Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 04 janvier 1769

de paris le 4 janvier 1769

j'ay reçu mon cher amy votre lettre du 21 en un temps
ou j'étois au lit et je suis encor a un régime fort austère
j'ay été successivement atteint de touts les inconvénients
d'une poitrine glutineuse; c'est une tournure de mon tem=
pèremment qu'il seroit temps disent ils de détruire en allant
a des eaux &c; je le crois et je le scais, mais mes embarras
domestiques qui joints a mes devoirs sont de nature a oc=
uper 3 hommes robustes ne veulent pas se relacher et selon
les aparences ce ne sera pas encor de cette annèe. enfin au
bout le bout, plus la nature m'avertit que le temps et mon
temps se passe, plus je voudrois le mettre a profit. cepandant
touts mes grands ouvrages sont faits, la révision et l'imp=
pression seront ma seule besogne de cette annèe quand a ce
point, sauf les correspondances oéconomiques qui sont encore
un assès grand objet.

il est singulier que mon meilleur amy n'ait lu qu'a présent
un ouvrage très répandu et qui m'a fait mettre en prison
il y a huit ans. vous n'avès rien perdu pour attendre. la
philosophie rurale
et ses différents extraits ne sont que
la coque dont la théorie de l'impost est le noyau et il n'en
est que mieux d'avoir ouvert l'écorce avant le fruit.

quand a l'objet si important de la mouture et de la boulan=
gerie, cest du coté de l'épargne et du bon employ des subsistances
qu'il faut l'envisager. ce point de vue, qui dans un cinquième
de grain perdu nous fait voir un 5e de nos frères et de nos soeurs
étoufès de nos propres mains et par notre négligence, est propre
a nous donner sur cet article la chaleur qu'exige la charité.
<1v> cest de la sorte que je prépare mon ame et que je l'entretiens
dans les sentiments qu'en exigent dieu, la nature et son ordre
bien faisant. je me figure l'enfance, l'age mur et la viellesse
de ce que j'ay de plus cher, de ma mère, de mon frère, de mes
plus chers amis; instruit que l'égalité des poids et des mesures
est le 1er voeu de la justice, je mets a coté d'eux touts les autres
hommes nès et a naitre, je résigne mon affection dans le sein
de celuy de qui je tiens cette faculté, il en dispose et dès lors
elle voit touts les hommes égaux devant la charité du créa=
teur. oh mon amy la bonne, la nécessaire idée qu'est celle
lâ pour tout homme qui a quelque jurisdiction quelconque
et l'on a toujours celle au moins de ses facultès. cette idée
est bien repoussèe dans les villes grimacières et corrompues
et voraces et sottes comme celle ou je vis; leur allure impie
est elle telle que la charité ne peut presque s'aprivoiser avec
eux que par la pitié qu'inspire l'ignorance doublèe de présomp=
tion; mais le peuple le peuple de la campagne, quoyque sou=
vent malin et pervers ne l'est que comme ces chevaux devenus
rétifs pour avoir été brutalisès. quoyqu'il en soit faisons de notre
mieux, attaquons l'ignorance et n'épargnons pas nos peines pour
perfectioner les arts nourriciers. on a fait sur les meuniers le mème
calcul faux du tout au tout, que pour les cultivateurs, les propriétaires
ignorans et aveugles, ont regardé comme profit ce qu'ils gagnoient
pour sur eux, comme épargne, ce qu'ils refusoient de leur propre mise.
il faudra longtemps avant de ramener les propriétaires a étre cal=
culateurs, je leur laisseray pourtant cette besogne toute machèe;
quand aux moulins, le seul moyen prochain (car il en faut un)
cest d'authoriser et d'établir le commerce des farines; dès lors
1° vous prendrès en souxoeuvre ces banalitès tiranniques, 2° les
moulins deviendront un très bon patrimoine, car tout proprietaire
de moulin, moudra pour luy et loin de forcer des pratiques refuse=
ra de moudre pour autruy en offrant de la farine a acheter et
de l'argent du blé qu'on luy aporteroit a moudre. cest un scavoir
faire susceptible d'une grande etendue de perfectionement par
l'habileté et lexpérience que le commerce de farines, pour scavoir
<2r> les attendre, les mélanger a profit selon les espèces, les qualitès
du terroir &c; le commerce et la cupidité feront sur cela de
grandes découvertes. la boulangerie doit marcher a coté sans
doute 1° parce qu'il ny a point de marchand de farine qui ne
soit obligé de consulter un boulanger, 2° parce qu'en attendant
le vray moyen de moudre pour son conte a profit, cest d'avoir une
bonne boulangerie a côté. le profit que le peuple trouvera a ache=
ter de la farine plutost qu'a faire moudre son grain, doublera a
acheter du pain plutost que de chauffer un four glacé et faire pé=
trir son pain par des mains malhabiles. je crois vous avoir
dit que j'ay a fleury ma maison de campagne une boulangerie
qui vend de 12 a 1500 livres de pain par jour; elle continue cet
hyver parce que les voisins ne l'ont pas encor fait tomber, qui est
ce que je desire. elle me donne de la peine parce que n'ayant pas
de moulin je suis obligé de prendre la farine a paris et de la faire
voiturer lâ ce qui est peine et perte; mais a coté de son moulin
chex soy, un bon boulanger et la nature du pain du paÿs une
fois connue cest profit pour touts. contés mon cher amy que
pui puisque vos meuniers du paÿs allemand empâtent des
chevaux, cest autant d'hommes que ces chevaux ont dans
le ventre.

je crois que je me détermineray a remonter a cheval sitot que
je le pourray, mais vous avès sur cela une grande avance, vous
aimiès cet exercice et étiès homme de cheval; quand a moy je
ny ay jamais rien entendu, je m'y étois mis il y a six ans, mais
toujours pressé comme je le suis de ma nature et comme on l'est
dans cette ville, jallois comme si le diable m'emportoit; cette
allure ne seroit plus prudente et je me contenteray d'un bon
cheval de pas qui m'ennuyera.

adieu mon cher amy Me de pailly vous remercie et vous dit
mille choses. l'abé baudeau qui par parenthèse est fort bien en
pologne, l'apeloit père préfet pour moy je pourrois l'apeler
le docteur de l'isle baratavia et vous pouvès conter qu'elle sac=
quite fort bien de la charge que vous luy donnès. adieu mille
voeux pour votre santé et satisfaction de vous et des votres
et je vous embrasse de tout mon coeur Mirabeau


Enveloppe

A Monsieur
Monsieur de Sacconai 
gouverneur de Payerne
a Payerne en Suisse


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 04 janvier 1769, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/294/, version du 31.05.2017.
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