Transcription

Mingard, Gabriel, Lettre à Isaac van Schinne, Les Uttins près de Lausanne, 21 octobre 1768

Monsieur

Jamais je n’ai désiré plus sincèrement de remplir, et de remplir bien,
une commission que celle dont vous nous chargiez dans la lettre que
vous avez eu la bonté d’écrire à ma femme en avril dernier.

Dès lors, Monsieur, je n’ai rien négligé pour vous procurer une
gouvernante assortie à vos vues. Je croyais en avoir trouvé une à
Neuchâtel à laquelle on rend un bon témoignage et dont sur les appa=
rences on ne peut qu’avoir bonne opinion. Mais à l’examen il s’est trouvé
d’un côté qu’elle n’avait jamais rien enseigné, ni rien appris elle-même par
principe de ce qu’il faudrait qu’elle enseignât à des élèves et qu’elle savait
fort peu. Outre cela ses prétentions auraient été bien fortes. Je jugeai que
cela ne vous convenait point. Il y a environ trois semaines qu’il s’en est
présentée une ici à Lausanne appartenant à de très honnêtes gens et
à laquelle on rend un fort bon témoignage. Je lui ai trouvé autant de
capacité que j’en demanderais si c’était pour mes enfants, ne se don=
nant aucun air de suffisance, un peu laide de visage mais ne s’en
mettant pas en peine, ayant acquis les connaissances nécessaires à une
<1v> personne qui veut élever de jeunes demoiselles, et ayant passé pour cela quel=
que temps dans une maison de pension de jeunes dames. Je crus que je n’avais
qu’à vous aviser que je vous avais trouvé une gouvernante, la demoiselle
étant très déterminée à aller en Hollande. Mais comme elle a un frère
qui est son tuteur, qui n’est pas fort raisonnable, il fallait son consentement
que l’on me pria d’attendre jusqu’à ce matin. J’ai reçu pour réponse
que le frère ne veut point que sa sœur sorte du pays, qu’il ne la croit
point propre à aller élever des jeunes dames étrangères, et qu’il ne veut
pas courir les risques de faire des frais pour son départ et d’être exposé
à devoir dépenser encore davantage pour la faire revenir.

J’ai compris que tout cela venait de ce que le père n’ayant laissé presque
aucun bien à ses enfants, le frère craint la dépense qu’il faudrait faire pour
mettre sa sœur assez en nippes pour pouvoir sortir de chez elle.

N’ayant dans votre lettre à ma femme aucun détail des conditions sous
lesquelles vous prendriez une gouvernante, et des avantages que vous seriez
disposé de lui faire si on en trouve une qui convienne, je ne saurais
insister ni presser. Les autres parents de la demoiselle et elle-même me lais=
saient le maître de les régler. Je ne l’aurais pas fait pourtant sans vos
ordres. Ainsi, Monsieur, faites-moi la grâce de m’apprendre vos intentions
à cet égard. Je tâcherai de faire de mon mieux de vous rendre tous
les services dont je serai capable. Je ne crois que l’on ne puisse trouver ici
<2r> quelqu’un comme il faut à moins qu’on ne paie le voyage pour aller
et celui pour revenir, si la personne finit l’éducation de ses élèves;
et qu’on ne donne au moins 150 florins la première année et 10 florins
d’augmentation chaque année jusqu’à la fin de l’éducation du premier
enfant; que la demoiselle ne sera pas tenue d’habiller les enfants, mais
qu’il y aura une servante pour le service des enfants et de leur chambre,
qui dispense la demoiselle de tout ce qui est de la fonction d’une fille
d’enfant. Puisque la gouvernante ne sera point chargée de coudre
ou travailler pour la maison, mais seulement des ouvrages qu’elle
apprendra à faire à ses élèves, des leçons qu’elle devra leur donner et de
l’attention sur toutes les leçons que leur donneront leurs différents maîtres,
auxquelles elle assistera toujours. Qu’elle sera blanchie pour son linge à la
maison comme membre de la famille, etc. Voilà en gros les meilleures
conditions que l’on pourrait faire ici pour trouver une personne passable.
Pour moins que cela, on ne pourrait trouver qu’une bonne fille de
chambre ou fille d’enfant qui pourrait faire lire les enfants, leur
apprendre à coudre et les garder et qui serait sur le pied d’un domesti=
que et leur apprendrait le français en leur parlant. Je ne crois pas
que cela suffit dans votre maison. Au reste, Monsieur, j’attendrai
vos instructions sur ce sujet et vous promets beaucoup de bonne
volonté et de zèle à vous être utile dans un objet aussi important.
Si la Hollande n’était pas si loin, je vous offrirais d’envoyer vos filles
<2v> en Suisse et de les mettre en pension chez mes sœurs, qui étant trois à la
maison paternelle, s’en chargeraient avec plaisir et se piqueraient de les élever du
mieux qu’il leur serait possible.

Ma femme est, je crois, occupée à vous faire une lettre pour joindre à celle-ci.
Elle vient de répondre à son cher neveu, de qui nous avons reçu une
très jolie lettre qui nous a fait un extrême plaisir. J’ai été surpris de voir un
aussi joli caractère à un jeune homme de son âge. Puisse-t-il, de même
que tout le reste de votre famille, croître chaque jour en talents, en progrès
de corps et d’esprit et en vertu. Nous ne ferions pas ce vœu plus sincèrement
pour notre propre famille si nous en avions une. Mais jusqu’à pré=
sent je ne vois nulle apparence de réparation à la perte que nous
avons faite. Le temps en diminue insensiblement l’amertume. Il n'y
aura que la vue de vous, Monsieur, de Madame votre épouse, de Madame
Patras et de toute votre famille, qui puisse effacer en quelque sorte de l’âme
de ma femme la blessure profonde qu’elle a reçue. Si elle pouvait se flatter
que Madame Patras lui rendît son amitié, elle se déciderait bien vite à
aller l’été prochain faire un tour en Hollande. Mais c’est viser de bien
loin que de faire des projets pour l’année prochaine. Je souhaite que tous les
vôtres s’accomplissent à votre satisfaction. Je prie Madame van Schinne
d’agréer mes obéissances très humbles.

J’ai l’honneur d’être avec un dévouement sans réserve
Monsieur

Votre très humble et très
obéissant serviteur

Mingard

Aux Uttins près de Lausanne,
le 21e octobre 1768

Note

  Public

L'orthographe et la ponctuation ont été modernisées.

Citer comme
Mingard, Gabriel, Lettre à Isaac van Schinne, Les Uttins près de Lausanne, 21 octobre 1768, cote NL-HaNA, 1.10.75.01, inv.nr. 25. Selon la transcription établie par Kees van Strien pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), mise en ligne le 04.10.2026, version du 04.10.2026, url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1445/.
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