Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 06 décembre 1767

de paris le 6e xbre 1767

je suis persuadé mon cher amy qu'a mesure que vous avan=
cerès dans les éphémérides vous en serès plus content et que
vous verrès que le tecknique de l'agriculture ny tient pas trop
de place; ce n'est en effet pas lâ du tout notre objet, les sociétés
d'agriculture ont fait et feront a la prospérité des nations ce
que l'établissement de l'académie françoise a fait aux progrès
de l'esprit humain; je l'ay toujours vu et pensé et n'ay voulu
etre d'aucune si ce n'est des ètrangères que je n'ay pu décemment
refuser.

quand a ce que vous dites des guerres de plume; j'ay été parfai=
tement de votre avis. notre maitre a touts l'inventeur du tableau
oéconomique qui n'eut dabord déléve que moy et qui par moy en
a depuis asquis bien d'autres, qui comme de droit a parmy nous
la considération due a son age a son mérite et a la profondeur
de son génie étoit et est peutétre encore dans lerreur, car ce génie
tenace ne revient pas plus des erreurs que des véritès, croyoit dis je
que sans débat la chose tomberoit. quand a moy je tiens 1° que
nous sommes assès contredits partout par les faits sans vouloir
l'étre encor par les écrits, 2° qu'etant au période des abus leur excès
militera d'une part pour nous qui en offrons le remède, de l'autre
n'avertira que trop de le chercher, 3° qu'il s'agit du pot au feu
des nations et des familles et que ce soin ne scauroit étre de
mode et passager, 4° comme amy des hommes je tiens enfin
que de mème que ceux qui lisent les éphémérides ne lisent pas le
journal des finances, de mème ceux qui lisent ce dernier ne viennent
<1v> pas chercher chex nous le contrepoison et que cest un grand mal
que de vouloir les exposer au venin. en conséquence je fis mardy
passé un coup de ma tète que je vais raconter a mon amy. il faut
vous dire que ce n'est que de cette annèe que les partisans de la
science ont pris forme de société. ce fut a la fin de l'an passé que
les entrepreneurs du journal d'agriculture le retirerent a du pont
notre petit élève. je me reviray a l'abé baudeau autheur des
éphémérides qu'il donnoit alors en feuilles volantes et papotoit
de son mieux. celuy cy que j'apelle le saul de la science parce qu=
a peine averty il se revira, entendit a fonds le tableau et devint
un des plus forts, celuy cy dis je consentit a mettre son journal dans la forme
actuelle. de ma part je fonday chex moy un diner et une assem=
blèe touts les mardis; j'y verray touts les étrangers qui viennent
voir le baton flottant sur l'onde, les magnats qui me viennent voir
et surtout la jeunesse; cest de ces assemblèes qui ont été fructueuses
a l'excès que nous est venu le nom doéconomistes. c'est la qu'un
ambassadeur de russie est venu prendre la riviere autheur du livre
de lordre essentiel qui est maintenant a petersbourg avec des adjoints
que nous luy avons donnès pour y planter la législation oéconomique
c'est enfin lâ que s'est donné un certain ensemble, que j'ay trouvé un
sujet pour professer a une école ouverte icy et dont il en sortira d'au=
tres. lundy passé je trouvay a une assemblèe chex de mes parents
fortbonnais le chef de nos antagonistes qui a forgé longtemps et
obscurement et insidieusement un ouvrage soux le titre d'observations
oéconomiques
dont tout l'objet est de fronder le tableau oéconomique
et de ridiculiser ses fondateurs et ses adeptes. ainsy primitivement
par la chute de la vielle cuisine dont il étoit le coryphèe depuis son
livre des éléments du commerce, par esprit d'etat etant fils de
commerçant, par sa chute ayant été a son 1 mot biffure employé soux
silhoutte dans les finances, par son orgueil qui est son seul vice
mais bien fort; il s'est empoisonné encor du répércuter de ses
propres traits; il farcit en anonyme, le journal d'agriculture
abandonné, de sarcasmes et souvent d'injures, et redressé de main
de maitre par l'abé baudeau dans toutes ses assertions il etoit mal
a son aise dans sa propre peau et dans celle d'autruy. dès qu'il me vit
<2r> il se rencoigna et demeura seul. je n'aime pas mes ennemis et je
tue tout de suitte tout ce qui ressemble a cela le moins du monde.
faisant dailleurs reflexion que jetois en force, le sentiment du droit des
gens aida a mon gout meurtrier et je fus droit a mon homme et nous
voila a causer de l'opéra nouveau, luy tout aise d'avoir aux yeux
de l'assemblèe l'air de si bon accord avec moy; il disserte avec beau=
coup d'esprit, après luy en avoir donné le plaisir, je luy dis en me
levant voudriés vous faire une chose qui nous feroit honneur a touts
deux, cest de venir demain soux la sauvegarde de votre amy, diner
avec vos ennemis les oéconomistes qui sont de fort honnètes gens et fort gaillards.
il
me dit qu'il étoit bien faché mais qu'il avoit ce jour lâ travail avec
un intendant des finances. point c'est que le lendemain il arrive au
milieu de l'assemblèe aussy ahurrie que 1 mot biffure si elle avoit vu tomber Mr
colbert. les uns se crètent d'autres murmurent, mon frère me mande
car a cette heure lâ je suis chex ma mère. jentre et l'embrassant
je prends aussitost par la main l'abé baudeau qui est la meilleure
créature du monde, et leur dis en riant que j'ay voulu voir comme
ciceron si deux augures pouvoient se regarder sans rire, fortbonnais
qui a bien de l'esprit répond qu'il n'est point augure, mais que Mr
en porte la robe, chacun rit et ma foy les bons avoient la larme
a loeil. je montre a forbonnais ma bibliothèque, on va a table, je fais
en sorte qu'il soit auprès de Me de pailly, de smith d'averstein
votre compatriote bonne et sage tete et des gens de marque en un mot toujours plus
décents qu'un que les autres. je garde a mon bout le petit peuple mur=
murant, on parle d'administration et non de principes, en un mot on
le met a son aise sans luy faire les honneurs, de manière qu'il demeura
jusques a huit heures et que le bon abé toujours discutant et jamais
disputant me disoit de temps en temps ce qui me fache cest qu'il y a
en ce moment soux la presse un morceau ou je l'écrase en citant dans
ses propres écrits la preuve d'un fait qu'il me nie et sur lequel il me fait
un défy
abé disois je un lardon dorera la pillule. voila mon amy
comme j'aime la dispute, et un beaucoup trop long conte pour celuy
qui l'écrit et pour celuy qui le lira.

