Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 28 septembre 1775

du bignon le 28e 7bre 1775

1 mot recouvrement votre lettre du 17 mon cher amy m'est venue chercher icy, et
elle m'a fait plaisir, attendu que j'y pensois grandement a vous
vis a vis de votre joly petit pressoir que j'y ay trouvé et qui m'a
fait souvenir que je ne vous avois remercié ny de luy que je n'avois
pas vu, ny de bon votre bon vin dont j'avois bu et fait boire et qui
dans son genre est excellent: mais mes vilaines affaires ont mis tant de ser=
ieuses énontiations entre nous et tant de fatigue dans l'interim
que cela m'a toujours passé de la pensée quand il falloit écrire
et icy ou je suis rendu a moy mème je n'avois pas plus qu'ailleurs
besoin de mon pressoir pour me souvenir de mon amy, mais j'ay
été plus touché de cette attention présente. je vous en remercie donc
mon bon amy de tout mon coeur

je suis party de paris le 14 c'est a dire aussitost que j'ay pu après les
vacances, car il reste toujours par dela le terme, un tas d'arrets qu'on
décide et qu'on antidatte, et mon incident a été de ce nombre. je suis
icy avec ma belle fille seulement, garçon et un jeune homme que j'ay
mené a la campagne pour luy en faire prendre l'air dont il avoit
besoin. j'ay laissé la belle dame, mon gendre et ma fille a paris pour
le déménagement et une quantité de details plus immenses qu'on ne
scauroit dire. ce monde etoit faché de me laisser partir en un état
de santé chancellante et craignant que je ne m'ennuyasse; mais je
sentois que j'avois besoin de repos, et que j'etois en disposition de jetter
derriere l'oreille, tant les tracas fatiguants de la ville que les affaires
plus sérieuses que j'y laisse pour un temps; cest ce que j'ay fait j'ay
séjourné troix jours aux pressoirs, ensuitte je suis venu icy ou j'ay
trouvé un peu tout poudreux pour la maison, n'etant pas accoutumé
a arriver le premier et ouvrir moy mème les chambres, dailleurs il y avoit
eu encor bien des restes d'ouvriers. a cela près les travaux de l'amy
jean, ont encor plus paru cette année; les sentiers que vous m'avies
recomandé a la vigne, bien faits bien espacés et bien garnis de treilla=
ges, le jardin bien relevé de bonne terre. le grand canal comblé jusqu'
<1v> au vis a vis du pont bailly qui va dans le bois, avec une barriere, et
comme mes peupliers sont netoyés jusques aux nues, et que j'ay fait l'an=
née passée combler toute la basse prairie, ouvrage qui quoyque n'ayant
pu ètre achevé, revient au mème pour le coup doeil, attendu que tout
est arraché, cecy a l'air aussy aéré qu'il lavoit fait létoit peu, et semble
fait pour le repos d'esprit et l'action utile, car lâ ou leau abonde, il y a
toujours a refaire et a netoyer.

vous me demandés ou en est mon affaire? toujours lâ je ne scay si je
vous ay tenu au courant. on a intercallé bien des propositions, cest la
maniere de s'interesser a moy que de tacher de m'eviter ce calice; et comme
cette maniere est naturelle et simple, que ces gens lâ ne peuvent con=
noitre un fonds de choses tel qu'il est, et qu'on ne peut l'imaginer, je
dois 1° leur scavoir gré de leur bonne volonté, 2° éviter de mettre
lopinion de ceux qui s'en meslent, contre moy. cette provision jugée
et très minorée, j'ay insisté sur mon besoin de venir a la campagne
le matin encor de mon départ je fus obligé de passer chez un arbi=
tre que nous avoit donné Mr de maurepas, auquel après refus elle est
revenue après l'arrest, et je luy déclaray, que m'etant soumis l'année
passée au compromis je m'y soumettois encore, mais que quand a tout
autre arrangement il n'en pouvoit etre question qu'avec le preliminaire
qu'elle assureroit son bien a ses enfants après elle; que je laissois
du saillant, et desjoberts mon conseil qui scavoient mes intentions
et avoit tout pouvoir et je partis et n'en ay plus ouy parler.

l'homme avec lequel on me proposoit de laisser aller mon fou, est le
maillebois, homme de mème trempe au moins, autre aventurier, qui
a mangé deux ou troix héritages, gaspillé touts les avantages possibles,
et franc scélérat, d'animaux malfaisants c'etoit un fort bon plat. si
cet homme mon fol est destiné a faire encore des maux a la societé en quelque
lieu que ce puisse ètre, je n'en veux pas du moins etre le complice. au
reste son commandant qui assurément est un homme de bien, s'en loue
en quelque sorte aprésent, dit qu'il ne le tracasse pas, et qu'il travaille
beaucoup; le temps nous portera conseil; je ne puis avoir recours qu'a
luy au milieu de tant de fusées.

l'abé que vous avés vu chez moy et qui veut écrire sur la suisse pour Mr
le cte d'artois, se nomme l'abé des prades. je luy crois plus de lettres, moins
desprit de beaucoup et une tète plus sage qu'a l'abé de thémines mon
<2r> parent, garçon atrabilaire, indépendant et caustique; homme d'un beau
nom, qui etant né avec rien est maintenant aumonier du roy avec une
abbaÿe, et en passe d'etre évèque; mais qui avec ses escapades de rome
de londres, de suisse se fera tort en un métier ou les chat aux jambes et
les émules charitables et éveillés ne manquent jamais.

Me de pailly n'avoit point oublié votre commission d'estampes; il
y en a deux de moy, toutes deux mauvaises, qu'on a faites sans moy
vendues, sans moy, dont j'ay cherché pour pareilles demandes, mais
vainement.

j'ay toujours oublié pareillement mon cher amy de vous demander
des nouvelles, de mon édition des lettres sur la legislation; puis je
l'enseigner a ceux qui m'en demandent? je vous avertis qu'une fois
faite on en auroit un bon débouché en italie et a lion.

adieu mon bon amy je vous embrasse comme je vous aime, je vous
souhaite d'aussy bonnes vandanges que le seront par proposition nos
grapillages. est ce a bursinel près Rolle que j'adresseray cet hyver
un peu du baume de mon paÿs ? adieu je baise la main a vos enfants
et vous embrasse bien tendrement

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur

Monsieur de Saconai en son
chateau de Bursinel près Rolle
en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 28 septembre 1775, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/371/, version du 26.03.2018.
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