Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 17 avril 1776

de paris le 17e avril 1776

quand j'ay reçu votre lettre du 4 mon cher ami notre amie vous
devoit une réponce; je ne scais précisément si elle l'a faite, mais
je cours a vous aussitost que je le puis.

mes affaires sont de toute parts dans un tel état de strangurie, qu'il
est presque impossible que je sois pis, et cest ce qui me soutient dans les
trop fréquentes revues que je fais de ma scituation. les maux personnels
me seroient coup de grace si la providence ordonnoit qu'ils aboutissent
a leur terme et je ne vois guères que par la santé de mon frère, qu'elle
put peser davantage. je vous mandois je crois l'autre jour que tandis
qu'on me faisoit tout craindre du parlement a cause de sa fureur actuelle
contre les oéconomistes, l'affaire de la translation de mon fol, se traitoit
actuellement devant des sortes de tribunaux ou commissions établies pour
lces sortes dactes d'authorité; de maniere que ce qui est de pure police
est réduit a la forme, et ce qui est de justice, a l'arbitraire; vous m'avou=
erés qu'on est bien comme cela. nous avions demandé pierre en sise quand
j'apris que sa soeur la paisible etoit partie en poste et venoit s'établir a lion
dans un couvent: nous ne fumes pas d'avis de ce double voisinage et nous
avons demandé landskron en alsace; cest sur quoy nous sommes encore
en lair, tandis que le ministre du département auquel nous avons affaire
se fait tirailler et veut s'en aller. quand a mon traversier principal, ce sont
chaque jour davantage les petites maisons ouvertes et par la conduite et
par l'extravagance et les fureurs. néanmoins une intrigue infatigable
et une turbulence dénuée de toute pudeur remuent contre moy quatre cent
mille langues oisives, en une cause ou je ne puis rien répondre et ou dailleurs
il ny a nulle parité de moeurs. vivant dailleurs en un paÿs ou les plus hon=
nètes n'ont d'autre morale, que celle de se débarasser, a quelque prix que ce
puisse ètre, mes amis et le peu que je pourrois avoir de partisans en cecy
sont ce qui m'incommoderoit le plus. les plus modérés disent qu'il faut
s'accomoder a tout prix; j'obtempère a tout, je donne pouvoir a touts
bien certain qu'ils ne scauroient rien accrocher; bientost ils se retirent
disant que c'est un démon, mais ils ne vont pas le redire. les autres (et mon
frère luy mème etoit 2 caractères biffure violemment de ceux lâ) disent je renverrois bien
et femme, fils et famille et n'en voudrois jamais plus entendre parler. si
ce n'etoit que des gens incompatibles, sans doute il ny auroit pas deux partis
<1v> a prendre: mais quand l'une sera a la salpètrière et l'autre au pied de lécha=
faud, dans le fait est on démarié et dépaternisé? cest lâ le point de la ques=
tion, mais quand tout le monde a tort, tout le monde a raison, et voila ou
jen suis a cet égard. d'autre part les affaires de ces dettes absolument accrochées
en provence, les revenus saisis tandis que je nourris la famille et paye les
pensions, et n'en puis avoir aucunes nouvelles. icy Mr de marignane arrivé;
le meilleur des hommes, mais le plus foible, léger et sans caractère; conseillé
et entouré de provençaux, ne voulant que se désennuyer. sa fille trouve fort
bon de s'en etre emparée; cela seroit bon s'il demeuroit; mais il veut s'en
retourner, sa fille voudra le suivre, elle le gesne et n'est pas convenablement
la bas a aucuns égards. quand a ce point vous penserés que cest au moins
bien le cas de se désoucier; mais se désaproprier de sa race après avoir
tant et si longtemps fait pour elle, est encor un sacrifice et d'autant plus
un surcroit d'incertitude que ces gens lâ n'ayant pas de caractère, au
fonds je serois le maitre de déterminer la chose selon mes plans, si la
providence ne sembloit les avoir touts réprouvés. ajoutés a cela mon
cher amy le courant des affaires pour qui tant terre a en un temps
ou l'anarchie publique se répand sur toutes les affaires, et que je laisse
toutes en lair, et vous verrés, que je suis un sot de vous faire un si long
article de jérémiades ou un si lugubre tableau.

