Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 10 novembre 1769

du bignon le 10 9bre 1769

c'est a la campagne ou notre mariage retardé par la maladie
survenue a contretemps a notre futur beaupère me retient encor
que j'aprends que Me de vatteville vient de perdre un époux
également respectable et chéry auquel elle avoit consacré sa vie
d'une manière également honorable pour elle et utile pour luy.
votre propre coeur vous dit mon cher amy si nos joyes ny nos
chagrins domestiques nous seront jamais respectivement étrangers
ainsy donc je prendrois part a votre douleur d'avoir perdu un
tel beaufrère quand mème je ne serois pas personellement obligé
et enclin par attrait, par estime et par respect a partager les
sentiments de Me votre soeur dont les bontès pour moy ne s'éffa=
ceront jamais de ma mémoire. recevès en donc mon compliment
mon cher saconay et daignès l'offrir a Me de watteville avec las=
surance de mon inviolable Respect ainsy qu'a toute votre maison.
au reste c'est avoir emp remporté le prix de la vie que de laisser
des regrets et point d'embarras.

l'incident dont je vous ay parlé 3 mots biffure au commencement de ma lettre m'a donné
bien de l'inquiétude et occasioné du dérangement. quand au 1er point
vous jugès qu'une affaire de cette espèce ébruitèe et pour un tel
party demeurant en l'air n'est pas dans le calcul d'un père de
famille prudent; léloignement des lieux dailleurs dont on ne
peut avoir de nouvelles qu'au bout de 3 semaines tout cela m'a
tenu fort en l'air et m'a fait 1 mot biffure user de la compensation qui me
fut accordèe par la providence de mon inquietude naturelle sur les
petites choses, par une tranquillité comme involontaire dans les
grandes. a légard du dérangement 1° mon gendre, ma fille et leur
enfant, et mon fils le cher que mon excellent beaufrère m'a dem=
andé pour le débourrer chex luy cet hyver ont été obligès de
<1v> partir dès le 10 du mois passé et j'ay perdu le plaisir qu'ils se fai=
soient de se voir et se connoitre touts ensemble et moy de me trou=
ver patriarche au moment presque ou j'ay commencé d'etre orp=
helin. 3° cette maison inhabitèe délaissèe démeublèe depuis
six ans que ma mère ny pouvoit venir, etoit fort dépérie; il m'en
a beaucoup couté pour la remettre et remeubler fort a la hate et
puis mes provisions de 7bre se trouvent disette aujourd'huy; mon
digne gendre toujours ingénieux a ce qui peut m'obliger et aussy
généreux que rangé fit arriver dans le temps, des monetres des bois
et des eaux par touts les courriers, par toutes les voyes et tout cela
est arrivé a la fois et consommé pour rien. 4° le plus couteux est
que cela m'a fait séjourner longtemps a la campagne qu'on me défend comme les
armes a feu a un enfant maladroit. sitost que je suis sur mon sol
ma conscience, ma science, se joignent a mon ardeur naturelle
je pars de la main et j'oublie pour ainsy dire touts mes autres
arrangements dont la multitude feroit trembler. alors le gazon
me dévore; ny fleurs, ny charmilles, ny allées ny décoration, mais les
avances foncières et primitives oh mon amy l'armèe d'hommes que
cette course a mis en oeuvre vous feroit trembler; je suis paÿsan
dans toutes mes moeurs, trop mème, mon chapeau est percé, mon
habit tout déchiré des épines et cepandant j'ay porté icy près
de 10000 lb et j'en ay fait venir 5 depuis; j'y en avois déja dépensé
autant soit en rétablissement urgents soit en commencement de
moulins oéconomiques, et ce n'est pas la grande chère qui me ronge
mais les chevaux de charroy, les vaches, meuniers, pradiers, vignerons
charon, charpantier, boulanger; que scay je, ma bassecour est une
armèe que le vaillant deaussot mène a des conquètes éloignèes.
touts les jours on m'en prèsente un d'un nouveau langage car ils
viennent de touts les paÿs, et cet homme venu de bien loin luy mème
et qu'on m'avoit représenté comme un travailleur si intrépide quil
sèmeroit du trèfle a la vallèe de josaphat commance a trembler
luy mème. quand aux dames cest merveille de les ouir avec leurs
combinaisons raprochèes; mes meilleurs amis, les sages qui assurent
que je n'ay fait toute ma vie que litière d'argent en ce genre sont
accourus successivement et puis ils s'en retournent m'envoyer quelque
<2r> homme de plus. d'autres calculent et puis ils trouvent que cela n'est
pas cher; en attendant soit les eaux soit cette nouvelle vie, voicy la
1ere automne sur 5 ou je suis sans accident.

mes provençaux sont partis pourtant a la fin par ce beau temps eux
a qui la pluye fait comme le tabac aux limaçons; ils doivent arriver
vers le 15 et s'en aller 4 jours après. le pis de ces sortes d'affaires
qui vous tiennent en spasme cest qu'alors qu'elles sont finies et qu'on
devroit se trouver débarassé les autres se font sentir alors et dieu
scait s'il m'en manque et manquera.

le travail va toujours ny plus ny moins. je retourneray a paris
vers la fin du mois, j'auray alors de nouveaux livres a vous faire
tenir, dites moy ou je les dois remettre. je pense et scais aussy que
la science fait chemin. l'abé baudeau est revenu de petersbourg &c
passagèrement. il est icy et nouveau prélat il fera le mariage de
ma fille. le marlgrave de bade dourlac m'a fait l'honneur de
mécrire d'un stile a faire venir les larmes de joye et de la manie=
re la plus honnète il me questionne en véritable oéconomiste
il en a le langage et la conscience éclairèe; il me consulte sur
des points pratiques tres forts très étendus et surtout très importants
au bonheur de ses heureux sujets. cette porte ouverte dans le paÿs
des excellences, des altesses et des publicistes a galimathias, paÿs
dont je désespèrois autant que de l'usurière et juive angleterre
m'a causé une vraye joye. adieu mon cher amy, je viellis beaucoup
par le visage et par un certain désabusement qui n'afflige au bout
du conte que ceux qui ont aimé a se repaitre d'illusions; mais guères
a ce qu'il me semble par la tète et point a ce que j'espère par le
coeur; adieu Me de pailly vous dit mille choses et moy je vous aime
et embrasse de tout mon coeur Mirabeau


Enveloppe

A Monsieur
Monsieur de Saconay 
gouverneur de Payerne
a Payerne en Suisse


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 10 novembre 1769, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/302/, version du 31.05.2017.
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