et de police a tourné lâ; les greffes, le papier
marqué gagnent a chaque contour de chicane, la cupidité toujours vi=
vante et circulante autour de l'humanité pour y trouver sa proye
sest saisie de ce masque lâ comme de tout autre et voila ce que cest que nos
formes et nos loix. quand le corps viellit tant qu'il dure la circulation se
fait toujours mais elle devient lente incomplette, abandonne les extrémités
se resserre ou fait depost, il en est de meme du corps politique qui ne fut
pas construit pour la durée, mais seulement pour le temps.

la nouvelle demande en séparation est folle sans doute; je me suis jay laissé
prendre sentence par défaut; cette sentence a rapelé larrest du parlement,
déclare au surplus qu'elle eut a se présenter et qu'en cas de preuve que je
l'eusse refusée elle pourroit se pourvoir en séparation. mais chose unique
c'est qu'elle a apelé elle mème d'une sentence par défaut; son objet ou celuy
du chicaneur de quartier est de croiser par cet incident, l'affaire de sa
terre que je poursuis, et de se la faire laisser par provision; nous sommes
au moment de la décision a moy promise, car nous touchons aux vacances.

quand au Mr de vincennes il s'est ravisé, sa femme m'a écrit pour me
prier d'adoucir sa prison et de luy donner quelque moyen d'épreuve; jay
répondu net a icelle que j'avois dit il est vray qu'elle seule avoit droit de me
forcer la main, mais que j'avois soux entendu droit sur sa personne et non celuy
sur ma conduitte vis a vis de luy; que j'etois fort eloigné de luy conseiller de
doubler le rôle de zénobie, mais que comme il y avoit de tout dans le monde, en
<1v> suposant que l'envie luy en put prendre elle eut pu me redemander son
mais que quand au reste &c. ny plus ny moins quand il a scu cette démarche
de sa femme, car il scait tout et commande presque a la baguette aux arbitres
delégués de son sort, il s'est pamé de reconoissance et ses grandes phrases et
ses exclamations se sont tournées de touts cotés dans sa famille. il écrit sans
cesse a son oncle, quand a moy cela est sans réponce; enfin il a écrit a sa soeur
avec son énergie qui ne manque pas déplorant ses torts et connoissant son beau-
frère
assés noble pour luy pardonner. celuy cy que j'avois cru profondement blessé
etant aussy peu propre a souffrir des injures qu'a en faire, au 1er mot offrit sa
maison pour épreuve et sa personne pour caution; je descendois et trouvay ces
dames promptes a la revirade et luy tout d'un avis. j'ay eté obligé de dire
a notre amie pour 1 mot dommage vintième fois que son coeur n'etoit pas plus de
trempe a parier avec ces gens lâ que leur tète avec la sienne, et enfin je me
suis fait laisser. je ne scais ce qu'ils combineront et comploteront avec mon
frère, mais au fonds ce ne sera jamais que ce que je voudrois.

a legard de Rongelime vous etes bien bon mon cher amy d'aller rechercher
la datte de ses lettres et de faire l'apologie de votre commerce avec elle. on ne
peut suposer certain ordre de monetres dans lespece humaine qu'en les éprou=
vant; je n'ay pas cru un mot de ce quelle cite; quand je l'aurois cru je con=
nois non seulement votre bonté dans touts les temps mais encor votre pru=
dence quand il le faut, et ce que je vous en ay dit ne fut que parce que je vous
tiens au courant de mes affaires attendu que vous l'avés voulu.

quoyque vous en dites il y a certains articles aprofondis et pleinement
traités dans le livre des devoirs que je n'avois point essayés mème ailleurs
et qui sont bien importants en politique autant qu'ils étoient chatouil=
leux a entamer. comme peu de gens de ma connoissance ont vu le livre
puisque je n'en ay pas 1 mot dommage j'ay eu peu d'occasion de rassembler des opi=
nions valables: l'editeur l'abé lange ayant été obligé de le bien revoir et
relire a trouvé qu'il y avoit tant de choses tant tant &c dupont m'a dit
que personne ne saisissoit comme l'autheur les deux bouts d'une idée que sou=
vent on étoit prèt a la croire non conformiste, et qu'on voyoit ensuitte le
contraire. l'abé Roubeau l'homme d'entre nous du plus d'esprit et du plus sain
m'a dit que l'ouvrage montroit une grande connoissance des hommes et du monde.
un digne homme de mes amis et qui me croit comme évangile, ma mandé que
son esprit se perdoit quand il falloit trouver et suivre l'union du sistème oéco=
nomique et de la religion. mon frère l'a trouvé excellent mais ma marqué que
je rêvais les hommes tels que je les voulois et non tels qu'ils etoient; vous enfin
vous n'y trouvés rien de neuf; cest une preuve que vous aviés fait votre cours
sans moy et je le crois, mais il faut considérer cet ouvrage par raport aux
autres et non pas par raport a moy ny a vous; quand a moy je persiste a
croire qu'il est antisceptique et bon par lâ pour ceux qui voudront le lire et
<2r> adapter les principes moraux aux principes politiques.

