Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 30 janvier 1769

de paris le 30 janvier 1769

je vous demande pardon mon cher amy de ma si prompte
réponce mais quand je trouve un moment libre il faut en pro=
fiter et votre lettre m'a dailleurs fait un si sensible plaisir en
me montrant que l'instruction relative a la science est main=
tenant au point de pouvoir s'emparer des tètes bien faites
ou excitèes par un coeur droit et sensible, mème dans l'isolement
de touts autres secours que la lecture solitaire, cette démonstration
dis je m'a été si sensible que je n'ay pu me refuser au desir subit
de faire partager a votre amitié le bien qu'elle me fait.

laissons lâ ma santé; cest un compagnon qui fait le maitre et
je suis d'autant plus las de la voir toujours en question, qu'in=
dépendemment de ce qu'elle me rompt l'humeur elle me rompt
encore les oreilles.

vous avès raison de reprendre ainsy la science en remontant; nous
n'avons pu la déveloper de mème; les langues ne se sont point
faites par les rudiments, mais et les méthodes, mais les rudiments
et les méthodes après les langues. nous en aurons pour la science
et dès cette annèe j'en feray paroitre une a ma manière; elle
vous parviendra plus promptement sans doute et plus aisément
que la théorie de l'impost.

non seulement nous nous arrangerons avec les scavants en les
classant selon leur rang d'utilité ainsy que touts arts et sciences
mais nous leur enverrons un jour de fortes recrues de théologiens, de
jurisconsultes; de sectateurs et démonstrateurs de sciences spécu=
latives hypothètiques et autres porteurs de lanterne magique
<1v> dont l'arsenal usé sera renvoyé au magazin des vielles erreurs
ou reposent déja, l'astrologie judiciaire; la cabale, la magie
blanche et noire &c. ils nous aideront eux a perfectioner les
arts utiles, a retrouver la généalogie des connoissances humaines
a travers un déluge d'erreurs &c &c.. a légard des règlemen=
taires point d'accomodement leur arrest est écrit, ils périront
soux le fardeau de la démonstration et leurs antiques aut=
thorités soux se disperseront devant le soufle de la dérision.

verité, sainteté éternité de la science, ce sont vos propres
termes mon cher amy. mes yeux s'enflent et réduisent en eau
subtile les parfums de mon coeur, quand je pense que ce sentiment
me reunira a ma dernière heure a celuy que mon coeur choisit
des ma 1ere jeunesse, et tandis que des atrabilaires nous avoient deux siècles
avant nous, condamnès a n'admettre entre nous l'entière union des
ames qu'au moyen d'une sorte d'étourdissement sur les points prin=
cipaux de notre existence morale et de notre fin.

quand a ce qui est de l'inculpation d'etre secte nous ne la craignons
pas. l'objet distinctif d'une secte est de faire bande a part, et le notre
est de reunir. il est vray qu'on peut nous rétorquer l'argument, nous
dire que toute secte a pour objet aparent la reunion générale
a son opinion, et pour effet réel la réprobation de toutes les autres
ce qui implique séparation réelle; que le christianisme n'a prèché
que la reunion de touts les membres en un seul corps, et cepandan
a des sa naissance abondé en sectes &c. écoutès moy. la science
est bien éloignèe d'attenter au respect dû a la religion chretienne
religion fraternelle, consolante, qui nous ramène touts dans le sein
d'un mème père. si l'ordre naturel nous élève jusques au sentiment
d'adoration et de résignation qui compose je crois le vray culte d'une
ame paisible et rassurèe par la connoissance et l'observance de
ses devoirs; si cette haute observation nous rend peutètre moins
confiants que les ames foibles dans les effets et le recours de la
justice imputative, elle ne portera jamais néanmoins un homme de bien jusques
au délire du jardinier scithe qui émonde a grands coups de cognèe
et fait un tronc nud et mutilé pour faire place a sa nouvelle
<2r> création. je l'ay dit souvent a mes confrères, contentons nous de
labourer bien profond, ce qui aura de fortes racines et profo restera
tout le reste tombera de luy mème et sèchera. ainsy donc attaqué
l'autre jour par un homme qui me montroit dans salomon la
défense d'emmagasiner le bled pour le vendre cher aux pauvres
je luy répondis en le renvoyant au passage ou josué ordonne au
soleil de s'arrèter. ceux luy dis je qui ont expliqué celuy la, expliqu=
eront lautre, les hommes inspirès parlent comme les autres la
langue de leur temps; mais encor un coup sans manquer a la loy
soux laquelle je suis né et je veux mourir, je puis vous dire que le
christianisme étoit fondé sur la foy, et que notre science l'est sur lévi=
dence. la distinction du jour a la nuit ne fit jamais de sectes a ce
que je crois; autant donc d'hommes instruits autant nous aurons
d'orthodoxes: frape mais écoute est toute la réponce que nous avons
a faire aux dissidents.

