Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 23 juillet 1773

de pa du bignon le 23e juillet 1773

je réponds par le mème courrier mon cher amy a votre
lettre du 11e de juillet parceque je devois vous écrire et ce
pour l'article qui sera le dernier de ma lettre.

j'ay été fort aise de scavoir mon dernier dialogue arrivé;
parceque je n'aimois pas a faire attendre gresset et faire
dormir ses fonds. je le suis beaucoup aussy de ce que vous
etes content de cette adjonction. je la devois a moy, a ma
conscience, a ma mémoire, a mes semblables chancelants
auxquels je ne veux en rien donner ny fausse indication
ny scandale. j'étois assés rassuré sur le fonds, qui contient
plus de choses escentielles qu'il n'en paroit dabord a la 1ere
lecture, et qui avoit fort reussy dans notre assemblée; mais
vous ètes un meilleur juge encor des convenances, et vous me
faites bien, en le trouvant a propos.

maintenant si gresset est éveillé sur son commerce, j'espère
que cecy se débitera, et il m'importe beaucoup; non assurement
pour l'amour propre que j'y puis mettre; le mien est vieux et
usé, et dailleurs, quoyque ce cecy soit une de mes oeuvres méritoires
je n'ay jamais conté que ce fut ny une des brillantes, ny des
solides. après la theorie de l'impost et la philosophie rurale
un homme peut se coucher et je me tiens pour tel il y a
longtemps; vouloir attribuer a soy une imposition fixe
sur la célébrité, est le pire des attentats contre l'ordre naturel
<1v> qui veut que tout passe, et ce genre de délit engendra touts les
hauts forfaits de l'humanité. je ne pretends donc plus rien, mais
rien du tout a la louange, suposé que j'y aye jamais vrayment
prétendu; mais je puis comme un autre etre utile, et si cet ouvra=
ge cy est connu et prend, il peut etre plus utile qu'aucun de ceux
qui me restent quoyque bien plus considérables. je desire donc
fort que gresset fasse connoitre cet ouvrage en allemagne et en
italie.

je vous prieray mon cher d'en donner de ma part un exemplaire
a Mr le cte gorani.

de touts les vendeurs d'orvietan de notre paÿs, celle sans doute
qui y a la meilleure grace est la belle dame dont vous me
parlés. vous vous etes rencontrés comme vrais paladins et
mon frillon d'autrefois a bien perdu de ses graces sur la
route, s'il est demeuré en reste de beaux compliments.
ne dites pas néanmoins mon cher amy que c'est des
cultivateurs qu'il vous faut et que vous avés assés de
débouchés de vos danrées, car si vous aviés autant de
débouchés que la terre vous fourniroit de danrées, vous
auriés bientost des dan cultivateurs au niveau de vos
débouchés, lesquels vous payeriés bien et avec profit
et en payant on a toujours des hommes, et l'homm la terre
donne toujours a l'homme double salaire de son travail
moitié pour luy et moitié pour celuy qui l'employe;
mais elle paye en danrées, et quand ces danrées n'ont pas
de débouché, ce n'est plus salaire, et l'homme s'enfuit. met=
tés donc en fait qu'il y a toujours des ouvriers au prorata
des salaires, des cultivateurs au prorata des débouchés.
ainsy donc si Mr tissot étoit la fontaine de jouvence
et qu'elle coulat toujours, et qu'on y vint toujours, les
dépenses des survenants, deviendroient un débouché fixe
et attireroient un surcroit de cultivateurs, de cultures et de
<2r> revenus, chose sure; mais comme cecy n'est qu'un cas for=
tuit, le petit surcroit actuel, ne fera que déranger les prix,
tromper ceux qui s'établiroient et se fondroient en avances
sur la foy de cet enchérissement passager des produits, faire
de la poussière aux notables, soufler aux étourneaux de
bons airs, persuader aux simples que ce qui reluit est or
et que le bonheur va en carosse, et laisser la vérole morale
ou phisique a quelques uns.

sur le tout j'ay ri de la générosité de ll. ee. relativement
a l'espece du présent; est ce donc que l'exportation de
ce mets est deffendue? si vous en vouliés fournir a touts
les princes de l'europe pour leur table, il vous en faudroit
beaucoup.

je vous écrivois donc - "mon amy l'on n'en a qu'un
dans le monde et j'ay le mien depuis 42 ans. beaucoup
de gens m'aiment et j'en aime davantage, mais la plupart
d'amitié de père, et a notre age on n'a plus guères d'absolus
confidents. il y a bravement a cette heure 33 ans que
nous ne nous sommes mis au courant l'un et l'autre
or donc avec un peu d'envie il me semble que bravement
cela se pourroit. mon amy va a lion, comme a la prome=
nade; en troix jours la diligencence l'améneroit a montargis.
j'y suis, et puis je le logerois a paris; il seroit chez luy
il verroit nos assemblées ; il les spectacles ou nous avons
des loges, ce qu'il voudroit, et de dépense a notre age il ny en
a plus. il y passeroit l'hyver et le printemps et au temps
ou il va a bursinel, moy qui la derniere fois que je couchay
au cabaret en 1771 ou l'on me prit 75 louis soux mon che=
vet pris cela pour un avis de ne plus cheminer qu'apelé
par le devoir stricte; je le raménerois; je ne consulterois
point tissot, car je ne suis pas consulteur; mais je verrois
la famille de mon amy, bursinel, le lac, ce bon et beau paÿs,
et surtout (car je suis pour les choses animées) j'offrirois
mon tendre Respect a Mes ses soeurs, j'embrasserois Mr de
chabot, et de tout cela, j'en donnerois ma parole." voila mon
amy, ce que je vous disois; voyés et jugés, je vous embrasse

Mirabeau

<1r> ce que je pourrois l'année prochaine, je ne le pourrois pas
une autre je vous en avertis .


Enveloppe

A Monsieur

Monsieur de Saconai, en 
son chateau de Bursinel
Par Berne en Suisse


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 23 juillet 1773, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/335/, version du 26.03.2018.
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