Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 06 septembre 1775

de paris le 6e 7bre 1775

il est vray mon cher amy que ma derniere lettre s'est croisée
avec la votre du 18, et je viens de recevoir celle du 31. la premiere
me rassura sur l'inquiétude que j'avois prise, presque aussitost
que la lettre qui vous la manifestoit fut partie; je suis d'un naturel
peu sujet a prévoir les malheurs, mais aussy quand les inquietudes
de ce genre me viennent une fois dans la tète, je suis comme ce
mort dont parle la légende qui pour convertir st bruno se donna
la peine de se lever troix fois dans pendant un seul pseaume, pour dire
je suis cité 2° je suis jugé, 3° je suis damné. quand a moy
je fus sauvé quand une fois j'eus reçu votre lettre, et si je ne vous
l'ay pas dit tout de suitte c'est qu'en vérité pour le peu que j'avan=
ce en mes affaires il est incroyable combien en allées et venues et
coups d'épée dans l'eau elles m'absorbent et prennent de temps.

a cet égard mon amy toute la peine que je me donne
quand a la principale de toutes et la plus fatiguante, consiste ou
tend a faire en sorte que je ne finisse pas par avoir tort, a force
de mensonges, de mouvements et d'intrigues et surtout d'ennuy.
car une des fortes armes qu'on puisse avoir en ce paÿs cy, cest de
fatiguer son monde. on y est doux, foible, et peu cassant; on y
voit tout, et veut tout, sans s'attacher a rien, et puis surtout avoir
bon temps et repos; au moyen de cela l'on ne casse rien, l'on oublie
tout, on se met toujours du coté des sacrifices pour avoir repos,
et l'on accorde surtout a l'importunité.

au reste mon cher amy, le parlement va finir ainsy j'auray comme
luy des vacances. le gratieux chatelet sans y regarder m'avoit cond=
amné a dix mille francs de provision, et aux dépends mème pour
avoir objecté que jouissant de ce qu'elle avoit desiré dans son arran=
gement lannée passée, elle ne pouvoit avoir l'un et l'autre; j'en ay
<1v> apelé et notre raporteur au parlement ayant desiré beaucoup
que les conseils respectifs tachassent de s'entendre il a falu obtempérer
a tout cela pour qu'il ne crut pas que j'y mettois de la dureté. cela
n'a abouti a rien et je seray jugé ce matin. nous avons un autre
arbitre a nous donné par Mr de maurepas au commencement et dans
le temps ou elle arriva. celuy lâ qui est un homme de beaucoup de
mérite est de temps en temps tatonné aussy et feroit de son mieux;
tout cela donne de lexercice inutile, mais si tost le prononcé fait, je
payeray, et me sauve au bignon 1° parceque ma santé et moy nous
en avons un besoin extrême, 2° parceque mon frère y arrive a la fin
du mois, 3° pour laisser faire mon déménagement qui au milieu
du tas d'ouvriers que j'ay depuis 3 mois dans ma maison, est une besogne
fort considérable, aussy n'amèneray je dabord que ma belle fille, laissant
mes autres dames icy, d'autant que ma fille dont le sein a percé et qui
est encor dans le combat du lait a besoin de quelque temps encor pour
tater le grand air et que du saillant a un procès a la chambre des
vacations, et pour les affaires celuy lâ est d'une vigilance incroyable.

quand au fol du chateau de joux, quelques gens me conseilloient
de l'envoyer en affrique ou les espagnols veulent dit on retourner; le
cte de maillebois s'en seroit chargé d'animaux malfaisans c'etoit un fort
bon plat
. j'ay eu tort il y a 4 ans de ne l'avoir pas envoyé en pologne
quand on me le demandoit, j'auray tort encor aujourd'huy; mais je
n'ay que mon sens pour me gouverner, et il me semble 1° que j'ay assés
de fols déchainés, 2° que d'envoyer mon nom faire son cours d'excroq=
ueries en espagne &c &c n'est pas du tout ma charge. tout ce qui m'en
fache c'est que soit pour la pologne soit aujourd'huy pour lespagne, j'agis
contre le sens et l'opinion de notre amie que je n'ay jamais vu faillir
a l'événement.

je ne connois pas personellement le nommé Mis de luché, mais allés
doucement avec cette connoissance. j'ay ouy parler de cet homme lors
de son mariage, vray titre d'avanturier; il a eté jésuite et doit avoir
de l'esprit et des lettres, mais de la tète pas beaucoup.

quand a la maison de votre voisinage l'idée que je vous dis ne vous fut
dite que comme une bètise; je crois plus assuré que ce vieux fol aura
pris peur. l'assemblée du clergé actuellement tenante a porté plainte
d'une lettre a sa maniere intitulée diatribe ou il taxe les curés d'avoir
excité l'émeute des bleds. en luy ce n'etoit qu'un de ses plus mitigés rado=
tages, mais si tost qu'on y prend garde il doit craindre la rigueur des loix.
l'authorité est moins que jamais dans le gout de rigoriser en ce genre
<2r> mais il faut donner quelque chose a l'ordre extérieur, et c'en est assés
pour que ce poltron voulut se mettre en lieu ou il ne touchat a aucune
terre.

j'ay reçu d'autres lettres du longo cest un homme du 1er mérite; il ne
fait pas grand cas des oeuvres du gorani.

ce que vous dites sur notre alliance et sur la maniere de la rendre
stable, prospère et également avantageuse aux deux nations et a l'hu=
manité entière, est èg de la plus grande et saine politique, comme aussy
ce qui concerne les moyens ne pouvoit etre dit que par vous cest a dire par
un homme qui a dans le caractere le bon de chacune des nations, qui
connoit a fonds la constitution, qui a les moeurs du peuple gouverné,
la péritie du peuple gouvernant, sans avoir les préjugés des uns ny des
autres. mais mon amy 1° notre ministère en cette partie est de la vielle cui=
sine autant et plus que jamais, 2° le reste sur lequel on avoit tant
conté n'est que sot et blèche; depuis l'histoire des messageries, je ny prends
plus d'interest. croyés que le monde n'est pas prèt a suivre les bons prin=
cipes; il ne l'est pas meme a les adopter, révolution néanmoins qui sera
de beaucoup antécédente a l'autre.

adieu mon amy très cher recevés les compliments et embrassades de toute
ma famille, offrés mes Respects a la votre et aimés toujours votre amy

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur

Monsieur de Saconai en son
chateau de Bursinel près Rolle
en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 06 septembre 1775, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/370/, version du 26.03.2018.
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