au reste mon cher si vous etes content en gros des éphémérides
car il ne faut pas attendre d'un ouvrage périodique des détails
aussy soignès qu'ils le seroient ailleurs, pronès les, attirès des sous=
cripteurs, cest le vray moyen de concourir au bien; ceux la les
prèteront a d'autres, ainsy se forme le faisceau des opinions. sans
doute l'ouvrage est long, mais il ma, et j'espère avant ma fin voir
<2v> établir et fonder plusieurs chaires de professeur de science
oeconomique. car il faut surtout l'instruction et l'instruction
continuelle; sans cela je verrois touts les gouvernements convertis
les impots indirects et les prohibitions nationales effacèes partout
que je ne pourrois m'empècher de prévoir amèrement que la
subtile cupidité se viendroit encor quelque jour chasser l'homme du
paradis terrestre, au lieu que sans rien de tout cela si je vois
quelques écoles solidement fondèes, je mourray en patience et espoir
que lâ se conservera le feu sacré et que de lâ il y gagnera pied a pied
tout le reste.

notre liberté des grains est maintenant en choc! le monopole mar=
chand, le monopole municipal et le monopole boulanger font touts
les efforts imaginables ensemble liguès et faisant parler les badauts
crier le peuple, trembler les niais, et déraisonner la terre presque
entiere; mais le sort est jetté, les propriétaires ont taté de l'avantage
de la liberté, je l'annonçay flottante alors qu'on la croyoit assurèe
je l'annonce décidèe et sure de l'emporter alors qu'on la croit ébra=
nlèe et peut étre anéantie.

rien n'est mieux que le plan d'administration des différentes natures
de vos biens que vous me détaillès, je n'en ay jamais été en peine
je vous ay toujours connu un ordre et une intelligence qui m'étonnoient
aussy votre héritage est il bien agréable, quel domage mon cher amy
si a votre age Mr votre père eut renoncé a avoir un fils.

au reste vous devès avoir règulièrement un volume des éphémérides
chaque 1 mot biffure mois. j'ay engagé l'autheur a mettre a la fin de l'annèe
c'est a dire dans celuy qui va paroitre une liste de touts les ouvra=
ges relatifs a la science qui ont paru jusques icy; chaque annèe
on ajoutera ceux qui auront paru depuis, afin que les lecteurs
studieux puissent se procurer ce nouveau genre de bibliotèque.
au reste je le scavois bien que nos ames toujours si bien d'accord
sur touts leurs sentiments seroient toujours unies jusques au
bout dans les mèmes gouts. vous avès l'effet et je n'ay que le bruit
receperunt mercedem suam, vani vanam, mais je fais ce que
je puis; ny l'age, ny le déclin des forces, ny les conseils de l'apathie
ny ceux mème de l'amitié trop craintive, ne me rebutent, cest tout
ce que je puis. l'amour du bien me raproche de mon amy, et le sou=
venir de mon amy m'excite a faire bien. adieu

Me de pailly vous remercie et n'oublie rien de ce qu'elle a une fois
gouté.

Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 06 décembre 1767, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/289/, version du 30.05.2017.
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