Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 19 août 1776

de paris le 19e aoust 1776

j'ay reçu presque a la fois, mon cher et digne amy, vos deux lettres
du 6 du 11 et j'ay eté poussé d'écritures et de courses forcées
aux moments que je puis donner a écrire, de maniere que le tout
ensemble m'a retardé.

je vous remercie de tout le détail que vous avés bien voulu me
faire, de ce que vous avés apris du petit du chèsne. je crois vous
avoir mandé, que mes gens ayant suivy les refuites jusques au retour
des prévenus a lion, les l'avoient scu embarqué (j'ay scu depuis que
c'etoit sur une fausse allarme causée par un faquin d'huissier venu
de paris pour ramener des criminels qui s'etoit donné pour chercheur
d'un homme de qualité), qu'ils l'ont suivy jusques en provence, perdu
sa voye qui a une petite ville d'ou il sortit a pied la nuit, et s'opinia=
trant a suivre les bords de la mer jusques a nice &c, avoient manqué
leur coup en ne serrant pas le bouton a son compagnon et guide avec
lequel ils ont soupé, et que j'ay scu par l'avoir caché et le voir toutes
les nuits. ils l'avoient donc manqué et s'en revenoient confus que mais
a lion ils ont trouvé de nouvelles lumières, au moyen dequoy mon
homme me mande qu'il repart, et que quand je recevray sa lettre
(qui est du 13 aoust) il sera arrèté. je suis donc encor dans lespé=
rance, mème plus prochaine, que touts mes frais énormes ne seront
pas perdus, et que je parviendray a couper par le milieu le fil de
cette ligue de brigands.

je crois aussy vous avoir mandé que la digne soeur etoit l'héroine
de la cavalcade; j'ay des contes rendus, sur ce qui la concerne qui
<1v> pourroient luy faire trouver gite aussy; car outre quelle est décriée
et faisant du pis qu'elle peut a touts égards, elle devoit ètre de la
cavalcade en angleterre. je ne suis pas homme a laisser germer de
la sorte une héroine cent fois pire que la st vincent; mais outre
que son mary est tout au moins imbécille, la famille ou elle est cachée
est bonne et ancienne et d'honnètes gens, mais si mols; et je ne dois
paroitre partie qu'a leur apuy. il faut donc que je les remue par
d'autres; quel métier mon cher amy, que celuy de père de famille qui
a pareil prix, et si pourtant faut il embrasser ses devoirs.

quand a ce qui est d'icy et de la cheville principale quand a la position
et au paÿs, si elle etoit démantelée de sa fille elle seroit moins forte;
et forte hélas, si vous scaviés avêc quelles affaires de toutes les af espèces
sur le corps, quelle conduitte, quels apuys elle se présente, vous seriés
incroyablement etoné; mais cela ne peut s'écrire.

quand a ce que vous me dites des frais, celle cy demande des provisions
et les obtient, me ruine en frais, et ne futce seulement qu'en forçant
pendant deux étés mon séjour sur ce pavé brulant. quand a l'autre
pour qui tout est en lair quand a ses affaires, saisies et revenus, quoy=
que j'aye envoyé l'année passée mon gendre avec poiré dans le
paÿs sans pouvoir rien finir, voyage qui ne pouvoit ètre bon marché,
ceux aujourdhuy qui le poursuivent marchent a 16 lb 10 s par poste
et le double en paÿs étranger, et 20 lb par jour, cest une règle, sans
les frais d'espionage &c. pendant ce temps il faut que la femme et
le fils vivent; jugés a combien de choses il faut tenir ou faire force;
je ne connois les miennes que dans les efforts; mais il est impossible
que le phisique tant corporel que bursal, ne soit violemment
surchargé.

dans ces circonstances mon amy, je ne puis seulement pas songer a
m'eloigner de la capitale, pour ma pauvre campagne; quoyque le
palais ne doive plus rien prononcer de decisif pour moy a un cer=
tain point, de cette année, il faut que j'attende touts ces gens lâ, que
je suive les ministres, et mème encor des affaires de dessous dont je
<2r> ne dois pas ètre instruit, ou le paroitre, mais que je dois pourtant
faire aller. tout néanmoins marche vers sa crise absolue, jespère
que ne n'y crèveray point, et pour peu de marge que je puisse me don=
ner, pour dépenser quelque petite chose pour moy l'année prochaine
j'iray me délasser un peu dans les bras de mon amy.

vous devés scavoir aprésent que les abés baudeau et Roubeau, ont
reçu touts les deux a la campagne en mème jour, l'un a sceaux
l'autre a villejuif, des lettres d'exil, l'un en auvèrgne, l'autre en berry.
le 1er est party et rendu, gaillard a son ordinaire, l'autre dont la
santé est très mauvaise a demandé le reste du mois. il faudra qu'on
les nourrisse en mue, car le dernier n'a rien du tout depuis près de
4 mois qu'il a quitté la gazette d'agriculture, et l'autre ne vivait que de
ses éphémérides, et de son traitement de commissionaire du roy et de
la république de pologne, et il n'a plus rien de tout cela. l'un et l'autre
n'ont écrit qu'avec permission et censeur; voila leur delit et leur
excuse.

j'ay ouy parler du livre de smit, je crois que nous l'avons un peu
aidé. je le verray avec plaisir si jamais j'en suis a portée.
on dit aussy qu'il paroit sur le mème sujet un ouvrage
de l'abé de mably, celuy lâ nous connoissons sa portée, la
communauté, la non propriété de l'humeur, et du radotage. quand
a moy mon amy, tout ce que je puis faire d'étranger a mes misères
c'est de répondre a mes lettres, et je crois qu'a la fin je deviendray
nabuchodonosor changé en bête; au reste quand a ce qui est de
je n'auray pas pour cela essuyé un aussy grand changement
qu'on diroit bien, du moins quand a ce qui est de la connoissance
de la vie et du train des affaires. je naquis confiant, j'ay vielly de meme
a peu près tel je mourray, mais sachant parfaitement en théorie
et par expérience que c'est etre une bète que cela.

adieu mon très cher amy, mes Respects a vos dames; vos compa=
triotes Mr et Melle de pailly doivent maintenant etre de retour; je
souhaite que ce soit en bonne santé et vous embrasse

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur

Monsieur de Saconai en
son chateau de Bursinel, près
Rolle en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 19 août 1776, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/562/, version du 26.03.2018.
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