Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 11 février 1752

de paris ce 11e fèvrier 1752

l'habitude dècrire de ma main mon cher amy, s'est éloignèe de moy
pendant cette longue incommodité venue précisèment dans une sai=
son ou les lettres dont je suis toujours assès chargé redoublent encore,
n'ayès aucune inquiétude sur mon rhume, il a pris fin depuis plusieurs
jours, et il y a troix semaines qu'il m'incommodoit beaucoup moins
que ne faisoit un affoiblissement d'estomac causé par beaucoup
de lavages; mais le tout est rétably dieu mercy.

cy joint ma réponce a Melle votre soeur dont la lettre m'a fait
grand plaisir mèslé de pitié par les sentiments de bonté de résignation
et de piété dont elle est pleine; ayès la bonté de cacheter ma réponce
parceque sa lettre l'étoit et je ne la laisse ouverte que pour ne pas
vous répéter ce que je luy dis de mon remède

je ne prètends point vous ranger a la suitte de mes docteurs mais
je voudrois vous voir choisir une secte car passès moy le terme, j'au=
ray la douleur de ne vous point regarder comme cretient tant
que vous serès seul de votre bande. tout en croyant la divinité de
jèsus christ vous ne le suivès que comme un chef de philosophe dont
la morale vous convient mieux que celle d'un autre; vous la trouvés
parallélle a ce que nous dit la religion naturelle, cela n'est pas juste
car la mortification des sens en ce qui ne nuit pas au prochain, le
renoncement a soy mème, l'amour des croix et des mortifications
tout cela n'ètoit point dans la loy naturelle et est aujourd'huy de
précèpte fixe et clair; ne me parlès pas pas de religion des honnètes
gens
, je n'ay jamais vu deux honnètes gens pensant absolument
et entièrement l'un comme l'autre en matière mème de principes
<1v> si l'on les questionne sur touts, je dis plus on ne pense pas exactement
un mois comme l'autre; la moindre variation dans la foy en cause
nècèssairement dans les oeuvres, il y aura dés lors autant de pratiques
avouèes et reconnues bonnes qu'il y aura d'honnètes gens et cela
d'après lécriture; je scay que la ou la foy est uniforme, les oeuvres
n'en sont pas plus règlées, je le veux mais on convient quon n'est pas
au troupeau, on éspère y revenir, la grace ou la patience divine
entraine quelques uns, livre les autres a leur sens réprouvé ou a
leur fatale confiance, mais enfin l'on scait ou se rallier, ce n'est
point a docteur tel ou tel autre qu'on dèfère, cest au consentement
gènèral, unanime, et perpètué jusques aux apotres sans qu'on craigne
d'en soumettre la généalogie a lexamén; le plus grand nombre
a qui comme vous dites la morale suffit n'a qu'a la suivre on ne
luy offre pas d'autre objet; ceux qui veulent aller plus loin peuvent
choisir sur ses siècles ils trouveront toujours les mèmes docteurs la
mème foy la mème loy, et ne seront jamais reduits a leur propre
spéculation dans une carrière ou le renoncement a son sens et l'hu=
milité sont les premières vertus prèparatoires. voila ou je suis mon
cher amy et ou je ne crains pas de dire que vous etes et serès peutètre
toute votre vie plus honnète homme que moy, mais en ce cas je ne
seray jamais chretien car vous ne lètes ny ne le serès que par le
baptème tant que vous ne serès pas rangé a quelque secte; cest
vous dire assès que votre terrible assurance sur cet article me
fait un vèritable chagrin

Mr de chavigny quoyque ayant eu des avantures fort extraordinaires
n'est point je crois celuy dont vous me parlès; cest le plus habile
nègotiateur que nous ayions et il n'est aucune cour ny capitale
dans l'europe hors constantinople ou il n'ait été, employé par
notre cour soux diffèrents titres.

<2r> ne vous attachès point mon cher amy a etre employé dans cette nouvelle promotion
de façon a en troubler votre repos comme l'autre fois; si la recomm=
andation de notre ambassadeur pouvoit vous ètre utile mandès le
moy, je pourrois peutètre par mes amis vous en procurer. adieu
je vous embrasse de tout mon coeur Mirabeau


Enveloppe

Monsieur
Monsieur de saconay
berne


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Marc Charles Frédéric de Sacconay, Paris, 11 février 1752, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/195/, version du 03.04.2017.
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