Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 23 mars 1776

de paris le 23e mars 1776

il y a déja du temps mon bon et digne amy, que votre derniere
lettre est sur mon bureau; mais notre amie vous devoit une réponce
elle se la réservoit, elle l'a faite et tout cela avec les dames prend
du temps. dailleurs mes affaires ont eu des surcroits de crise, et
quoyqu'au fonds on ny fasse pas grand chose; le temps qu'on perd
le subit des démarches, la multiplication des billets &c tout cela
tire sur la couture du matin au soir de maniere que la journée
n'est plus qu'une gersure.

je suis bien aise que vous ayiés trouvé l'huile bonne; je voudrois
bien me flater d'en manger non seulement a bursinel, que pourrois je
souhaiter de mieux dans le monde, mais mème aux champs; hélas je
cours le plus grand risque de ne pouvoir quitter ce pavé cy; que comme
je fis l'année passée cest a dire dans les 1ers jours de 7bre; j'en fus acca=
blé et j'en suis tellement rebuté que cest au méchanique de mon ame
le plus grand inconvénient de mon vilain procès. je a cet égard pa=
tience, je suis soux la coupe de gens qui dans les accès de leur fureur
en avoient pris pour but les oéconomistes, que la plupart connoissent
comme les polonois connoissent les wampires. ils ont été jusques a me
citer, noter et dénoncer, quoyque cela n'ait point eté suivy. oh ça été
une belle gripe morale dans ce paÿs cy que ce déchainement. aujourd'huy
l'on passe dans lexcès contraire, non pas encor les tribunaux, ny la
cabale soutterraine, qui n'est pas si folle qu'on le pourroit croire, mais le
peuple, mais le vulgaire des échos, on admire les édits parcequ'ils
contiennent un beau petit livre subalterne, qui renferme bien quelque
petit coq a l'âne par cy par lâ: ce ne seroient pas vos graves tètes qui
prononceroient une ordonnance précédée des plaidoyers pour et contre
mais cela est nouveau comme les plumes et cela prend.

quand a l'enragé fol dont vous me parlés, il faudra bien que j'acheve
encor l'effort du dernier coup de collier pour le mettre en cage: mais
<1v> selon le nouveau sistème, cest encor lâ, matiere a plaidoyerie et ils ont
baty des tribunaux domestiques pour ces sortes de choses, et vous jugés quel
métier c'est encor que celuy là. vous me demandés comment marignane
trouveroit facilité a sépération; mais la sienne est de biens, et son gendre a
cet égard a donné prou de prise, l'autre est de corps et dailleurs je la deffends
au lieu de la demander. quoyqu'il en soit mon cher amy plus je vais plus
je vois que la providence a souflé sur ma race, et je commence a craindre
de ne voter contre ses decrets dans tout ce que je fais ou crois faire
pour le maintien et l'acquit de mon etat de père et chef.

