Transcription

Société littéraire de Lausanne, « Sur les préjugés respectables, par J.-N. Pache », in Mémoires lus à Lausanne dans une Société de gens de Lettres, Lausanne, [29 mars 1772], p. 33-39

Exposition de la Question:
s’il est des préjuges Respectables?
Proposée à la Societé de Lausanne,
Par Mr Pache

J’ay Souvent entendu dire qu’il y avait des préjuges qu’il
falait respecter: Je l’ai crû fermement, Messieurs, Mais
très fermement; Que ne croit on pas? Ou plutôt que ne
s’imagine t’on pas croire? Le doute est vénu dépuis ombra=
ger cette croyance de son voile obscure et salutaire: come
le jeune amant ne desire jamais plus vivement d’entrevoir
les Contours arrondis du sein de sa belle Maîtresse, que lors qu’il
est couvert d’une Modeste gaze; Ainsi ce voile a irrité mon
amour pour la Vérité, et dans les premiers momens d’une ardeur
impetueuse, Je l’ai moins enlevé que je ne l’ai déchiré. Cette
maxime qu’il est des préjugés respectables, m’a dès lors paru elle
même un préjugé qu’il ne falait point respecter, et je vous en ai
proposé la question à discuter, afin que du Choc de vos opinions Je
visse enfin sortir une Lumière bienfaisante: Tel Jule frappant
autre fois ses Caïlloux en attandait avec impatience des
étincelles secourables.

On ne dispute que faute de s’entendre, et la dispute turbu=
lente est l’ennemie la plus nuisible de la simple et tranquile vérité. fixons
<34> Fixons donc le sens des termes: Celui de préjugé, en égard à son étimo=
logie, signifie une opinion prise avant l’age du jugement, avant
l’age de la raison; Mais en égard à l’acception commune, il signifie
opinion contraire au jugement, à la raison, ou bien erreur. Il est dit on de
ces erreurs qui sont utiles, qui sont même necessaires pour conduire le
Peuple, il ne faut point y donner atteinte dans son esprit, Il faut les
respecter, ces préjugés sont respectables. Voila, Messieurs, le sens que
J’attache à l’un et l’autre des termes emploïés dans l’énoncé de ma
question.

D’Après cela, pour arriver à sa Solution, Je sens qu’après avoir
établi que l’erreur en general ne peut jamais être avantageuse aux
hommes, il faudrait prendre en particulier chacune des Croyances
du Peuple, en examiner si elle est un préjugé dans le sens convénu
ou bien une erreur, et prouver ensuite qu’elle est inutile, ou même
nuisible au bonheur des Nations; Mais le Tems me manque pour
un semblable examen, Je vais en attendant que j’entre un jour dans
ces détails, me borner à Jetter sur le papier quelques idées generales
plus propres à vous faire connaître le resultat de mes observations,
que la marche que j’ay suivie en me livrant à cette occupation.

Sans m’arrêter à examiner les préjugés relativement à leur
Source, qui est la constitution corporelle de l’homme pour les préjugés
Phisiques, et l’éducation pour les préjugés methaphisiques, Je les
considère sur le champ sous l’aspect qui me parait le plus important,
sous celui de leurs effets dans l’ordre Social, et je les divise en trois
Classes, Préjugés Religieux, Préjugés Politiques, Préjugés Moraux.