vous me faites grand plaisir par l'explication que vous me donnès
sur les profits de vos meuniers du paÿs allemand, songès maintenant
a redresser ces articles principaux dans le paÿs roman; mais souve=
nès vous que le vray chemin et le plus court cest de promouvoir
et d'authoriser le commerce des farines.

votre manière de classer les rentiers est excellente et d'un véritable
oéconomiste, cest cela. revoyès seulement d'après ce point de vue
quel tort cette espèce wampire doit faire a la societé. 1° touts les
rentiers sur l'état détournent la contribution publique de son objet
naturel, nécessaire et indispensable qui est l'entretien du patrimoine
public cest a dire des avances foncières publiques qui seules donnent
lètre aux avances foncieres des propriétés privèes, car s'il ny a pas
de chemins pour les débouchès, de justice, de police et de déffense de
la liberté publique et privèe sur ces chemins, il est inutile que je
fasse des avances fonciéres de cultivation de produits qui n'auront
pas de débit. or les rentes sur le public, font du revenu public
le revenu privé, donc adieu les objets publics d'employ &c &c.
2° les rentiers sur les la classe propriétaire sont rentiers sur les revenus par=
ticuliers; ces revenus ont 3 objets, entretien et amélioration des
avances foncieres des propriètès particulières, 2° contribution aux
charges publiques, 3° dépense du propriétaire. de ces troix objets il
est impossible de faire contribuer le rentier au 1er car si un orage
emporte votre moulin &c il n'a rien avo a voir a cela, et non seulement
<2v> son hypotèque mais son usufruit est sans risque. il est impossible aussy
de l'imposer dans le fait au 2°e et autres charges, car alors il vendra
son argent plus cher et d'autant plus cher que le besoin des classes
actives croissant avec les charges mettra la concurrence aux emprunts
quand aux impots indirects sur les consommations &c, outre quils
sont a la charge de la production, il scaura s'y soustraire en dimi=
nuant sa dépense que son genre de patrimoine n'oblige en rien
au lieu que les classes actives sont forcées d'agir et de faire agir
et par conséquent de dépenser. il ny a donc que sur un qu'un tiers du
revenu qui puisse fournir au rentier dans une société agricole
bien ordonnèe, et ce tiers est toujours exposé aux cas fortuits qui
peuvent d'un instant a l'autre exiger double versement et employ aux
avances foncières, jugès du bien que fait cette loupe a la classe pro=
priétaire. 3° la classe productive a deux sortes de reprises a prélever
sur la reproduction annuelles, 1° les avances annuelles; celle lâ nest
que restitution pleine et entière d'une dèpense avance faite pour etre employée
a une avance a faire, il ny a lâ de marge pour personne; 2° le
double intérest des avances primitives; de ces deux intérests l'un p=
ourvoit a l'entretien annuel du fonds de ces avances, rien encore pour personne
l'autre a son remplacement total enfin en 20 ans, ou si mieux
vous aimès englober ces deux intérèts ils opéreront le renouvel=
lement complet du fonds de ces avances en dix ans. ou trouvès vous encor icy la place
du don gratuit au rentier. dirès vous que cest luy qui a fait
ce fonds d'avances primitives? en ce cas il n'est plus rentier il est
entrepreneur de culture qui confie a un autre le maniment et l'assurance
de son fonds; le métier ne vaudroit rien ny pour l'un ny pour l'autre
ny pour la terre qui se trouve entre les deux. 4° vient enfin la classe
stérile qui vit des profits de ses entreprises ou des salaires de ses vaca=
tions; sil si elle fait vivre le rentier en sus il la faut comparer a un voir soux l'1 mot écriture d'un meu=
nier qui tire de ses chalands deux moutures, lune pour luy, lautre
pour le meunier voisin chex lequel il porte le grain de ses pratiques.
mais ce grain dérobé ne rentre pas mème par la porte batarde
dans le cercle social attendu qu'il est mangé par les chemins cest a
dire par les bètes qui font la translation de ce grain; de mème la
surcharge que le tribut payé au rentiers met sur le prix des services
de la classe sterile, en dérangeant les dépenses de toutes les classes
en diminuant par conséquent lactivité et finalement la production
ne rentre pas mème dans la classe stérile par la dèpense ny dans au=
cune partie du cercle social par la dépense du rentier, mais au contraire
<3r> le desir d'amasser d'accroitre ses avantages étant le mème chex
le rentier que chex touts les autres hommes, il suit comme touts les
autres le sentier de sa voye habituelle, d'autant plus fidélement que
cette marche luy reussit. il amasse pour créer de nouvelles rentes
et devient le chancre de la société.