mon amy voyés les choses soux leur vray point de vue, tout cecy n'a pas
le sens commun. quand a la résistance du parlement elle est toute simple
les seules communautés d'arts et métiers demandoient quatre mille arrèts
ou sentences dans l'année, jugés quelle brèche aux procureurs, greffiers et toute
la sequelle, et puis les jurisdictions subalternes qui sont très puissantes icy
avoient ces jurandes soux leur domination et en tiroient des sommes
immenses; puis les règlements de la ville de paris pour aprovisionements
&c cest dépouiller le saint de la chapelle. touts ces magistrats sont
liés de parenté &c qui v avec les financiers qui voyent venir la bombe;
le clergé et la noblesse que cet homme veut depouiller de leurs droits féodaux
et menace gauchement a sa maniere; la cour a qui il fait la moue et
dont il préserve de son mieux le jeune roy; touts les privilégiés tant licites
que autres attendu qu'il se montre aveugle et sourd; le crédit public mème
qui commence a voir clairement qu'il ne scait ny son propre conte, ny loecono=
mie
et que de bonnes intentions qui calculent mal sont le plus battu
de touts les chemins qui mènent a l'hopital. voila donc, mon amy, pour
un coté, a légard de l'autre. 1° le roy qui paroit extrèmement bon et sage
et ferme quand on veut le buter, mais qui n'a ny connoissances ny expérience
au reste sur les dieux et sur les rois silence, et dailleurs on ne le connoit pas.
2° son ministre turgot qui maintenant a sa pleine oreille, qui certaine=
ment le nourrit de bons principes généraux, a qui l'on ne reproche de vices
qu'une vanité petite, mais qui a lesprit faux, et est petry de défauts anti=
gouvernants. en général mon amy dieu préserve tout état detre gouverné
par un homme qui a fait des livres ou qui voudroit en faire; cest une ma=
niere d'administration future et supérieure a laquelle il faut un genre de
talents d'habitudes et de moeurs absolument contradictoire avec lesprit
des affaires: nul homme ne peut ètre tout. celuy cy fait des édits pour avoir
le plaisir de faire des préambules; il passe les jours et les nuits a les guillo=
cher et retourner, et comme il a le travail difficile cela luy prend son temps
<2r> et tout le reste est en signatures habituelles. au reste plus que tout autre
il se montre partisan de la burocratie qui est ce qui devore tout état
en décadence et qui nous perdoit et débordoit avec une arrogance et
un pouvoir scandaleux. il a crée une multitude de bureaux sans détruire
les anciens: il mésestime les intendants et leur attribue tout; dépouille
les tribunaux et raporte tout au conseil, sorte de tribunal bourgeoisement
aulique et 1 mot écriture sans pudeur. les gens sensés dailleurs de la ville et des pro=
vinces, le voyent escentiellement despotique par caractère et arbitraire par
principes, et toutes ses marches imbues de ce venin lâ. ayant fait la sotise
premiere d'adopter toutes les déprédations horribles des 30 dernieres années
du règne précédent et cela en un renouveau, et de ne pas debuter par
un recensement général de dettes, il est dans un poste miné et contre=
miné par en dessoux. il avoue n'entendre rien a la comptabilité et le
découragement sur cette partie jointe a la détermination de vouloir ny
plus ny moins etre grand argentier d'un tel état est le comble de l'incon=
séquence. il n'entend pas mieux loéconomie et en vray parisien il ignore
que les écus font les pistoles et les pistoles les sacs, il multiplie les places
les emplois, les pensions, tout cela en dessoux, mais cest le dessous qui nous
devore. moins encor entend il a édifier le public et cette base du vray credit
il la dédaigne. tandis qu'il menace les financiers qui l'ont en exécration
il n'a pas scu faire dans son détail la moindre réforme, et le moins habile
scait qu'il auroit 40 millions a gagner tout a lheure, sur des retranche=
ments de caisses, des revirements de recettes &c. les comptables donc qui peu=
vent le tenir par la peur ne luy en font pas faute, dou suit que loin d'avoir
en rien soulagé le peuple il force limpost partout; on ouvre les maisons de
force pour les mandiants mais limposition demeure, on suprime les convois mili=
taires mais l'impost les remplace, toujours limpost et il ignore absolument
la seule vérité qui puisse faire surnager un bon oéconome, cest qu'un impost
suprimé est une augmentation de revenu. enfin les gens sensés disent et notent
que terray l'impie terray fit de par ce jeune roy une remise au peuple et
que celuy cy, ny au sacre ny en occasion quelconque loin de rien oter, d'accou=
tumer le roy a aucune caresse et le peuple a aucune allegresse s'amuse a
offrir des cataplasmes aux angelures de létat qui au fonds ne guériront et
ne contiennent point de remède, ce qui est exactement vray quand a la partie
fiscale. il ote la gazette d'agriculture a l'abé Roubeau, il va en faire autant
des éphémérides, et loin que les financiers qu'il veut endormir par lâ luy en
sachent gré, ils ne voyent en cela que jeu joué ou foiblesse. quand a moy je
ne suis pas a beaucoup près faché de toutes celles de ses démarches qui nous
renient, et qu'on ne veuille pas l'en croire est le pire de nos accidents. depuis
que cet homme pour quelques vilains sols aventifs et qui seront toujours
au futur, a osé prononcer que les voitures étoient de droit domanial, je
n'en ay plus rien espéré qu'une parenthèse et un outil de révolution qui
déshonorera nos principes: aujourd'huy il dit que les mers sont domaine, et
sans doute que les rois en ont fait les avances; avec ce principe il va tout
attaquer tout subvertir et cela pour faire parler de luy, et il ne sera qu'un
<2v> comme tant d'autres que j'ay vu passer qu'un outil de révolution dans
les mains de la providence qui a des desseins bien rapides et bien marqués
sur ce Royaume. voila mon cher amy un article de lettre bien fait pour
passer soux les yeux de Mr le surintendant des postes; peu m'en soucie
car je le luy dirois, et j'ay voulu qu'au milieu de toutes les bayes étrangeres
vous vissiés un peu clair a toutes nos bouffisures de ce paÿs cy a la longue
si vous vous rapelés les différentes explications portées dans mes lettres, vous
concevrés que je suis fondé en réflexions et connoissances quand je vous
ay dit et jugé qu'il n'est roy ny puissance sur la terre qui put me faire mes=
ler des affaires publiques autrement que par des conseils momentanés,
si quelqu'un s'en faisoit besoin, mais tout ce que je scais et plus encor je
l'ay consigné dans mes livres et je n'ay rien caché a mes amis.

j'ay répondu honnètement a vos Mrs de la typographie et je leur ay dit
les choses sans me plaindre; de fait c'est a un bon prote dabord et a un bon reli=
seur ensuitte a suppléer aux fauttes d'un manuscrit; je scay bien que cela ne fait
pas comme pour les editions faites soux les yeux de l'autheur meme, ou lon
n'evite pas meme toutes les fauttes a beaucoup près, mais il y a du plus ou
du moins a toutes choses. jay cepandant envoyé en hollande mon manus=
crit du supplément a la théorie de l'impost aux srs gosse qui me le
demandoient avec empressement.

je vous felicite de larrangement que vous faites pour avoir Me votre
soeur et votre enfant; que dieu vous donne autant de bonheur dans votre
intérieur, que vous en mérités et que je vous en desire. mon monde se
porte bien; mon frère part le mois prochain pour mes provinces méridi=
onales et de lâ a malthe, son voyage en tout sera de près de 18 mois. mes
enfants du saillant vont faire une course en limousin; quand a ma belle fille
je ne scay si je la garderay, n'esperant plus la remettre en ménage, tout
cela est encore en lair, et ma tète ny est guères. adieu mon cher amy voila
une énorme lettre mais elle m'a entrainé je vous embrasse de tout mon coeur

Mirabeau

Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 23 mars 1776, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/376/, version du 26.03.2018.
Remarque: nous vous recommandons pour l'impression d'utiliser le navigateur Safari.