Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 02 décembre 1775

de paris le 2e xbre 1775

votre lettre du 19 9bre mon bon amy, m'est venue trouver icy au milieu
d'un du tabut d'une arrivée dans un nouveau logement ou nous tenons
touts tant de place que j'ay peine a m'y faire, une multitude d'arrange=
ments de détails, qui touts se payent, et ce que vous connoissés des affai=
res qui m'attendoient. en sus il nous est arrivé a touts un tas de lettres
qu'un changement de facteur icy et l'étourderie du nouveau avoient
envoyer courir je ne scais ou, tout cela fait que je n'ay pas cru pouvoir
vous répondre de si tost, d'autant que ma belle santé de campagne a
tout a coup chancelé icy, et que j'ay cru et dû croire par les avant coureur
etre a la veille de mes accidents. heureusement cela cède au régime
et quoyque je n'aye gueres aujourd'huy qu'une panade dans le corps
et que j'en eusse moins hyer, je me sens mieux et j'ay déblayé un bon
nombre de lettres, de manière a pouvoir tater mon coeur et venir a
mon amy.

au milieu de mes casse tètes d'argent je crois l'entendre me demander
si ces dépenses lâ sont bien oéconomiques. dabord elles sont faites, du
moins quand au mobilier avec une entente et une oéconomie bien
rares; notre amie sur laquelle a la vérité je contois dans le résumé
des considérations qui m'ont déterminé a un revirement de parties
si effrayant pour mon age et dans ma situtation, s'est surpassée en
entente et activité. a la vérité rien ne ressemble a cette tète et a
ce coeur lâ, et vous trouverés son amitié en cela bien plus admira=
ble, si vous considérés 1° que cela eloignoit d'elle sa société intime
2° le surcroit de circonstances onéreuses par l'arrivée de cette folle
advenue depuis mes engagements pris, mais dont le mensonge et
les éclats etant le passetemps chery, cest de quoy écarter toute inti=
mité qui ne veut point ètre compromise. quand a l'article des ouvriers
c'est autre chose, rien ne peut garentir du pillage et de la ligue de
ces gens lâ, si ce n'est de tomber dans leurs mains le plus rarement
qu'il est possible, et c'est a quoy l'on revient souvent quand on est
sujet a déménager. bien est il que comme cecy fut un palais et l'est
encor par son immensité, leur jadis usé et noircy par des viellards, et
inhabité par lexil depuis 5 ans, ils m'en ont donné d'une botte. tout
cecy ne répond point a la question première, j'y répondray quand nous
nous verrons, car il seroit trop long de vous raconter toutes les raisons
d'une détermination qui m'a tant fatigué la tète.

<1v> quand a mon affaire principale, nous y sommes et mon amitié seroit
en vérité fachée que vous en fussiés plus près; quand il y aura quelque
chose de définitif, je vous le feray scavoir, mais il s'en faut bien qu'il ne
faille avoir sur cela de l'impatience. n'en disons pas davantage cet
article me serre trop le diaphragme, car vous scavés que mes maux
ordinaires commencent lâ et que je tire alors la très pénible respira=
tion d'au dessous des côttes.

tout ce que vous me dites sur les prairies est excellent, et un moyen
du talent et de beaucoup d'avances seroit dans le détail mème prati=
cable dans ma vaste prairie du moins en renonçant a l'un des mou=
lins, ce qui ne servit pas grand perte. deux considérations cepandant
gèneroient votre imitateur dans cette opération. la 1ere est le dépaitre
habituel des vaches du peuple, qu'on peut défendre selon la coutume
du paÿs dans toute haye prairie hayée ou fossoyée, mais qui ruine=
roit ces pauvres gens qui payent 25s par tète de bétail, or si ce n'est
la tète ce sont les pieds qui dérangent bien les propretes du pradier.
la seconde est qu'il y a plusieurs parties de cette longue liziere ou
la terre fort meslée de cailloux est a quatre doits de la surface et ce
n'est que lexcellence de leau, et les graisses que les labours de la plaine
versent dans le vallon qui rendent les prairies bonnes en ces endroits lâ.
or un labour leur feroit montrer les os, qui ne rentrent pas aisément
dans la terre.

