Transcription

Société littéraire de Lausanne, « Sur les qualités les plus propres à nous concilier la bienveillance des autres hommes, par A. Bugnion », in Mémoires lus à Lausanne dans une Société de gens de Lettres, Lausanne, [25 juin 1780], p. 179-187

Sur les qualités les
plus propres à procurer à celui qui
les possede la Bienveillance des
autres hommes.
Par Monsieur Bugnion

Cette question qui doit nous occuper aujourd’=
hui a eté choisie à cause de sa facilité, et
rien n’etoit mieux pensé, parce qu’une Societé
renaissante, comme celle cy, doit etre traitée com=
me un corps convalescent, que le moindre effort
peut deranger: N’est elle point meme trop
aisée pour fournir à votre amusement, et pour y
remplir la meilleure partie du tems où nous devons etre
<180> etre reunis? Qui ignore en effet, et qui ne peut
dire en deux mots, qu’on gagne la bienveillance
des autres hommes, par la Vertu en general
mais particulierement par celles qui constituent
la sociabilité et auxquelles le Commerce des
autres hommes fournit un constant exercice;

Telles sont, la Justice, l’humanité, la Bien=
faisance, la Generosité, et l’amitié.

Cet homme Juste aux yeux duquel les droits
des autres hommes sont toujours aussi sacrés
que les siens propres, et dont la Loi dicte
tous les procedés à leur egard, n’est il pas
bien sur de leur Bienveillance?

Pourroient-ils la refuser encore à celui qui joint
à ce principe habituel de Rectitude, un sentiment
d’affection pour les autres hommes qui supplée
aux imperfections de la Loi, et qui, lorsqu’elle
se tait à leur égard, n’a qu’à consulter son
Cœur pour aller plus loin, pour s’interesser
même à leurs disgraces, et pour être émû de ce
qui les touche?

Si cet homme humain va plus loin, et si
cette émotion apres avoir dilaté son cœur, inflüe
sur ses actions pour les faire servir au bonheur
ou au soulagement des autres hommes, pour le
rendre bienfaisant, n’est il pas bien sur de leurs
homages?

Ils iront même jusques à l’adoration du Bien=
faisant lorsque cette precieuse qualité, devenuë tout
a fait expansive reculera les bornes du besoin, pour
verser avec profusion des bienfaits non necessaires
sur des objets qui pouvoient s’en passer, qui ne
<181> ne les attendoient point si largèment et qui auroient
été contents à beaucoup moins.

En un mot l’homme genereux moissonne sans doute
tout le fruit que le Bienfaisant peut recueillir chés
les autres hommes, mais il doit y trouver de plus,
tout ce que les fleurs du sentiment et de la gratitude
peuvent avoir de plus delicieux, surtout lorsque
cette Generosité s’eleve au dessus des imperfections
humaines, pour les pardonner à ceux qu’elles ont
entrainé dans des ecarts, et pour ne les leur faire
apercevoir, que pour les corriger s’il est possible.

Supposés enfin, Messieurs, un homme assés
heureusement né ou formé par l’Education pour
joindre à toutes ces qualités, celle d’un cœur ouvert
à la vraïe amitié, et capable de s’identifier en
quelque sorte, avec un objet digne de lui, pour etre
heureux de son bonheur, et malheureux de son infortune
pour confondre l’amour de soi même avec celui de son
Ami et son existence avec la sienne, n’aurons nous
pas trouvé les qualités les plus propres à procurer à
celui qui les possede

Non, Messieurs, ce tableau a le double defaut de
convenir à trop peu d’hommes, et même quand il
devroit moins à l’imagination, de ne pas bien rendre
celui qui seroit le plus propre à gagner la bienveillance
universelle.

J’ai pour garant de cette assertion, une autorité bien
respectable; C’est celle du Prest de Montesquieu
à qui on demandoit pourquoi Fontenelle etoit si aimable
dans le monde, (Ce qui me paroit le Sinonyme de
notre question) le President repondit à celle là sur
Fontenelle: Parce qu’il n’aime personne

<182> Trait hardi qui commença par me revolter,
mais qui apres quelques Reflexions, me parut
peindre également ce Philosophe à la societé; Il
a peut etre produit deja le meme effet sur vous
Messieurs, ou du moins le produira-t-il; Mais
quoi qu’il en soit, nous devons l’analizer &
parce que les grands noms ne sont point faits
pour nous en imposer, et que l’examen Philo=
sophique est l’objet de cette societé.

