, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 16 avril 1767
Monsieur
Dès l’instant que j’ai reçu la lettre que vous nous avez fait l’honneur d’écrire du 5e
du courant, et que ma femme se hâta de me communiquer, je courus d’abord chez
le notaire de cette ville pour faire dresser un plein pouvoir à Mr Heeneman pour transporter
sous votre nom la portion que ma femme a sur le Vrieschekoopsepolder,
charmé de pouvoir par là vous rendre service. Mais il était hors de ville et ne
revient que ce soir. Je compte cependant que cet acte sera prêt pour vous être
expédié par la poste de demain. Afin d’abréger l’ouvrage, je l’ai dressé; il n’aura
qu’à le copier. Puisse le tout contribuer à tout le bien, le profit et l’agrément
que nous souhaitons que vous retiriez de votre nouvel emploi dont je vous
réitère, et ma femme aussi, nos sincères compliments.
Ce n’a point été sans y bien penser que nous vous avons fait la proposition
de nous confier un de vos enfants. Il y a bien longtemps que nous nous sommes
occupés de cette idée, et plus nous y pensons, et plus elle nous flatte, ce sera pour
nous un plaisir et point une charge. Soyez-en assuré, et dans l’éloignement
où nous sommes des parents de ma femme, ce sera une consolation pour
elle et un vrai plaisir pour moi par cette raison d’avoir auprès de nous
quelqu’un qui leur appartienne. Cela ne nous sera ni gênant, ni à charge
quand même nous aurions plusieurs enfants. Je vous promets que nous ne négli=
gerons rien pour prouver en la personne de celui que vous nous confierez combien
nous vous sommes attachés et vous estimons. Ainsi ne vous en faites aucune peine
relativement à nous.
<1v> Nous avons bien jugé d’abord que qui aurait cru qu’un emploi de bailli vous enri=
chirait ne connaissait guère le caractère humain de Monsieur van Schinne
et son désintéressement. Il lui faudrait quelques leçons de son ami Hallungius.
Mais ne vaut-il pas mieux être aimé et chéri, que de gagner beaucoup en faisant
crier le peuple qu’on écorche? Nous avons pourtant eu dans nos quartiers un
personnage revêtu d’un emploi en partie semblable au vôtre, qui ne laissant
pas la moindre faute impunie, et exigeant à la rigueur toutes les amendes
dues, est venu à bout de se faire chérir dans sa juridiction et d’emporter les
bénédictions de tous ses ressortissants, parce que au bout de quelque temps, il les
avait si bien accoutumés à l’exactitude et à l’ordre, que tout allait chez eux avec
une régularité dont ils sentaient tous l’avantage. Il est vrai que jamais il
n’exigea rien qu’à forme précise des lois, tandis qu’un bailli d’ici par une
trop grande bonté a laissé introduire dans ce baillage des désordres que
ses successeurs n’ont pas encore pu corriger, et dont tout le monde sent les suites
funestes et se plaint.
Ma femme me charge bien expressément de vous remercier des soins
particuliers que vous avez pris avec Madame Patras de votre défunte sœur
Santje. Elle les regarde comme rendus à elle-même et aurait voulu pouvoir
vous seconder dans ces actes fraternels.
Nous nous en remettons pour les arrangements que vous prendrez pour la
succession à ce que vous en ferez, tenant pour bon et bien fait ce que vous réglerez.
Si nous avions eu les listes des effets, je pourrais vous dire plus précisément
ce que souhaiterait Madame Mingard. J’en avais déjà dit quelque chose
à l’ami Heeneman. Je prends la liberté de vous communiquer ici ce qu’elle
pense en conséquence de votre lettre.
<2r> 1o Quant aux bijoux c’est un article qui ne peut pas nous convenir puisque dans
ce pays ce n’est pas l’usage de les porter quoique permis, et que dans les terres de Berne ils sont
défendus. Ainsi, nous consentons à ce qu’on les vende, si on peut s’en défaire.
A moins qu’il n’y est une montre de goût ou quelque joyau de poche.
