, Lettre à Isaac van Schinne, Lausanne, 13 décembre 1768
Monsieur
Je fus hier à Morges pour convenir avec Mademoiselle Muret et ses tuteurs des conditions sous
lesquelles elle irait dans votre maison se charger de l’éducation de vos trois filles.
Ce que je lus de votre lettre à Mlle Muret sur la sorte d’éducation sage et chrétienne que
vous voulez donner à vos enfants l’a déterminée à accepter cette place, plus que tout
autre considération, ayant conçu beaucoup d’estime pour des personnes qui pensent
aussi solidement et qui font cas de la religion.
Nous convînmes des conditions telles qu’elles sont couchées et signées dans le papier
ci-joint dont je garde copie. Tous les tuteurs se réunirent à demander la condition
ajoutée dans l’article troisième. Je n’ai pas cru devoir pour cet article, dont l’effet n’est
que possible, refuser une personne dont je ne puis qu’augurer très bien, et qui est si
généralement estimée pour sa sagesse, sa piété et ses connaissances en matière de
religion sans aucune pédanterie. Elle est moins éclairée sur les autres sciences, mais
elle en sait assez pour en donner des leçons et a assez de sens et de talents pour s’y rendre
habile en les enseignant.
Comme elle appartient à de très honnêtes gens, et qu’elle a toujours été traitée comme
telle avec égard, j’ai pris sur moi de promettre à elle et à ses tuteurs, que dans votre
maison elle serait considérée comme enfant de la maison et non comme étrangère,
non point comme mercenaire, mais comme une personne qui partageait avec
les parents le soin de leur famille et son éducation, et avec qui en conséquence on
agirait de manière à montrer aux enfants qu’ils doivent respecter leur gouvernante
comme une mère. J’ai pu le promettre avec d’autant plus de confiance que je
<1v> sais que la bonté fait votre caractère, et que voulant rendre une gouvernante utile à vos
filles vous savez qu’elle ne le sera qu’autant que les élèves la considéreront. D’ailleurs
Mademoiselle Muret n’est ni vaine ni orgueilleuse ni exigeante. Elle se fera aimer par
sa douceur, sa bonté et l’égalité de son humeur.
Quant à son départ pour La Haye, il n’est pas possible d’y penser pendant l’hiver,
qui commence à être très rigoureux, et il faudra nécessairement attendre le prin=
temps. D’un côté parce que Mlle Muret fera le voyage plus surement et plus agréable=
ment alors étant sure d’avoir compagnie, et de l’autre parce que le voyage sera moins
dispendieux lorsqu’elle s’associe avec d’autres personnes qui feront la même route.
On aura soin, je vous le promets, de profiter de la première occasion favorable pour
la rendre à sa destination.
Voilà à quoi en est votre commission. Je serai bien charmé si vous approuvez ce
que j’ai fait. Si j’avais pu mieux faire, soyez sûr que je l’aurais exécuté.
Ma femme, qui veut aussi vous écrire, me demande de lui laisser de la place. Je finis
sur cette page pour ne pas faire un trop gros paquet. Agréez avec Madame votre
épouse mes obéissances très humbles et le dévouement entier avec lequel j’ai l’honneur
d’être,
Monsieur
Votre très humble et très obéissant
serviteur
Mingard
Lausanne, le 13e Xbre 1768.