Quelques respectables que soient les Vertus dont
nous venons de parler, leur effet naturel dans
la societé c’est l’estime et non la Bienveillance,
sentiment plus doux, quoique moins profond, &
qui a beaucoup plus d’occasions de se montrer
quoi qu’il agisse avec moins de force;

Le premier est l’Or dont on se sert rarement
et l’autre la petite monaie dont l’usage revient
à chaque instant; À quoi me sert en effet
la Justice de cet homme que je rencontre tous
les Jours? Je n’aurais peut être jamais avec lui
d’affaires où je puisse me ressentir de la severi=
té de ses Principes; Son humanité? Il
ne peut l’exercer à mon egard que lorsque le
poids de la douleur m’opresse.

Sa Bienfaisance? Que dans les disgraces de la
Fortune.

La Generosité? Que lorsque j’aurai reçu de plus
grands echecs encor, ou que j’aurai eu le malheur
de l’offenser.

Son Amitié? Elle permet si peu de partage, quand
elle est vraïe, que le nombre de ceux qui peuvent
y prétendre, doit se trouver necessairement tres petit.

<183> Il y a plus encor, Messieurs, C’est que toutes les Vertus
communicatives et d’autres dont nous pourrions grossir, cette
interessante enumeration, sont necessairement bornées
dans leur exercice; l’Homme le plus bienfaisant
le plus genereux se trouve toujours obligé malgré
lui a se prescrire des limites, et par consequent ceux
qui en sont exclus se refroidiront à leur egard dans
la même proportion que ceux qui sont dans leur
enceinte les admirent et les cherissent.

La distinction surtout que l’Ami fait de
son Ami, la partialité necessaire qu’elle lui
inspire pour l’objet de son affection, ne doit
elle pas peiner plus d’une fois ceux qui en sont
exclus et qui s’en trouvent tout aussi dignes;

Il me paraît en un mot qu’il n’y a point de
Vertu decidée sans une sorte de passion pour ceux
sur lesquels elle s’exerce; Passion par consequent
dont les effets peuvent etre admirés par ceux
qu’elles ne regardent point, mais qui ne contribuent
point à leur agrement ni à leur bien etre, ne
peuvent point par là même, faire naitre leur
Bienveillance pour ceux qui les ressentent.

Sur quels hommes ira donc se reposer la
Bienveillance de la Societé? Sur ces Etres privi=
legiés qu’aucune passion forte ne domine, et qui
presqu’à la meme distance des grandes Vertus que
des grands Vices, possedent cette egalité d’Ame, que
rien ne peut troubler, qu’aucun desir n’enflame,
dont le sang toujours tranquille dans sa course ne
s’agitte ni sur le bonheur, ni sur le malheur d’autrui.
Qui sans etre indiferent à leurs sort ne pleurent
point leur infortunes avec Héraclite; et peuvent sans
<184> sans malignité s’amuser avec Démocrite, de
tous les ridicules et de tous les travers, fut
ce même aux depends d’un de ceux qu’ils apelent
Ami de la Societé, surtout si la Nature leur
a été liberale en Talens, De là dis je l’Amenité
de Caractère, la gayeté dans l’humeur, et toute
l’apparence du Contentement, de là cette joye
qu’ils portent avec eux dans la Societé, les
plaisirs qu’ils y font naitre, et la Bienveil=
lance qui en resulte, parce qu’ayant à chaque
instant besoin d’etre amusés, ceux qui nous
rendent ce service nous plaisent plus souvent
que ceux qui nous sont utiles, et que d’ailleurs
tous ceux qui aprochent ces heureux Tempe=
raments jouïssent de la douce illusion de ne
point voir chés Eux de preference pour d’autres.

Fontenelle en fut un & je croirai Messieurs
que c’etoit là le sens du Paradoxe de
Montesquieu, qu’il n’etoit si aimable que par=
ce qu’il n’aimoit personne; Un trait connu de
la vie de cet homme unique, pourrait encore
illustrer cette idée, Etant allé au Printems
faire une partie de Campagne pour manger
des premieres Asperges, avec un de ceux qu’il
apelloit ses Amis, celui ci fut frapé d’une
Apoplexie foudrayante, à l’instant qu’ils or=
donnoient leur Plat d’Asperges, Fontelle les
aimoit au Beure & l’Ami à l’huile, ils
donnoient leurs ordres en consequence, lorsque
l’Ami est frapé d’une apoplexie foudroyante
Fontenelle sans s’emouvoir dit au Cuisinier,
à present toutes au beurre; Et il n’en fut pas moins
<185> moins depuis l’homme le plus recherché et le
plus aimable. Sa nation qui l’a le plus
admiré, pourroit peut etre Nous en fournir encor
un exemple plus en grand; Mettes un Français
& un Anglais dans une societé sans prejugé
sur les deux Nations; Le premier plein de
gayeté & plaisanterie bonne ou mauvaise, mais
la croyant toujours bonne, également empressé &
honnête dans le propos avec tous ceux qui l’entourent
mais ne sentant pas plus dans le fond pour l’un que
pour l’autre et qui les regardera du meme œil le
premier & le dernier jour qu’ils vivront ensemble.

