, Lettre à Isaac van Schinne, Les Uttins près de Lausanne, 02 janvier 1768
Aux Uttins près de Lausanne, ce 2e janvier 1768.
Monsieur
Nous faisons, ma femme et moi, une grande perte pour notre amitié dans le retour de
ma sœur au Pays de Vaud. Elle n’était point paresseuse à nous écrire. Sachant le
vif intérêt que nous prenons à tout ce qui vous concerne, elle avait soin de nous
donner très souvent de vos nouvelles et de celles de Madame van Schinne, de Madame
Patras et de vos aimables enfants et nous consolait ainsi de la rareté de vos lettres
par la fréquence des siennes. Mais aujourd’hui qu’elle n’est plus à La Haye nous
allons être bien souvent privés de la connaissance de ce qui vous concerne, et
cette privation n’est point de petite conséquence pour nous. Ne regardez pas, je
vous prie, comme un compliment de courtisan ce que j’ai l’honneur de vous
marquer de l’intérêt sincère que Madame votre sœur et moi prenons à ce qui concer=
ne tous les membres de votre famille. Rien n’est moins fondé, rien n’est plus vrai, plus
réel et plus vif que l’attachement que nous vous avons voué. Pouvais-je ne pas vous
estimer ayant l’honneur de vous connaître, et de savoir quel est votre caractère, et
pourrais-je ne pas aimer ce qui est aussi cher à ma femme que son frère et ses sœurs
et leurs enfants, et je suis trop intéressé à applaudir à son goût pour ne pas aimer tout ce
qu’elle aime, et ils le méritent trop pour que je ne partage pas avec elle des sentiments
si justes. C’est vous dire aussi combien Madame Mingard vous est attachée. Aussi me
charge-t-elle bien expressément de vous en assurer. De là, Monsieur, vous pouvez
conclure combien sont étendus et de quelle nature sont les vœux que nous faisons tous
les deux pour le bonheur parfait de toute votre maison. Puisse votre santé être à l’abri
<1v> de toute atteinte et votre prospérité telle que vous soyez toujours content et satisfait. Dieu
veuille bénir toute votre famille, et que chacun de vos enfants soit pour vous une source
pure de plaisir. Si nous croyions que Madame Patras voulût les recevoir avec
autant de bonté que nous avons de zèle à les former pour elle, nous vous prierions
de lui offrir nos souhaits pour son bonheur et les assurances du dévouement
entier de mon épouse et de mon respect. Madame Mingard ne peut se familia=
riser avec l’idée que Madame Patras ait éteint dans son cœur tous les sentiments
d’amitié dont elle a reçu ci-devant tant de preuves de la part de cette sœur qu’elle
ne cessera d’aimer et de regarder comme une personne à qui elle a d’infinies obligations.
Depuis ses couches ma femme a joui d’une fort bonne santé et a vu s’augmenter plus
qu’elle n’aurait voulu son embonpoint, un peu aussi faute de prendre de l’exercice
autant qu’elle aurait dû, vu son tempérament. Elle vient d’en payer la façon
un peu cher et de recevoir une forte leçon pour l’engager à vaincre sa paresse
par une forte attaque de rhumatisme dans les deux jambes qui l’a rendue
impotente et hors d’état de marcher pendant plus d’un mois. Les médecins
n’ont attribué son mal qu’à une vie trop sédentaire. Aujourd’hui elle commence
à marcher seule, mais il lui reste encore de la faiblesse dans les jambes, ce qui l’oblige
à s’appuyer sur une canne. Chaque jour cependant la force revient et j’espère que
dans peu de temps elle aura recouvré sa première santé. Tout étant d’ailleurs
chez elle en fort bon état. Notre petit, qu’elle a nourri six mois, a fait des progrès
<2r> prodigieux en taille et en force. Il se trouve d’un très bon tempérament. Il a
poussé heureusement presque toutes ses petites dents. Il commence à dire papa et
mama, n’est point pleureur; et âgé d’un an et huit jours, il marche par toute la
chambre en tenant seulement le bout d’un doigt de la personne qui le mène.