voila mon cher les observations sommaires a faire sur l'ordre rentier
vous ètes maintenant trop avancé pour distraire de ce genre de playe
les rentiers sur les fonds publics des nations étrangères, car la
science vous a apris que l'intérest de l'étranger ètoit notre intérest
propre, et dailleurs il n'est paÿs contrèe ny cité qui gagne a etre
ètre le séjour d'hommes nuisibles au dehors. cet objet important
offre une multitude d'aperçus et d'objets de spéculation dont les
résultats réels nous offriroient des points de vue entièrement op=
osès aux résultats aparents; je n'ay ny le temps ny la force de
vous les déduire, mais vous ètes maintenant a vous seul capable
de les aprofondir.

mon chateau en espagne mon cher amy, seroit d'aller cet été
vous embrasser a payerne, puis prendre vos eaux quelconques, puis
voir vos montagnes, revoir votre famille et ce beau paÿs de vaud
et puis vous ramener en 8bre loger icy chex moy et passer l'hyver
avec nous, ou vous mèneriès une douce vie, verriès nos assemblees
oéconomiques &c. jy suis extremement poussé par Me de pailly
qui sent que l'attrait aide de ce coté lâ a ses conseils, et qui scafin du mot dommage
touts les médecins m'ordonnent des eaux; mais en surcroit de mefin du mot dommage
affaires courantes; chaque jour j'ay un chaisnon de plus qui m'em=
pèche de m'eloigner de ma vénérable mère, a qui je desire en homme
essentiellement subordonné et résigné a l'ordre naturel, de rendre jus=
ques aux derniers devoirs, et je regarderois a jamais comme un fléau
de la providence que le dernier de touts mème m'échapat; j'ay en outre
une fille a marier cette année, et mon courant dailleurs est toujours
tourné de manière a exiger a chaque instant la présence réelle et
continuelle. le temps et les événements porteront conseil; en attendant
vous connoissès mon tempèremment, bilieux, ardent et vorace, main=
tenant ne pouvant digèrer que tout ne tourne en glaires et toux
et mème étoufement, a moins que des débacles et une sorte de
dévoyement ne me dégagent. les médecins disent qu'on peut détruire
ce penchant de la nature aux affections d'une poitrine glutineuse, vous
pourrès scavoir d'après vos eaux et vos docteurs si j'en peux espèrer
d'autre guérison que celle qu'opèreroit passagérement sans doute le plaisir de
vous voir. je vous embrasse adieu.


Enveloppe

A Monsieur
Monsieur de Saconai 
gouverneur de Payerne
a Payerne en Suisse


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 30 janvier 1769, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/295/, version du 31.05.2017.
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