Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Paris, 03 mai 1764

de paris le 3e may 1764

mon cher amy je n'ay pas répondu a votre dernière lettre
parceque comme vous disiès ce n'etoit pas le cas de répondre
mais aujourd'huy je vous écris parce qu'on ma réveille
sur vous au milieu de mon tabut et de mes tribulations.
Mr de pailly qui retourne dans son paÿs m'a dit qu'il
vous verroit en passant; ma première idée a été de luy
remettre une lettre pour vous et puis il m'a dit qu'il passoit
par strasbourg et j'ay pensé que cela retarderoit beaucoup.

si jétois libre de mes démarches et de mon temps mon
cher saconay, j'irois a genève non pour consulter tronchin
car je doute que je fasse jamais beaucoup de pas pour un
médecin, mais parceque j'irois a payerne et dans le paÿs
de vaux. la douceur et la sorte de devoir de rendre a un
amy de 33 ans la visite qu'il me fit dans mon paÿs il y
en a 24 seroit le motif premier de ma course et quand a la
curiosité du voyage il n'est aucun paÿs au monde qui excitat
plus la mienne; le desir de voir vos montagnons, vos valésans
vos grisons, les différents états qui composent le corps helvétique
et surtout les differentes cultures et industries oeconomiques
est le plus naturel que je puisse avoir en ce genre. en général
je ne fus jamais curieux, et si j'avois voyagé ce ne seroit que
<1v> que pour mon instruction. elle est inutile maintenant; né
dans un paÿs et dans un ordre a n'etre jamais employé pour
le public j'avois cherché a étre utile par une autre sorte de
travail; il m'est déffendu maintenant par ma santé et a cet
égard ma carrière est faite. voir les hommes et les choses
n'auroit donc pour moy maintenant d'autre objet que mon
propre amusement comme d'aller a l'opéra; ce n'est pas la peine
d'avoir regret aux chaines d'affaires de tout genre qui me
rendent la résidence nécéssaire. outre celles que la providence
et ma position m'ont donnèes, j'en ay pris encor beaucoup depuis
deux ans. j'ay voulut que mon digne frère prit le généralat
des galères de son ordre ce qui m'a causé une dépense de 40 m
écus, j'ay marié avantageusement ma seconde fille l'annèe
passèe, je viens actuellement de faire l'ainèe religieuse, tout
cela m'a couté cher, et en mème temps, ayant entrepris avec
le celèbre patulo, la en 1762 la tournèe de mes terres et de
celles de Me de M. je me fis un devoir de devenir utile aux
différentes provinces et cantons ou la providence avoit
voulu que j'eusse plus particulièrement droit de citoyen, et
dès lors j'ay consacré non seulement mes revenus, mais des
sommes en sus très considèrables a devenir le manco capac
de ces provinces dans plusieurs desquelles la culture est nulle
et les hommes presque dans la barbarie. le détail des frais
que j'ay fait pour cela depuis, vous paroitroit étre d'un souverain
<2r> plutost que d'un particulier. comme le tout est employé sur
mes domaines et conduit par gens habiles et zélès, il me viendra
a profit je l'espère, mais les commencements sont biens lourds
et bien dispendieux et pour y faire face j'ay besoin de présence
et d'attention.

a ce propos mon cher amy pourriès vous me procurer un
frettier suisse qui scut assès de françois pour etre entendu
ce seroit pour l'établir luy et sa famille si elle etoit utile, dans
une terre qui est paÿs de paturages et bestiaux, dans le haut
poitou et le limousin. j'ay lâ un grand établissement que je 1 mot dommage
qui sèrfin du mot dommage école a ces cantons; l'homme qui est a la tète
m'a cefin du mot dommage 1-2 chiffres dommage0000 lb pour le transplanter et l'acquérir, jy ay
porté laboureurs a la flamande, berger du paÿs ou l'on parque,
mais le principal est le paturage, jy auray au moins cinquante
vaches et je scay que les frettiers suisses sont les prs hommes
de l'europe pour ce genre de bestiaux. on etoit donné dans le
canton dont je parle au foible commerce de l'endroit l'engrois qui ne
donne aucun profit et diminue mème touts les jours attendu
que les provinces plus voisines de paris ont beaucoup donné dans
les prairies artificielles. je veux les former a tenir les prairies
et faire des élèves &c voila mon objet, si vous m'y pouvès servir
vous le ferés; qui bien fera bien trouvera dit un proverbe de mon
paÿs, voila mon but voila le votre, cest le point ou doivent se
rencontrer deux ames faites pour étre unies de touts les temps,
adieu Mirabeau


Enveloppe

a Monsieur
Monsieur de Saconai
en son chateau de Bursinel
près Berne 
Geneve 


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Paris, 03 mai 1764, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/273/, version du 26.05.2017.
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