Par Préjugés Religieux, J’entends tous ceux qui sortent des
differents principes Religieux inventés par des hommes ou fourbes
ou Anthousiastes, et répandus pour le malheur de l’humanité
sur la surfâce de nôtre globe. Ici le Tonnère gronde avec
éclat, et la craintive bergère croit que le Ciel irrité luy
reproche réproche le doux, Mais innocent baisé qu’a cueilly
sur ses joües purprurines un amant plus temeraire que tendre.
Là, dans une obscurité Epaisse, un vent leger agite les
feuillages, et le jeune écolier imagine à leur murmure la
presence d’esprits malfaisans qui viennent le punir d’avoir passé
<35> passé sa journée dans les transports de la joye petulante, au lieu
d’apprendre son ennuyeuse leçon: Tandis que plus loin le Souverain feroce,
et le Magistrat inique, coupables l’un et l’autre de Crimes beaucoup plus
grands, Calmant froidement les remords de leur conscience par des
sacrifices expiatoires, échopent par ce subterfuge même à l’horreur des
remords; Punition terrible que la nature reservait au moins à cette espèce
de scelerats qui scavent éloigner d’eux le Calice amer de tous les autres
châtimens qu’ils font boire impitoyablement jusqu’à la lie aux
pauvres, souvent moins Criminels qu’eux.

Et cette intolerance Cruelle, germe fatal des dissensions Civiles
dont nôtre Patrie Malheureuse fut frequemment déchirée dépuis
deux cent années; Qui fit naître en France le massacre de Cabrières,
de Mérindol, de Vassy, les journées de la St Barthélemy, qui alluma
tant de fois dans l’Espagne les buchers horribles de l’Inquisition;
Cette intolerance, n’est elle pas la fille du préjugé Religieux. Qu’il
est respectable, Messieurs, ce préjugé pour ceux qui habent
oculos et non rident
, qui ne croïent dans leur fatal aveuglement
pouvoir écouter ni la voix de la raison, ni le Cry plus tendre du
sentiment. Que je me rappelle avec honte et tristesse ces tems de
mon enfance, où les facultés de mon ame circonscrites dans les bornes
étroites qu’avait posées l’autorite sacerdotale, se frisonnais à
la seule présence d’un frère, que je suposais avoir des oppinions
différentes de celles qu’on m’avait inculqué. Mais il suffit de
ces quatre exemples, pour faire comprendre ce que J’entends
par préjugés Religieux, dont les funestes effets sont même
présents à tous les esprits; Ainsi passons à la classe des préju=
gés Politiques.

J’appelle préjugés Politiques, tous les Préjugés qui tiennent
aux principes Politiques d’une constitutions socïale, vicieuse,
formée sans ordonnance et tumultuairement, comme
toutes societés de nôtre Europe l’ont été, des restes mépri=
sables de peuples lâches et corrompus, vaincus par les
Barbares du Nord, et de ces Barbares vainqueurs non
moins méprisables eux mêmes par leur extravagante attrocité.
Ici le Prince Orgueilleux croit l’espèce humaine faite pour ses
<36> ses plaisirs: Un signe de tête, et un millier de sujets volent avec
ardeur au devant de la mort, et même des souffrances. Il étend
indistinctement la pesanteur de son bras sur le noble qui est son
appuy, et sur le Roturier qui le nourrit; C’est une avalanche qui,
dans sa chûte du sommet de nos montagnes entraine également
l’Arbre qui la soutient et la couche neigeuse, dont elle s’augmente
à chaque solution. Plus loin cependant le noble se range sur le
roturier des maux qu’il a reçus du Prince, il l’écrase à son tour
de son joug imperieux: Droits de prélibation, cens, corvées & tout
est impitoïablement exigé, il arrache aux malheureux courbé
continuellement sous le travail la nourriture que ses peines
lui rendent plus necessaire; Ainsi les jours caniculaires irritent la
soif du Voïageur languissant, et tarissent en même tems les fontaines
où il eut pû se desalterer. Enfin le Peuple adorant stupidement
les mains qui le frappent, ne sentant pas qu’il n’y a d’élevation
que pour ceux qui regardent de bas en haut, et croyant
sottement être d’une nature inferieure à celle de cet autre peuple
dont les individus se sont donnés le nom de grands, execute sous
leur commandement les barbaries les plus feroces et les plus avilissantes
pour l’humanité.