vous me faites tort mon amy quand vous me reprochés mon gout pour la vie
sédentaire; il est certain que je n'aime pas acourir parceque j'ay voulu em=
ployer le temps; je dois croire encor que comme il y a beaucoup d'indécision
dans mon caractère, maladie morale très grave mais qui tient au naturel,
demeurer ou l'on est ne demande qu'un essor de bestiole. croyés toutefois 1°
que je sens autant et plus qu'un autre combien l'homme a besoin de variété,
croyés qu'un certain genre de dissipation m'offroit des amorces tout aussy impé=
rieuses qu'a tout autre et que plus de la moitié de ma vie je me suis contraint
comme un enfant pour entrer dans mon cabinet et j'aurois pleuré pour aller
me promener. oh si comme vous j'avois le talent d'obliger, d'arranger, de faire
en allant, j'aurois été tout comme un autre, mais sauvage par nature farouche
mème avec ceux que je ne connois pas (vous m'avés vu tel des l'adolescence) ex
exubérant ou taciturne, ne pouvant vivre qu'avec les gens que j'aime et ne
pouvant m'en passer, il est tout simple que tout le temps que je n'ay pas don=
né aux devoirs, ou a l'amitié ou a l'étude je l'aye regardé et touts les soirs
senti comme perdu. dailleurs les circonstances interieures de ma vie ont été
si cruelles pendant 30 ans avant que 1 mot dommage et toujours demandant ma
présence qu'elles ont décidé de l'habitude. dailleurs quoyque j'aye
fait des choses immenses, toujours plein de ressources et aidé de la
providence en grand, j'ay toujours eté serré et pauvre dans les détails
et vous scavés l'énorme difference a cet égard entre un courant réglé
et des extraordinaires. tout cela peut ne pas etre pour vous qui etes entendu a tout
et ètre pour moy qui suis tout le contraire. et enfin quelles sont néanmoins les
grandes courses que vous avés faites? sauf le voyage de 1774 qui vous donne
barres sur moy, a cela près il y a aussy loin d'icy a paris que de bursinel a berne
et deux voyages en provence et plusieurs en auvergne 3 au mondor, en limou=
in et en gascogne valent bien votre caravane pour vous faire dire a 69 ans
que vous aviés un bon estomac.

mais c'est du voyage a bursinel dont il est question, certes j'ay eu tort de le
différer car j'ay plus vielli depuis deux ans dans toutes mes formes quoyque
je me porte bien que je n'avois fait depuis 20 ans jusques lâ; la vue épaissie
et toujours en 1 mot écriture, l'oreille endurcie, les dents parties ce qui altère la pro=
nonciation; ma foy je ne suis plus que coeur et ame, et encore l'ame n'est plus
aux choses de la vie; j'ay payé mon contingent a la société que ferois je d'une
ampliation de connoissances et de reflexions. je n'ay jamais douté que la suisse
seule ne fut dans mon genre plus curieuse et plus satisfaisante a voir que tout le
reste de l'europe ensemble, et cela par les hommes et leur naturel, et leurs arran=
gements et leur industrie originaire, car quand aux choses inanimées elles m'arrè=
tent peu; mais ce qui attire mon coeur et qui l'arrèteroit sans doute cest bursinel
cest mon amy, sa famille, son canton, son manoir, ses amis, bien étonés de voir le
squelette de lamy des hommes raisonner encor et parler.

mais si vous aviés un bon éditeur a portée de grasset a lausanne je pourrois luy
faire présent de mon institution oéconomique d'un prince ouvrage de poids et j'en
scais faire et attendu. adieu mon cher amy; mes tendres Respects a toute votre
maison je vous en suplie; achevés de gagner vos procès et aimés moy.


Enveloppe

a monsieur

Monsieur de Saconai en son
chateau de Bursinel près Rolle
en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 02 septembre 1780, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/664/, version du 02.05.2018.
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