quand a ce que vous dites des avances de ma vigne elles ne sont pas
si fortes que vous dites; le fait est que la feuillete de vin qui contient
120 bouteilles, se vendoit dix écus cette année, que sur les 7 arpents
dont elle est composée je n'ay eu que 2 feuilletes de vin cette année
encor cette récolte a telle eté bonne et si vous scaviés quelle est la met=
hode des manoeuvres du canton elle vous feroit rire de pitié. or il y
a tel arpent a sens qui n'est qu'a six lieues du bignon, qui rend les
20 feuilletes. mon vigneron qui est de ce paÿs lâ m'assure que dans troix
ans le produit de la vigne triplera. quand aux frais, j'en fais p moins
pour la culture car imaginés qu'on donnoit dix écus par arpent pour
deux façons, et puis comme par la coutume on leur donne 1s par
provin, qu'ils apelent; le moindre en avoit pour 35 lb jugés en quel
état peut etre une vigne ou l'on fait par an 700 t2 caractères dommageus soux prétexte
d'y coucher de vielles souches. or le travail que j'ay fait de plus 1°
cest léchalat, cela est fait de l'année passée et il ne m'en faut desor=
mais plus qu'un millier par an pour entretenir. 2° ce sont ces perchées
tout autour, cela défriche, contient lépine du tour, et maintient la
cloture. ce n'est plus desormais qu'un léger entretien. 3° les perchées
au long des allées de traverse que vous m'avés conseillées; rien n'est plus
utile et les chemins sont battus. a l'égard des dittes perchées, j'ay les bran=
ches de saules très communes, et l'on n'en fait autre usage. 4° il est vray
que je fais voiturer beaucoup de terreaux sur ce plateau que vous con=
noissés a la tète de la vigne, mais cela etoit a faire aussy dans la culture
<2r> ancienne; enfin ils donneront cette année 3 façons au lieu de deux
et pour cela troix hommes avec le vigneron suffiront, et pendant la nège
et la gelée ils hotteront les terreaux. j'ay bien du plaisir a vous entretenir
au long de ces choses, dans le plus beau vaisseau de bibliotèque qu'il
y ait a paris pour des particuliers, après celle de Mr de paulmy.

quand aux chevaux de labour mon cher amy: il y a 5 ans qu'allant de
clermont en auvergne, en limousin par la montagne, je rencontray près
de pontgibaut, soux harnois de carrosse, les plus etranges bètes que j'aye
vues; cetoit 4 chevaux blancs, dont la tète seule etoit plus grosse que
mes chevaux de voiture; fort hauts mais excessivement gros et trapus
des jambes comme des colonnes, le ventre touchant presque a terre et
fait comme celuy des éléphants, le crin hérissé, loeil noir, énorme et
fauve. sur question on me dit qu'un homme qui avoit acheté et remis
cette belle terre en avoit eu six de la sorte qu'il avoit fait venir de
suisse avec leurs conducteurs, qu'ils auroient trainé une montagne, et
avoient fait un ouvrage immense. depuis ce temps ils me sont restés
dans la tète et comme j'ay plus besoin de voitures que de labour que
dailleurs, qui fait le plus fait le moins; que mieux vaut nourrir de fortes
bètes que des gaudes; et qu'enfin y eut il en cela un peu de luxe, il me conv=
ient a moy d'avoir de celuy lâ; ils ne me sont plus sortis de la tète depuis
et je me suis promis d'en avoir un jour. or c'est sur cela que je vous
questionnois; nous en parlerons. or ce que je voudrois exploiter, n'est que
ma bassecourt, et point du tout ma ferme entiere. je scay que le gentil=
homme cultivateur ny fait pas ses orges, mais sans rien exploiter
j'ay six domestiques dans ma bassecourt, a scavoir Mr jean, garde et
faktotum, le jardinier, le vigneron, la chambriere qui nous fait le pain
une petite vachère, pierre, charretier et deux chevaux, avec deux chevaux
de plus et un laboureur, j'exploiteray, et ma bassecourt sera nourrie.

j'ay reçu icy une lettre des imprimeurs de berne, retardée et renvoyée
avec beaucoup d'autres, elle est du 10 8bre ils me disent avoir adressé a la
veuve rameau, commissionaire, commissionaire a dijon, et rien de plus
ils me disent m'adressent 200 exemplaires au lieu de 50 et un exemplaire
des poésies de haller, je réponds a leur honnèteté &c ils m'offrent leurs
services au futur. pankouk n'a encor ouy parler de rien.

l'ancienne politique etoit le divide et impera; nous les en corrigerons.
vous ne scauriés croire combien les principes oéconomiques et leurs
conséquences cheminent en europe, quoyqu'on en dise, mais il faut du
temps pour une telle refonte et beaucoup. en attendant notre ministère
des affaires étrangères est encor de la vielle cuisine, de bonne foy: et les
fripons en seront toujours pour raisons a eux connues

adieu mon très cher amy, je vous embrasse, et bien de bon coeur je vous
assure. mes tendres Respects chez vous

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur

Monsieur de Saconai en son
chateau de Bursinel, près Rolle

en SuisseChez Made De Vateville
anciene Dame Bal
ive
de Romainmotiex

Par Pontarlier a Lausanne


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 02 décembre 1775, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/373/, version du 26.03.2018.
Remarque: nous vous recommandons pour l'impression d'utiliser le navigateur Safari.