Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Paris, 30 mai 1778

de paris le 30 may 1778

je vous remercie mon cher amy de ce que vous me mandés sur mon
manuscrit, quand je le scauray entre vos mains, du moins je seray
tranquille. il n'attaque ny dieu ny ses saints, ny les moeurs, a cela près
il pourroit etre assés piquant et peutetre utile; mais enfin ils n'en veulent
pas, je n'y scaurois que faire. le mal est qu'on me le demande, et quand
a ceux lâ je ne fais pas la petite bouche de mon humiliation.

quand a mes affaires d'icy elles me tiennent toujours en l'air; j'ay eu
encor dernièrement a cet égard des détails de persécution les plus vils
et qui feroient perdre patience a un homme moins acclimaté que moy.
ennuyé néanmoins detre aincy balotté, et poussé surtout de la ruineuse
perspective d'etre encor tenu icy dans la pénurie jusques au mois de 7bre
tandis que tout abonde chez moy, j'ay été moy mème prier ceux qui
retenoient cette fameuse requète qui me fit revenir cet hyver si fort en
hate, et l'arrest qui s'en est suivy, de vouloir bien laisser aller le tout et
qu'il me fut signifié. ils me le promirent; il y a près de quinze jours
de cela et je n'entends parler de rien. je tacheray pourtant si cela dure
de m'assurer de quelque chose jusques aux vacances et de gagner la cam=
pagne, le mois prochain.

Me de pailly part en effet le 15 juin, elle va a journées avec des chevaux
avec le petit duchèsne, homme sage et accort qui connoit la route et
la fait presque touts les ans. je crois qu'ils suivent la route de bourg en
bresse, et arriveront a morges le 10e jour. la mort d'une des soeurs de
Mr de pailly et ce qu'on luy a mandé de la santé dépérissante de l'autre
l'a déterminée, et peutètre aussy le desir d'etre absente quand elle imagi=
noit que j'allois de nouveau paroitre sur les tretteaux; mais le fait est
que le dénouement final de cette maison luy a paru une circonstance ou il
convenoit qu'elle parut concourir au party définitif que prendroit Mr
1 mot biffure de p. pour achever sa carrière de végétation. il a dans diverses
branches une famille nombreuse et respectable, et dequoy n'etre point a charge
il le seroit a luy mème icy ou les plus voutés ont bien de la peine a faire
<1v> suporter leur viellesse, et pourtant elle y a sa soeur, ses amis, ses affaires
et celles mème de son mary. de tout cela, le plus sûr est qu'elle verra
votre manoir et que je luy envieray bien ce plaisir lâ quoyque très fort
je le luy souhaite; ha mon amy, vous aviés bien raison de me vouloir
en 1774, il étoit dit que je n'aurois plus de libre que cette année lâ.

je ne suis point du tout pressé de l'aparition de Me de diespack et
je ne songeois pas a ce dont vous l'avés chargé pour moy.

l'honorable franklin a diné deux fois chés moy. dans les prs temps de
son arrivée il fut fort empressé d'y venir; mais il étoit la curiosité de
paris, ensuitte le bon air et l'engouement, puis le point de Ralliment des
scavants, et un peu d'enciclopédistes, et en sa qualité politique sans doute
fort examiné. toutes ces circonstances n'alloient pas a ma scituation
alors terrible, et surtout fort dangereuse par raport a la terrible et haineuse
prévention du parlement contre les oéconomistes. je me tins donc, et luy
avoit d'autres choses a faire; il a pris depuis un vol digne de sa sagesse
de son travail et de ses hautes destinées sans toutefois changer de moeurs
et moy au contraire rapetissé touts les jours je m'etonne d'avoir jamais
eté quelque chose. je ne songe qu'a mes affaires, ma retraite et mon tom=
beau, qui m'occupe parceque le choix regarde celuy de ma mère qui nest
pas ou je la veux. vous sentés que ces deux sortes de méditations res=
pectives, ne se combinent pas; je doute dailleurs que franklin ait rien
du tout a aprendre de moy, quoyqu'il en ait peutètre apris quelque
chose.

le jeune cte d'albon dont le nom vous est connu, qui et qui a épousé une
de mes parentes, qui fit il y a deux ans le voyage d'italie et l'année passée
celuy de hollande, doit cette année cy faire celuy de la suisse et je pourrois
luy donner une lettre pour vous mon cher saconay. il est d'une jolie figure
riche et roy d'ivetot; il a de lesprit, des moeurs et des sentiments, et tout cela
n'est point fait comme un autre. il est fort démonstratif et se pique d'un
grand attachement pour moy, qui toutefois n'ay pu le guérir de rien, quoy=
que jy aye fait de mon mieux et qu'il se laisse tout dire. il a la rage de
la célèbrité littéraire et de faire imprimer de fort plattes choses, et la tour=
nure desprit pédantesque et incurable; mais dailleurs cest un honnète
<2r> garçon que vous pouvés recevoir et recomander sans aucun inconvénient
et que je vous seray au contraire fort obligé de bien traiter.

adieu mon cher amy. mes tendres Respects je vous prie a Mesdames vos
soeurs et a Me votre fille. la mienne est acouchée d'un garçon pour
sa 13e couche elle n'en avoit qu'un. touts vous saluent et je vous embrasse

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur
Monsieur de Saconai en
son chateau de Bursinel
près Rolle en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Paris, 30 mai 1778, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/590/, version du 06.03.2018.
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