Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 31 juillet 1758

de paris le 31 juillet 1758

j'ay tardé mon cher amy a répondre a votre lettre, quoyquelle
valut la peine d'étre promptement répondue; mais je suis tou=
jours harcelé d'affaires, de dragons de bien des espèces, de
tracas et d'importunitès de tout genre. j'ay des principes
qui ne me permettent guères de me faire celer attendu qu'il
ne m'arrive pas de faire fermer ma porte, qu'il ny vienne
quelqu'un a qui j'aurois pu rendre service. au moyen de
cela, mon cabinet ne désemplit pas le matin, et les après-=
midy je les dois a ma mère et ou a mes amis. la vie qu'on
mène icy n'est point du tout celle d'un étre réfléchissant; on
y aprend tout hors a se connoitre; tout ce qu'on y aprend n'est
que misère humaine, inextricable tissu d'hommes et de choses
qui décide la tournure des affaires sur le plan du grand maitre
qui voulut que ce bas monde fut une vallée de larmes et de
misères, embarras enfin d'idées, d'habitudes et d'usages qui entr=
aine nos actions et nos volontès vers la plus grande des
erreurs qui consiste a chercher son bonheur hors de soy mème
c'est ainsy mon cher amy qu'on vit et qu'on meurt; je sens toute
la démence de ce prestige, et si je n'étois arrèté par le coeur qui
s'est choisy des amis dans cette babilone, je regagnerois mes
champs et irois commencer a vivre pour eux et pour leurs habitans.
j'y vais dans peu, mais passagèrement et trainant après moy
<1v> touts mes liens, c'est a dire pour étre accablé de lettres, messages,
affaires &c.

entre ces lettres les votres loin d'étre de celles qui m'intérrompent
sont je vous assure ma consolation a bien des ègards; je suis
très sensible a votre aprobation parce que c'est celle de l'amitié
éclairèe. si je n'ay pas plus fait d'erreurs dans le tableau que
je hazarday de faire du titre de vos engagements, c'est en vérité
un miracle, puisque je n'ay nulle connoissance particulière
sur cet article, et je vous en avois prèvenu.

a l'égard de la distinction faite entre les troupes fournies 1 mot biffure
a la france et celles que vous donnès aux autres alliès, j'ignorois
parfaitement que les régiments suisses qui sont au service du
roy de sardaigne, fussent avouès des cantons; je croyois au con=
traire qu'il subsistoit toujours entre ce prince et vous les
principes d'aliénation naturels entre un souverain autrefois
dépouillé d'une partie de ses domaines, et des républicains qui
l'ont jadis dèmembré. toute mon hypothèse rouloit donc sur
la hollande, et je ne crois pas avoir a cet ègard fait une fausse
spéculation. cecy naturellement demande un raisonement just=
ificatif fort ètendu mais dont je pourrois vous donner une
foible esquisse icy.

une république peut étre militaire, sparte, rome, les tlascal=
téques dans le mexique &c en sont des exemples, mais elles
ne scauroit avoir un militaire soudoyé national, sans inter=
vertir sa propre constitution et sans se donner des maitres.
j'entends un militaire national, cest a dire composé d'une
<2r> partie de la nation, vouée a cette profession, et ayant action
et jurisdiction en paix comme en guerre. j'entends militaire
soudoyé, cest a dire demeurant en corps et vivant de sa solde
après le besoin de la déffense passé. le militaire national
coute beaucoup moins quoyque soudoyé que le soldat a gages
parceque sa prééminence son action et sa jurisdiction dans
l'état, luy tientnent lieu de profit, et que la solde n'est représentante
que de la subsistance précise. car en touts travaux des hommes
il faut mettre deux parts, subsistance et profit; dans le sold=
at mercenaire la paye représente les deux. dans la monarchie
c'est autre chose, le militaire national a place, et comme de
droit la première place; mais le monarque est général en
mème temps que magistrat, il reunit et tempère ces deux
qualités, et consolide l'univers politique par la contrariété
mème dues g éléments. troix républiques ou confoedérations d'hom=
mes existent en europe, la première selon moy est agricultrice
elle n'a de militaire que chex cses alliès, chex elle elle n'a que des milices
exercèes seulement a se revoir, cest la plus inébranlable et la
plus assurèe qui fut jamais si elle ne se corrode elle mème.
la seconde est oligarchique. c'est un taciturne comité qui contient
et corrompt; elle existe par son attachement aux anciennes
maximes, elle a des sbirres plutost que des soldats. la 3e est
une informe confoédération de marchands, dont les loix constitu=
tives et politiques sont un tissu de règlements de la bourse, et
d'ordonnances relatives aux nécessitès du moment exagèrèes
par la crainte; elle a des troupes qui ont un chef, qui a la fin
détruira la république; mais en attendant ces troupes n'ont
aucun des avantages actifs ny passifs des troupes nationales
<2v> d'ou s'ensuit le raisonement que vous m'avès reproché.

a l'égard de ce que je vous disois du vice de n'avoir ny agent
ny représentant auprès des cours ou vous avès des affaires
article sur lequel vous vous rendès en quelque sorte a mon
avis; en y pensant plus murement je suis d'avis que vous ne
scauriès faillir en vous tenant religieusement a vos anciens
usages; il ny a que cela mon cher amy pour la durèe et le bon=
heur des états. la raison en est en ce que nécessité porte vertu
les temps détablissement de la chose publique sont des temps
de nécessité, qui porte son fruit, et la vertu est le seul remède
a touts maux politiques. vos pères se sont passès de gens d'af=
faire, on étoit plus éclairé, et moins vendu dans les cours dans
ces temps la; mais que l'abatardissement des autres ne vous
fasse pas la loy; repliès vous sur vous mèmes, soyès moins
accessibles aux ébranlements de l'intérest particulier et vous
serès tout aussy peu dépendants des cours et de ce qui s'y passe.
c'est mon avis. pardon mon cher amy de raisonner politique
devant des tètes sages et consommèes dans le publicisme, mais
je vis dans la persuasion que le coeur le plus pur est la tète
la plus habile, et si j'échape dans la pratique a cette spécu=
lation du moins me retrouvay tout entier a cet égard alors
que je recherche mon coeur sur les intérets de la plus équitable
et par consèquent de la plus heureuse des nations, et de celle de
toutes a laquelle je suis le plus dèvoué.

je reçois en ce moment mon très cher votre lettre du 27. jenverray
chex votre banquier, avec bien de la joye, lexemplaire que vous
me demandès.

les malheurs qu'ont essuyé vos récoltes, ont été généraux pour tout
le royaume, mais ou les pauvres colons ont bien d'autres charges a suporter
dont ce qu'ils ont perdu étoit le seul rèprèsentatif adieu mon cher amy.

Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 31 juillet 1758, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/238/, version du 18.05.2017.
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