en effet en voyant de telles pages de ma noire écriture, vous vous attendés
sans doute a quelque détail pareil a celuy de ma précédente; mais dabord
il a falu vous mettre au fait de mon courant en ce temps de crise auquel
votre coeur s'intéresse, au lieu que l'autre ne captive que votre esprit. dail=
leurs mon cher amy vous scavés bien et depuis longtemps que je ne suis
pas nouvelliste hebdomadaire. je vous ay fait un long détail l'autre
fois entrainé que je fus par la matière, comme aussy pour vous mettre
en la sorte de présence possible des choses et des personages. d'après cet aspect
général, vous pouvés a peu près voir jouer le jeu, et prévoir de loin; au reste
il faut toujours mettre sur le conte de l'optique une portion qui au fonds
a presque autant de réalité que toute autre chose. en aucun temps du
monde, les événements ny les personages n'ont valu de près ce qu'ils ont
paru de loin. au reste je ne scay si dans les républiques, les conseils font
quelque chose, mais partout ou j'ay vécu, j'ay vu qu'on pouvoit aviser
quelquefois, mais conseiller, jamais. qui reçoit et saisit un bon conseil se le
seroit donné de luy mème; mais le génie surtout ne se conseille pas. il en
faut néanmoins pour réviser un état, ou de l'adresse et de l'usage du monde
pour aller bravement dans l'orniere et remplir les places avec quelque
succès. notre homme n'a ny l'un ny l'autre, il est gauche par tempéremment
par exquise sauvagerie et par volonté. il n'estime que sa robe, il n'aime que
l'arbitraire, incapable de donner sa confiance aux propriétaires seuls consorts
naturels du souverain, dans tout ce qui concerne le territoire et l'impost,
<2r> comme aussy d'obtenir la leur; doué de vertus rares pour le temps, mais
d'autant plus héterogène et etranger a son siècle qu'il l'est aussy par ses
défauts; sans génie, du moins qui soit a ma portée, dupe, opiniatre, et
credule et a lexcès; si le concours universel qu'il a scu mettre contre luy
sans exception, ne le soutient parcequ'il avertira son caractère invincible,
vous le verrés bientost rebuté; si cela n'arrive, tant pis, car alors on perdra
tout pour le perdre; ils ont déja forcé les dépenses, les voleries et les dép=
artements, ou il ne voit goutte, ayant pris condamnation sur les règles
d'arickmetique, de maniere que l'année 1775 a eté de beaucoup plus chere
que 74, quoyque le roy ne fasse plus ny voyages ny dépenses personelles
ny acquits contants; 76, marche plus fort encore, et enfin s'il s'opiniatre, et
le maitre a le garder, ils feront plutost la banqueroute générale, et s'enseve=
liront soux les ruines, que de luy pardonner. cest bien telle puissance a effa=
roucher que la ville et la cour, toutes l'une et l'autre vivant de vol et de pillage
il faudroit bien d'autres poignets et d'autres sabres pour couper ce noeud lâ. mon
bon amy je vous laissois dire, quand vous me souhaitiés cette tâche la.

je seray bien plus seul que vous ne croyiés dans ma maison, pour le temps
du voyage de mes enfants, car ma belle fille pourroit bien s'en retourner
avec son père. vous allés revoir bursinel, mais en passant vous devr=
iés bien redresser ce radotage de Mr de p. qui presque octogénaire
va faire le voyage de paris en famille pour ainsy dire. il luy en coutera près
de 1500 lb en frais d'aller et venir, pour dormir a paris et porter ses pantoufles
au luxembourg. comme la proposition est venue de luy, notre amie n'a pu
que la recevoir honnetement, outre qu'elle aime et honore sa belle soeur, mais
au fonds, ce sera une pauvre caravane qu'ils feront lâ. que ne puis je etre
ainsy libre je ferois avec eux un échange de paÿsage bien volontiers.

adieu mon cher amy, le bailly est party, le reste de ma famille vous salue
honore et embrasse bien tendrement

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur

Monsieur de Saconai 
a Berne
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 17 avril 1776, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/377/, version du 26.03.2018.
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