Le Second au contraire, reservé, taciturne
ne parlant que lorsqu’il croit avoir quelque chose
d’essentiel à dire, froid avec tous ceux qu’il ne
connait pas depuis longtems, mais la tête pleine
de quelqu’idée forte (Je parle ici Messieurs
suivant les Ancienes idées des deux nations,
sans pretendre rien decider) & le cœur d’un
vif attachement pour son Ami ou seulement
pour l’homme qu’il estime; Quel est celui
des deux qu’on prononcera le plus aimable, et
qui jouïra le plus amplement de la Bienveil=
lance de la societé? Il est inutile, Je
pense de le nommer, la question me paraît
decidée, en attendant Messieurs que vos
remarques viennent rectifier les mienes; Mais
permettes moi avant de finir, de dissiper un
nuage qui s’est peut etre élevé dans votre
Esprit, pendant que j’avois l’honeur de vous
le comuniquer; Ne m’auries vous point soupsonné
de deprimer les vertus que je crois insufisantes à
<186> à procurer la Bienveillance des autres Hommes?
Un Ancien Officier de Morale ne pourait qu’en
souscrire dans votre opinion quoi qu’il ne serve
plus, et je craindrais d’autant plus ce malheur
que je suis fort éloigné de le meriter.

Et faut il avoir eté par Etat chargé de la
defense de la Morale, pour ne pas mettre
infiniment au dessus de la Bienveillance
inconstante du Cercle où l’on vit un sentiment
bien plus durable & plus flatteur pour tout
homme qui se respecte; C’est ce tribut d’estime
que qui que ce soit ne peut refuser à l’homme
vertueux; L’aquisition de la Bienveillance du
plus grand nombre, n’est souvent que l’art de
bien dire, et l’estime ne se gagna jamais
que par l’art de bien faire; Et dussies vous
Messieurs, m’accuser à cet instant de precher
au lieu de disserter, je ne crains point d’avance
ici que quiconque saura s’elever au dessus
des Prejugés vulgaires, se consolera tres aisement
de manquer la Bienveillance de la multitude
pourvu qu’il subjugue leur estime que la vertu
soutenue ravit toujours; Plus heureux sans
doute celui qui peut obtenir les deux, Mais
qu’il est rare d’y reussir; Et combien d’hommes
qui courant toujours apres les suffrages de
la foule, laissent eclipser les plus precieux de
tous ceux du petit nombre des justes estima=
teurs du merite.

Enfin, Messieurs, j’ose même avancer que
quiconque est bien convaincu de l’existence du
principe immortel qui vit en lui, le sufrage de
<187> de son propre Cœur, tiendra lieu et de la
Bienveillance, et même de l’Estime des autres
hommes, s’ils étoient assés injustes pour la lui
refuser, lorsqu’il a été droit, humain, bienfaisant
assés genereux pour pardonner, et capable d’une
solide amitié; Qu’il est doux de savoir faire
naitre le plaisir et d’etre recherché par ceux qui
l’aiment d’en voir paraître l’omage par tout
où on est, de ne promener son idée que sur d’agre=
ables objets ou de n’en presenter que de semblables
par tout où on porte ses pas; Mais qu’il est
delicieux d’avoir une Ame accessible aux fortes
emissions de la Vertu, n’y eut-il que celle qui
distingue un Ami de la foule, pour se confondre
avec lui dans toutes ses situations, pour partager
ses disgraces tout aussi vivement que son bonheur,
pour lui arracher son secret lorsque sa delicatesse
voudrait le cacher, pour ne faire servir cette
decouverte qu’à le consoler. Cette jouissance
là est pour la premiere Classe, et l’humanité
et celle de la Bienveillance pour les autres.

Etendue
intégrale
Citer comme
Société littéraire de Lausanne, « Sur les qualités les plus propres à nous concilier la bienveillance des autres hommes, par A. Bugnion », in Mémoires lus à Lausanne dans une Société de gens de Lettres, Lausanne, [25 juin 1780], p. 179-187, cote BCUL, IS 1989 VII/4. Selon la transcription établie par Damiano Bardelli pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1411/, version du 07.02.2024.
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