Est il je vous le demande, Messieurs, un préjugé plus gené=
ralement répandu que celui de l’importance de cette grande
distinction des rangs, au moïen de laquelle quelques uns sont
tout, et le tout n’est rien. Parle t’on à ceux qui en tirent les
avantages de l’égalité primitive et Naturelle des hommes, et
des motifs qu’il y aurait de modérer dans toutes les classes l’opinion
de l’inégalité, afin que la Classe superieure use avec moins de
rigueur des droits sociaux, et que l’Inferieure sentent un peu
plus la dignité de son être se laisse moins maltraiter; leur
sang s’allume, leurs yeux s’enflament, ils croyent l’univers
bouleversé, et dans leur emportement hautain ils terminent
ordinairement le procès par des injures.

Une autre oppinion, non moins répandüe, c’est, celle de
la parfaite et entiere proprieté des biens. Je vous sommeray
dans un autre moment, Messieurs, de me faire part des reflexions
<37> reflexions que la raison et la saine Philosophie, vous ont sans doute
fait faire sur cette proprieté absolüe des biens; Mais combien il est
évident que l’oppinion commune sur cet article est une erreur, est
un préjugé Politique: Il paraît respectable aux yeux de ceux encore
qui en tirent tout l’avantage, et qui à la moindre apparence
de sa désunion ne manquent jamais de Crier au Scelerat! C’est vous qui
l’êtes, malheureux, C’est vous qui l’êtes, vous qui n’avés jamais
détourné du Canal Criminel de vos plaisirs illegitimes quelques
parties des femmes que vous prodigués follement, pour les
faire refluer vers les Pauvres, et régénérer par cette irrigation bien
faisante leur existence flétrie par la secheresse de la misère, en
leur procurant au moins le necessaire.

C’est encore dans la Classe des Préjugés Politiques que doit être
rangée cette oppinion par tout reçüe et si respectueusement
conservée dans les monarchies, que le souverain peut impunement
enfreindre le pacte de la convention soit explicite, soit implicite qu’il
a formée avec ses sujets, tandis que les sujets ne peuvent s’en
ecarter sans souffrir les plus grandes punitions. Dira t’on que ce
n’est pas une erreur? Dira t’on qu’il peut y avoir un contract
dans lequel l’un des contracteurs doive toûjours tenir ses engagemens
à son propre dommage, tandis que l’autre les enfreint conti=
nuellement pour se procurer des avantages? Et la raison bannale
que j’entends murmurer de tous côtés pour la grande tranquilité
de la societé sera t’elle encore ici un obstacle au bien? Il
me semble lors que je la vois dans tous les écrits que la faiblesse
ou l’interet dictent, il me semble, dis je, lire à la fin des
mandats, donnés pour exterminer nos frères par les Dragonnades,
la formule Jesuitique ad majorem deï gloriam.

Au reste je répondrai une fois pour toutes que l’objection des
revolutions que l’établissement de la vérité a occasionné que=
lque fois, ne détruit en rien sa necessité: Les maux qu’elle a pû
faire sont passagers ou personnels, et les biens qu’elle produit
ensuite sont constants et genereux: Elle peut ressembler d’ailleurs
aux allimens qui également necessaires à tous les hommes ne leur
conviennent pas à tous ni en même quantité, ni pris de la même manière
<38> manière, et dans ce cas c’est aux hommes éclairés à fixer la doze
ou la forme de l’administrer; Mais il faut qu’elle le soit pour le
bonheur de l’humanité, et qu’elle détruise également les Préjugés
Religieux et Politiques, comme les préjugés moraux, dont je vais
donner une idée.

