Transcription

Mingard, Gabriel, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 03 avril 1767

Monsieur

Je prends avec vous et avec toute la famille une part bien sincère à la perte de
Mademoiselle van Schinne , plus cependant à cause de la circonstance qui l’a
privée, par le peu de durée de sa maladie, de la consolation de voir ses parents
la soigner dans ces instants extrêmes et recevoir ses dernières volontés, que pour
la mort en elle-même, qui dans le fond, comme j’ai dit à ma femme, l’a
plutôt délivrée d’une vie qui ne pouvait avoir d’agréments pour elle, qu’elle ne
l’a enlevée à la famille et à la société pour qui à peine elle existait. Mon épouse
le sent il est vrai, néanmoins cette nouvelle l’a extrêmement émue, malgré les
ménagements que j’ai pris pour la lui communiquer. Permettez, Monsieur, qu’à
cette occasion, nous vous exprimions les vœux ardents que nous faisons et ne
cesserons de faire pour votre conservation, votre prospérité constante et votre
félicité, pour celle de Madame votre épouse, de votre famille entière et de
Madame Patras. Croyez, Monsieur, que notre amitié, notre attachement à
tout ce qui vous concerne ne le cède en sincérité et en vivacité, à l’amitié de
qui que ce soit.

Persuadée que la vie trop sédentaire de Mademoiselle van Schinne a contribué
plus qu’autre chose à lui attirer la maladie qui l’a couchée au tombeau, mon
<1v> épouse s’est jetée dans les plus grandes inquiétudes au sujet de Madame Patras qu’elle
me dit mener aussi une vie trop tranquille, rester trop chez elle et se donner trop peu
d’exercice. Elle me charge de vous prier au nom de Dieu de faire vos efforts pour
engager Madame votre sœur à sortir davantage, à se donner plus de mouve=
ment, à faire quelque voyage. Que je voudrais, Monsieur, que répondant aux
désirs que j’ai eu l’honneur de vous manifester dans ma dernière lettre, et cédant
aux demandes que ma femme vous a faites dans la sienne, vous vous détermi=
nassiez à faire le voyage de la Suisse tous ensemble, à l’exemple de plusieurs messieurs
et dames de votre pays qui sont déjà venus et qui viennent encore ce printemps
changer d’air au Pays de Vaud. Nous oserions d’avance vous y promettre du plaisir.
Il a fallu, Monsieur, la surcharge excessive d’occupations que j’ai eues depuis
plus de deux mois pour m’empêcher de vous féliciter plus tôt de l’heureuse
délivrance de Madame votre épouse, aussi bien que de la nouvelle que ma
sœur s’est empressée de nous apprendre que le Prince, en vous donnant un
emploi, avait commencé à réaliser les espérances qu’il vous avait données.
Puisse-t-il continuer en vous donnant des marques un peu plus essentielles
de la justice qu’il doit vous rendre et de l’estime qu’il ne saurait vous refuser.
LL.EE. de Berne ont ordonné une révision de leurs lois ecclésiastiques. On a demandé
que les classes des ministres fournissent au souverain leurs remarques sur toutes leurs ordonnan=
ces passées . J’ai été chargé avec notre doyen de cet ouvrage, qui m’a pris beaucoup de temps
par la quantité de choses à voir et d’écritures à faire dont j’ai été seul chargé comme secrétaire
<2r> pour toutes nos affaires ecclésiastiques. Enfin seulement avant-hier nous avons rendu
compte de notre travail dans l’assemblée qui était convoquée ici. J’y étais lorsqu’on
m’apporta la lettre de Mr Heeneman et de ma sœur. Mr Heeneman a déjà une
procure générale pour tout ce qui peut nous concerner en Hollande. Cependant
par la crainte que cette procure ne suffit pas, je lui en expédie une nouvelle,
afin que rien de notre part ne retarde les opérations et arrangements que vous
aurez à faire, soit qu’il y ait un testament, soit qu’il n’y en ait point. Je connais trop
Mr Heeneman pour craindre qu’il fasse des difficultés et ne soit pas coulant, et il nous
connaît assez pour savoir que vous obliger tous par sa facilité, ce sera nous obliger
nous-mêmes à supposer que Mademoiselle van Schinne n’ait point fait de testament.
Et en même temps que vous voulussiez nous donner et confier à nos soins un de
vos enfants, j’irais moi-même le chercher et vous solliciter de venir faire un tour
dans ce pays, ce qui je crois pourrait être utile à votre santé.

Agréez, Monsieur, avec Madame votre épouse et famille, nos obéissances et témoignages
du plus sincère attachement. Ma femme et son petit se portent parfaitement bien. La
mère, loin de maigrir en nourrissant engraisse. L’enfant grandit et grossit à vue d’œil, et
ne coûte que fort peu de peine. Puisse votre dernier-né en faire autant.

J’ai l’honneur d’être avec une considération distinguée et un dévouement sans réserve,
Monsieur

Votre très humble et très obéissant
serviteur

G. Mingard pasteur

Grandson, le 3e avril 1767.

Note

  Public

L'orthographe et la ponctuation ont été modernisées.

Citer comme
Mingard, Gabriel, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 03 avril 1767, cote NL-HaNA, 1.10.75.01, inv.nr. 25. Selon la transcription établie par Kees van Strien pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), mise en ligne le 03.10.2026, version du 05.10.2026, url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1441/.
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