Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 25 janvier 1775

de paris le 25 jr 17745

je commençois mon cher amy a ètre en peine de vous, et si je n'avois
scu que c'etoit le temps de votre translation a la ville, je l'aurois
eté davantage. tandis que je vous attendois avec impatience
a passé le flot des lettres de bonne année et cela n'en est pas
plus mal. enfin vous voila étably a la ville visitant, votant
et louvoyant en attendant la promotion, et sentant tout l'avan=
tage de votre modération, comme votre amy pourroit par fois
sentir ceux de la sienne, quoyque sans prétendre en faire de com=
paraison.

vous verrés mon cher a la fin du 1er volume des éphémérides
qui vous sera bientost envoyé le petit discours en forme déloge
pour notre vénérable maitre. hyer je luy fis faire un service
dont j'envoyay les billets en mon nom, touts les oéconomistes
sy trouvèrent et tout sy passa, au nombre de plus de cent, avec
toute la décence imaginable et un air de respect qui vous auroit
édifié; je pensay que mon amy ne seroit pas faché d'une cérémonie
qui, au moins pour ceux qui y prendront garde, empèche toute
confusion d'ètres avec les philosophistes du temps, et que je renie
autant du fonds du coeur, qu'ils nous renient en paroles. au reste
mes assemblées sont plus fortes et nombreuses que jamais et je
nay plus de place pour les tenir. je n'aperçois pas néanmoins
que ce soit gens a spéculation au contraire et dailleurs nous ne
sommes pas en faveur, a beaucoup près; mais la vogue de la vérité
va je crois d'elle mème, quand quelque cause majeure n'empèche
et ne tirannise pas. en outre mon cher que ce soit tout de bon ou
pour capter votre suffrage, mettés tout a profit pour les amener a
l'instruction, faites les souscrire aux éphémérides; les anciennes, don=
neront notice des livres, et faites que vos libraires s'en assortissent
<1v> et pour que votre jeunesse étudie desormais par vergogne, piqués
lâ d'honneur, en luy disant que c'est aujourd'huy l'a.b.c.d. pour
qui a quelque instruction.

je conte mon cher amy vous aller joindre de bonne heure en may.
mon frère doit partir en avril, je luy donneray je crois le chevalier
pour le suivre, d'autant qu'il doit au retour passer au mont d'or dont
les eaux feront du bien a son neveu. moy des les 1ers jours de may au
bignon, ou je dois etre de retour a la my juillet, a cause des couches
de ma fille, car cest son annuel, d'ou suit qu'il faut que je vous aille
joindre en may. du saillant je crois n'ira en limousin qu'en autom=
ne, mais je pourrois bien luy faire faire d'icy lâ un voyage impor=
tant pour mes affaires, d'ou il viendroit me joindre a bursinel.
quand a l'abé baudeau, il est a poste fixe pour les éphémérides
du pont auprès du turgot, et l'abé Roubeau a sa gazette du commerce
qu'il faut lire. je pense comme vous que les progrès sont considéra=
bles; je le vois aux consultations qui me viennent d'endroits dont
je ne me serois pas douté, aux lettres et notices que l'on m'aporte.
le cte de scheffre me mande que les principes commencent a ètre si
connus et aprouvés en suède, que le gouvernement se sent d'un ins=
tant a l'autre délier les mains. poussons a la roue mon amy; depuis
que je suis demeuré comme le chef; je sens redoubler mes devoirs et
je les embrasse, mais le temps et les moyens me manquent; peu de
santé, bien des affaires et une multitude de contradictions. avec
cela néanmoins je ne perds pas une occasion de faire la mouche
du coche.

je ne puis que m'en raporter a votre amitié pour mon édition
grasset etoit party d'un si grand air de volonté que je croyois qu'il
iroit loin; je suis faché par lévénement, de vous avoir laissé
cette endosse.

mais mon amy, quaisse de pressoir, quaisse de vin, vous me gratifiés
en ivrogne et je vous prie d'attendre que je l'aille boire sur les lieux.
a propos j'oubliois, de vous demander de quel poil et couleur est le
<2r> docteur quali. j'imaginois un cadeau pour sa femme, qui
est de faire prendre sur son estampe une mignature et la mettre
sur une tabatière, pour cela il faut scavoir a peu près son teint
et la couleur de ses cheveux.

le cher est icy, un peu plus formé que l'année passée; s'il prend un
bon tour, oh sans doute j'abuseray de mon amy si connoisseur et
scrutateur de caractères pour me le juger et revirer quelque temps
mais il faut auparavant, que sa tète vague soit cousue.

j'espère en effet mon cher amy, attendu la cessations des devoirs
de Me votre très aimable fille, la trouver auprès de vous, et je
vous féliciteray d'une aussy bonne et douce compagnie, et je vous la
féliciteray, d'avoir un devoir aussy doux a remplir. mais quand
a Me de vatteville, je vous prie de luy dire qu'elle a un très mauvais
proc2 caractères dommagesé en ébranlant ma foy pour le docteur qui l'année passée
devoit l'avoir guérie pour trente ans de tout mal, et que je la prie
de redevenir florissante et j'y conte. sur

sur cela mon amy je vous diray que je ne vois pas trop ce que
nous ferons d'un logement chez ce docteur. quand je luy auray dit
(Mr j'ay 60 ans et je n'ay ny goutte, ny gravelle, ny douleur, ny pituite
j'entends, je lis sans lunette, et travaille touts les jours 2 ou 3 heures
a la chandelle; je manq parle comme un perroquet, jécris comme un
agent de change, bien mangeant, bien dormant, réglé dailleurs comme
un papier de musique, mais que quand je mange trop, ou des crudités, et
des choses visqueuses comme beurre lait &c peu après j'en paye lép=
reuve
par des catharres astmatiques qui m'impatientent et qui sont
la seule espèce d'indigestion qui m'ait pu arreter au reste voila de
mon urine qui vient régulierement 2 fois par nuits, put il venir
de mème autre chose, ainsy soit il) quand cet homme m'aura dit man=
g
és moins si vous pouvés, et évités les choses que vous scavés vous
ètre contraires
il m'est avis qu'a quelque recette près, pour le cas et le
temps il n'auroit plus rien a me dire, et que la curiosité de voir cette
belle et bonne vallée sera le mieux du voyage.

mais adieu mon amy je pérore et me gèle, toutes vos connoissances
oéconomiques vous saluent et honorent fraternellement, toute ma famille
vous aime, honore et embrasse, et votre voisine aussy qui dit toujours
qu'elle a a vous écrire, et qui ne vous écrit point parce qu'on la
détourne et d'icy et de la. adieu mes respects chez vous et de bon coeur je
vous embrasse

Mirabeau


Enveloppe

A Monsieur

Monsieur de Saconai à
Berne en suisse
Par Pontarlié


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 25 janvier 1775, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/325/, version du 30.03.2020.
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