J’Appelle préjugés moraux ceux qui tiennent plus directement
aux mœurs et aux affections de l’ame qui en sont la Baze. Un
imprudent m’insulte, m’outrage et manifeste ainsi à tous les
honnêtes gens la dépravation de son cœur; Je ne mérite d'être
point d’être puni de sa sottise, et il m’importe encore moins de
l’en punir, Je ne suis point son Monsieur Robinet. Il faut
cependant que de sang froid je le prie d’attenter froidement à
ma vie, ou ce qui est aussi Cruel encore que dans le même tems
J’attente à la sienne, que je répande le sang d’un homme que je
méprise comme un dépravé, mais dont la conservation m’est
chere comme celle de mon semblable, et dont la destruction
Jettera necessairement mon cœur sensible, et dont la destruction
jettera necessairement mon cœur sensible dans les angoisses de la
douleur. Si je ne le fais pas, le deshonneur est la punition qui
m’est infligée, je n’ose plus paraître, une barriere impenetrable
est placée entre les autres hommes et moi. N’est ce pas un préjugé
barbare, et le motif dont l’apuye la conservation d’une
certaine délicatesse dans la societé; Motif trop faible sans
doute, s’il existait n’a pas même d’existance. Ou voit on en
effet plus de Brusqueries, plus de dureté, plus de mauvais ton,
que dans le corps où ce préjugé se maintient le plus fortement
dans le Militaire par exemple: ah si nous avons cette
délicatesse, nous la devrons sans doute à ce sexe enchanteur
que nous admettons dans nôtre commerce intime, d’où par
un préjugé aussi ridicule que respectable autres fois, il se
trouvait exclu pour le malheur de nos Pères.

Un lien éternel m’unit à la femme que mon cœur adora,
et qu’il se promit dans ses prémiers transports d’adorer éternellement.
La Jouissance cependant à enfin ralentit mon ardeur, a
diminué mes feux. Déja je m’aperçois souvent que j’ay encore des affaires
<39> affaires à terminer. Lors que l’heure ordinaire d’entrer chès elle arrive, bientôt
même je ne suis plus faché d’y trouver un tiers, qui rompt nôtre
tête à tête. Constituée comme moi, elle est comme moi inca=
pable d’un attachement éternel: Elle resiste cependant longtems aux
attraits enchanteurs de la seduction; Enfin les sens l’emportent
chés elle sur un prétendu devoir; Une faiblesse que la
nature justifie peut être, mais que la societé condamne
la rend heureuse et je suis deshonnoré. Préjugé ridicule, tu
peux dit-on concourir à conserver la pureté des mœurs, en
engageant le mari à surveiller sa femme. Censeurs auste=
res, qui vous appuyés de cette vaine raison, commencés
donc par reformer la nature: Donnés à ce Mari surveillant
que vous forcés d’être Jaloux d’autres moïens que les Verroux
et les barreaux, dont l’experience journalière établit
l’Insufisence.

Et les soins défians, (dit Molière) les verroux et les grilles
Ne font pas la Vertu des femmes et des filles.

J’en appelle à la plus part d’entre vous, Messieurs, qui avés
sans doute raison de Chanter, On ne s’avise jamais de tout.

Après avoir établi comment je crois que l’on pouvait
classer les préjugés Politiques, et Moraux, pour faire plus
commodement l’examen qui menerait à sa solution de
la question, et après avoir indiqué briefvement dans
chaque classe quelques uns de ceux que l’on a coutume
de regarder comme respectables, Je suis ramené à ma
premiere idée, et je me borne à prier chacun de vous de
me présenter ceux des préjugés qu’il regarde comme respectables,
afin que soumis à la discution, soit dans cette assemblée,
soit dans la prochaine, nous puissions, en resserant ainsi la
question, la terminer et conclure que l’on peut justement
comparer les gens, qui veulent que le Peuple soit là dupe
de Préjugés prétendus respectables, à ces Scithes Barbares
qui crevèrent les yeux de leurs Esclaves, afin qu’ils tournent
la Meule avec moins de distration.

Etendue
intégrale
Citer comme
Société littéraire de Lausanne, « Sur les préjugés respectables, par J.-N. Pache », in Mémoires lus à Lausanne dans une Société de gens de Lettres, Lausanne, [29 mars 1772], p. 33-39, cote BCUL, IS 1989 VII/4. Selon la transcription établie par Damiano Bardelli pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1387/, version du 09.02.2024.
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