Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 14 février 1753

de paris ce 14e fèvrier 1753

vous avès des retours mon cher amy qui me prouvent que
votre coeur n'est point complice de votre plume, mais la fré=
quence de vos rechuttes me fait craindre que vous ne soyès a cet
égard un pècheur endurcy, mais comme il faut prendre la sesses
amis avec leurs défauts (suposé que ç'en soit un) je ne vous en
aime et aimeray pas moins.

je suis aussy faché qu'étonné mon cher saconay du peu de philosophie
que vous mettès dans la poursuitte d'une chose qui a la vérité est
très considérable pour vous mais qui enfin n'en dèpend point et
qu'ildont il faut par conséquent voir le succès avec une ègalité
d'ame qui vous présérve ègalement et de l'affaissement en cas
de refus et de trop de joye si vous reussissés; eh scavons nous mon
cher amy ce qu'il nous faut, mieux que la providence; encore un
coup je ne vous comprends point, est ce qu'un tel refus, vous ote
votre femme, votre enfant, bursinel et la vie innocente et heu=
reuse qu'y ont mené vos péres, ressource certaine contre les coups
de la fortune; vous expatrier a quarante ans mon cher amy
y songès vous? encore si une nombreuse famille vous forçoit a
travailler a leursa subsistance, mais a peine avès vous a qui trans=
mettre un hèritage et une fortune aussy commode que justement
acquise et sagement conduite: que vous connoissès peu les
hommes et vous mème si vous cherchès hors de cela votre bon=
heur qui n'est que la bonne conscience et la vertu. j'ay trop
<1v> a dire sur cet article pour m'étendre davantage mais j'en seray
toujours fort étoné

vous me causès une joye sensible par le détail agréable que vous
me faites de la position et santé actuelle de votre famille dieu vous
conserve touts et vous rende aussy heureux que vous le méritès. quand
a moy me voicy; ma mère est toujours telle et par la santé et par
la tournure et par l'esprit que vous l'avès vue; ma femme est
bonne créature au fonds et docile en grand, turbulente et pleine
d'humeur en détail, elle va beaucoup et moy peu, c'est ce qui fait que
d'erlac l'a vue et non moy, fait touts les jours de nouvelles connoissances
oublie les anciennes, joue toujours et heureusement; mon frère est un
très grand sujet en tout point, fait capne de vaisseaux a 34 ans
regardé comme l'espoir futur de la marine, envoyé a 35 ans gouverneur
pour ètre bientost gouverneur gènèral de toute notre amèrique
mèridionalle, 1 mot biffure fort au dessus de sa fortune et presque égal a sa
réputation. je n'ay qu'un fils qui a 4 ans et qui vient de se tirer
d'une petite vérole très dangereuse; depuis l'ainé qui m'accabla j'en ay
perdu un cadet mais encore au berceau, j'ay 5 filles toutes jolies, dont
trois dans un bon couvent, une chex la sevreuse, la dernière chex la
nourrice.

quand a moy dont touts les amis et compagnons sont maintenant
en place, je n'ay jamais cru devoir surmonter ma rèpugnance pour
versailles n'ayant depuis ma retraite rien a y faire qu'a dire j'ay
du mèrite
hors comme dans les monarchies on ne va chercher personne
je demeure et demeureray et j'ay tant de raisons d'en ètre content
qu'elles ont affaissé celles d'en ètre faché; naturellement actif je
me suis tourné du coté de mes affaires domestiques; j'ay l'annèe
passèe acheté la duché de Roquelaure, et la comté de gaure qui est
une petite province; ce double achat monte a près de six cent mille
livres, ce n'est pas que j'aye de l'argent a beaucoup près, mais ma
<2r> femme avoit doit avoir un jour bien des morceaux détachès que je
veux réunir et en attendant le crédit fait face; vous voyès que je
ne manque pas d'affaires, mais n'eussay je que celle de me rendre meil=
leur je remercirois la fortune du loisir qu'elle me laisse; adieu mon
cher saconay, répondès moy sur l'article du linge, aimès moy, mes
respects chex vous et contès sur la tendre amitié que je vous ay vouée
pour le reste de mes jours Mirabeau


Enveloppe

A Monsieur
Monsieur de Sacconay
a Berne en Suisse 


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 14 février 1753, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/198/, version du 03.04.2017.
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