Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Fleury, 19 juillet 1768

de fleury le 19 juillet 1768

quoyque je fasse assès de besogne mon cher amy et plus peut=
étre que ma situation mon age et ma santé ne le comportent
je serois pourtant faché détre obligé de vous envoyer un
mien ouvrage nouveau a chaque fois que je voudrois avoir
de vos nouvelles. je suis bien aise que vous ayiès été content
du petit précis de l'ordre légal. les 3 lettres qui font le corps
de l'ouvrage étoient dans les éphémérides; mais je suis bien
aise d'en extraire de la sorte tout ce qui peut sortir en ouvra=
ge détaché ne fut ce que pour renouveller les sensations. cest
un point dont j'ay fait convenir les oéconomistes il faut
occuper la scène ou se résoudre a voir les hommes oublier leurs
plus chers intérèts. 1 mot biffure cet ouvrage ne sera donc pas
le seul qui sortira de la sorte, et a ce propos, il seroit bien
nécessaire que vous eussiès a paris un bureau d'adresse ou je
ferois remettre 2 mots  biffure touts les ouvrages qui sortent de
la secte oéconomique. pour revenir au précis j'y ay ajouté l'a=
vertissement de la tète, morceau travaillé et que je regarde
comme l'un des meilleurs que j'aye faits, mais les lecteurs ne
sont pas encor assès sevrès pour le sentir. les deux lettres
de la fin, ny furent ajoutées, que parce qu'un libraire me dit
alors par hazard que les petites brochures ne passoient pas dans
les provinces 1 mot biffure les libraires a qui leurs pratiques les
prennent sans les payer n'aiment pas a s'en charger. comme
je ne travaille pas par amour propre, mais pour le bien
j'ajoutay ces deux lettres qui n'avoient pas été écrites pour
<1v> ètre imprimées, mais qui traitent des matiéres les plus scan=
daleuses pour les sots, qui résultent des calculs de la science.
la lettre est du célèbre jean jaques, et je les crois originales dans
leur genre l'une et l'autre.

au reste quand je vous demande un entrepost pour vous faire
passer des ouvrages, cest que j'en ay encore un autre soux la presse
autre sacrifice pour l'acquit de mon sobriquet, mais nous en
parlerons dans le temps.

tout deviendra versoy, neufchatel ou genève mon cher amy, si
nous ne parvenons a ramener le flot des opinions au culte
réligieux des loix de l'ordre naturel; rien de tout cela ne sera
suspect ny a craindre si l'on parvient a opérer l'exorcisme
absolu du fleau des prohibitions. j'ay profondément considéré
la république humaine au moment ou je l'ay prise. ses préten=
dus apuÿs qui consistoient en de prétendues, barrières, balance
équilibre, contrepoids &c etoient vermoulues de toutes parts;
le ver de la civilisation et de l'instruction 2 caractères biffures extravasèe, ron=
geoit le bois qui soutenoit les digues et l'ocean de la cupidité
privèe alloit submerger les moissons de toute parts. je n'ay
paru dabord exciter que l'inquiétude et éveiller que le règlement
j'en gémissois quand une suitte du coup doeil primitif me rapela que cetoit
lâ les douleurs de l'enfant qui se dénoue et que si ses efforts ét=
oient secondès par une nourriture forte et analogue a la crise
de la nature, le terme de cet accès qui sembloit accroitre le
marasme seroit la croissance et la santé. je crois pouvoir dire
qu maintenant que la providence nous a comme miraculeuse=
ment secondès, nous sommes en force et comme disoit Me de
pailly l'autre jour, je m'oposois a l'ardeur de Mr de M. pour le
travail parce que je craignois pour sa sureté personelle, mais
aujourd'huy il est invulnérable
. nous marchons tète levée, nous
avons en quelque sorte sauvé le pain du peuple dans cette terrible
annèe; toutes les entraves du règlement se tiennent, il est impos=
sible d'en anéantir une que toutes les autres ne suivent. ils ne le
scavent pas, mais j'espère qu'ils le verront. or si jamais cela
arrive, peu nous importe a touts qui sera notre voisin puisqu'il
<2r> sera de la mème famille libre et mettant au rang du sacrilège
tout attentat contre la liberté d'autruy; jusques la il faut dire
comme le bonhomme la fontaine notre ennemy cest notre maitre
je vous le dis en bon françois

et passant de maitre a maitre il se trouvera que notre véritable
ennemy cest nous.

vos chefs font bien de l'honneur a l'amy des hommes; cet ouvrage
sera je crois toujours en effet le miel que l'on met au bord de
la coupe ou l'on présente une médecine salutaire a l'enfant.

le bonhomme smith est une tète sage mais concentrèe, le bonhomme
dit encor la raison d'ordinaire
n'habite pas longtemps chex les gens séquestrès

je dis a smith en le quittant souvenès vous qu'il en est de nos efforts
intellectuels comme de nos actes phisiques qui n'ont d'effet utile
que par association.

adieu mon cher amy je m'amuse comme vous voyès a causer
avec vous, que ne puis je avoir cette satisfaction en personne, j'ay
dès longtemps renoncé a touts voyages, mais non pas a revoir
mon cher saconay et ce beau lac leman. adieu je vous embrasse
de tout mon coeur.


Enveloppe

a Monsieur
Monsieur de Saconai 
gouverneur de Payerne
a Payerne en Suisse


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Fleury, 19 juillet 1768, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/291/, version du 31.05.2017.
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