2o Pour l’argenterie, comme nous nous mettons insensiblement en ménage
et que nous avons fait peu de dépense en argenterie, nous prendrons toute celle
que laisse Mademoiselle van Schinne, surtout les deux soucoupes, la cafetière
et la lampe, les cuillères et fourchettes. Il n’y a que les boîtes de filagramme
dont nous ne nous soucierions pas. Il y a toujours à perdre en vendant de
l’argenterie dont on perd la façon qui ne laisse pas que d’être assez chère.
3o En fait de porcelaine ma femme souhaiterait assez avoir un certain service
à thé, fond brun et fleur en or, et un petit service de dessert en émail.
4o En meuble, il y a un tapis de Turquie, qu’elle vous prie de lui laisser
parvenir.
5o Quant aux hardes et linges de quelque espèce qu’ils soient 1 mot biffure, soit
linge neuf et en pièce, soit linge cousu, linge de corps, de table, de lit, mousseline etc., étoffe et autre, elle acceptera le tout pour sa por=
tion si on veut le lui laisser parvenir.
Mais tout cela, Monsieur, avec ces restrictions, 1o Que ni vous, Monsieur, ni
Madame Patras, ne vous soucierez pas d’avoir aucun de ces articles. Car dans
ce cas, comme je l’ai marqué à Mr Heeneman, elle vous les cède sans aucune
difficulté, et nous vous prions que son désir ne vous empêche point de prendre
de tout cela ce qui vous fera plaisir. Elle ne demande ces articles qu’autant que
vous ne les vendrez ni les uns ni les autres. Nous les demandons parce qu’il
nous serait difficile de nous les procurer ici. 2o Que l’on rabattra sur la portion
qui viendrait à ma femme des créances ou obligations le montant de ce qu’elle
aura dans le partage de ces effets, de plus que sa portion naturelle.
<2v> Ma femme et son petit nourrisson se portent au mieux. La mère engraisse considé=
rablement, quoiqu’elle allaite son petit et celui-ci croit à vue d’œil par la grâce
de Dieu, et n’est point méchant ni pleureur.
J’ai acheté, il est vrai, la campagne et le domaine de Mr Berseth auprès
de Lausanne parce que je prévois que ma poitrine me contraindra à
quitter bientôt le ministère, dont l’exercice trop pénible m’a déjà occasionné
deux fois des accidents qui pourraient devenir sérieux. C’est un lieu charmant
que cette campagne, pour le logement, la situation, le domaine et le voisinage
de la ville, qui n’en est qu’à la portée du mousquet. Aussi de toutes les cam=
pagnes que l’on nous a offertes, c’est la seule dont Madame Mingard ait
eu envie, et la naissance de notre fils nous a beaucoup encouragés à nous
approcher d’une ville, qui offre plus de ressource qu’aucune autre pour l’éduca=
tion d’un enfant.
Nous offrons à Madame votre épouse nos compliments les plus empressés et nos
vœux pour elle, pour vous, Monsieur, et pour toute votre famille.
J’ai l’honneur d’être avec une considération parfaite et un entier dévouement,
Monsieur,
Votre très humble et très
obéissant serviteur
G. Mingard Pr
Grandson, le 16 avril 1767.
P.S. Ma femme, à qui je viens de lire ma lettre, demande
que j’y ajoute qu’elle désirerait qu’on lui laissât parvenir le coffre
des Indes qu’avait sa sœur Santje. Il servirait à emballer des linges, étoffes et autres choses qui lui tomberont en partage et qui
demandent d’être à couvert d’accident en route. Puis elle souhaiterait aussi tout ce que sa sœur a laissé en porcelaine
commune qui après tout est plus propre que la faïence, qui quand est belle, nous coûte autant ici que la
porcelaine commune coûte en Hollande et fait grand plaisir parmi nous.
La procure vient de m’être remise, et l’ayant signé dûment, je l’ai faite légaliser. Je l’envoie par ce même ordinaire à
Mr Heeneman, avec qui vous pouvez vous arranger comme mieux vous conviendra, soit pour l’acte de transport soit
pour l’acte de revers.