Je compte qu’avant qu’il soit un mois, il ira tout seul. Nous avons vu en lui
se renouveler la preuve si connue dans ce pays du bon effet des bains froids
pris tous les jours, méthode au moyen de laquelle tous ceux qui l’ont suivie ont donné
à leurs enfants une force et une vigueur supérieure à tous leurs camarades. Le
prince Louis de Wurtemberg et Monsieur le comte de Golowkin ont été les premiers
parmi les gens d’un rang élevé 1 mot biffure qui ont mis en pratique ce moyen, et il leur a réussi parfaitement.
Quelques paysans en faisaient déjà usage parmi nous, et jusqu’à présent nous ne
connaissons personne qui n’ait eu lieu de s’en applaudir. Mon petit et celui de
Mr Sandoz, officier aux gardes suisses à La Haye, en sont encore des exemples frappants.
Mais il faut avec cela se bien garder de tenir ces enfants trop au chaud. Cela exige
beaucoup de fermeté de la part des parents pour se mettre au-dessus des préjugés
de bien des gens et laisser les femmelettes crier et critiquer.
Nous fîmes il y a eu une année en novembre dernier emplette d’une campagne
fort jolie aux portes de Lausanne. Mr Berseth, qui a épousé Mlle Greenwood de La Haye,
l’avait achetée et y avait fait tant de dépense, tant pour y bâtir que pour y vivre splen=
didement, qu’il s’est vu obligé de la vendre avant de l’avoir entièrement finie.
Heureusement pour nous, il ne s’est trouvé alors aucun étranger riche pour l’acheter
<2v> et la payer, comme font plusieurs, au-dessus de son prix. Nous l’eûmes pour £35'000. Bientôt
après, Mr van Berchem, Zélandais marié à Lausanne, se repentit de ne l’avoir pas prise
quand on la lui avait offerte auparavant pour £30'000, et remua ciel et terre pour
nous la faire retirer par quelque parent de Mr Berseth et on me notifia qu’on la
retirerait, mais quand je requis que l’on satisfît à toutes les formalités, on se ralentit
et enfin ils ont laissé écouler l’année sans nouvelle instance, au moyen de quoi
nous en voilà paisibles possesseurs. Elle ne sera pas d’un bien grand rapport lorsque nous
l’habiterons. Elle pourra rapporter environ le 3 pourcent de ce qu’elle coûte. Il y a une cin=
quantaine de poses ou d’arpents de terres, bien en état, en prés et champs, de beaux jardins, de
belles avenues, beaucoup d’arbres fruitiers, d’assez belles fontaines, deux grands bâtiments sépa=
rés l’un de l’autre par une cour. Dans l’un se trouvent un bon logement pour un fermier,
une serre, un grenier, une belle grange, deux belles écuries, l’une pour loger huit
chevaux, l’autre pour une douzaine de bêtes à cornes, avec une belle grande basse-=
cour. Dans l’autre bâtiment, qui est celui du maître, il y a deux étages. Sous le plain-=
pied sont les caves, bouteiller, fruitier, laiterie. Au rez-de-chaussée la cuisine et les dépen=
dances avec cinq pièces de logement. Dans le second étage huit pièces, tant chambres
que cabinets, outre un beau vestibule à chaque étage. Le tout solide, propre et
tout neuf et dans la plus belle situation qui se puisse choisir. Je suis occupé actuellement à faire finir le tout où l’on n’avait pas mis la
dernière main. Comme achever les plafonds, mettre quelques boisages, vernir quelques
pièces, etc. Asteur, dit ma femme et moi de même, nous pourrons loger honnête=
ment mon frère et mes sœurs s’ils étaient assez sages pour nous venir voir.
Plût à Dieu une si bonne pensée pût-elle vous venir dans l’esprit et rien ne s’opposer à
son exécution. Vous combleriez les vœux de mon épouse et ceux de celui qui a l’honneur d’être,
Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur
Mingard