, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 08 janvier 1767
Monsieur
Je ne saurais assez vous exprimer combien je vous remercie de la lettre que j’ai
reçue de votre part. Elle a fait à ma femme et à moi un plaisir qui me serait im=
possible de peindre. Le cœur de la chère Dientje, trop petit pour contenir ses senti=
ments, a dû se soulager par un torrent de larmes que la tendresse et le contente=
ment faisaient couler; et tous deux, d’un même cœur, nous avons béni le ciel, qui a
exaucé nos vœux en votre faveur. Veuille-t-il les combler en vous rendant votre santé,
en accordant à Madame van Schinne une heureuse délivrance, telle que celle
qu’il a accordée à mon épouse, et en répandant sur vous et votre famille les plus
précieuses bénédictions. Sans doute, Monsieur, la Providence vous a soutenus
l’un et l’autre, et vous avez trouvé (ce que nous étions sûrs qui ne vous manquerait
pas, vous connaissant comme nous le faisons) un baume salutaire dans votre
innocence et l’estime des honnêtes gens. Vu les bonnes dispositions du Prince, quoi=
que ce soit souvent des choses peu solides, et les bons amis qui se sont montrés en
nombre pour vous dans ces circonstances, il vous reste certainement des espérances
pour l’avenir, et je ne puis que souscrire à votre raisonnement sur votre système
pour l’avancement de votre famille. Oui, un père dans ces conjonctures peut
<1v> peut l’envisager comme ayant une vocation à ne pas se retirer encore, quoique l’on doive
tenir toujours pour incontestable l’axiome qu’une bonne éducation vaut mieux
qu’un gros héritage, et qu’avec peu on est souvent plus heureux qu’avec beaucoup.
Veuille le ciel bénir vos soins et couronner du plus heureux succès les entreprises et les
projets que vous formerez. Il ne vous arrivera jamais rien de favorable qui ne soit
au-dessous de ce qui nous vous souhaitons et tout ce qui vous touchera aura toujours
droit de nous intéresser très vivement.
Me rappelant ce que l’on pense en Hollande et ce que votre liturgie fait penser du baptême ,
je ne saurais, ni mon épouse, blâmer le scrupule qui vous empêche d’être parrain,
et déférant à vos raisons nous n’insistons pas là-dessus. Ici au contraire un
parrain et une marraine ne promettant autre chose que de s’intéresser dans les
occasions au salut des enfants (toutes les promesses étant faites et censées faites
par le père et la mère) ils regardent la demande d’être parrains et marraines comme une
marque d’amitié de la part des parents comme un signe de confiance, puisqu’ils
sont proprement les témoins du christianisme du père et de la mère, et de la promesse
de ceux-ci d’élever leur enfant comme chrétien. Aussi Monsieur Manuel et Madame ,
seigneur bailli ici à Grandson, se sont offerts d’avance pour être parrain et marraine
<2r> de notre enfant , et ce sont eux qui le présenteront à l’église . Monseigneur le banderet
Tscharner, âgé de 88 ans, et Monseigneur de Bonstetten , trésorier du Pays de Vaud,
avec Madame son épouse, tous nos patrons et amis, ont accepté avec empressement,
ils disent même avec reconnaissance, la demande que je leur en ai faite, tandis que
peut-être ils auraient eu en Hollande le même scrupule que vous. Ma femme me
charge de vous dire, ce qui est aussi ma pensée, que l’offre que vous voulez bien nous
faire d’être avec Madame van Schinne parrain et marraine si quelqu’un veut ici tenir
en tout votre place nous flatte autant que la réalité, et que notre enfant apprendra
de nous à vous respecter et à vous aimer comme un oncle digne de son amour et de
son estime respectueux, dont il travaillera à mériter l’affection.
Il y a longtemps que nous avions dessein de vous faire une autre proposition, que
nous désirions sincèrement que vous acceptiez. C’est de permettre que ma femme et
moi nous chargions de l’éducation de l’un de vos enfants, garçon ou fille. Ci-devant
que nous désespérions d’avoir jamais d’enfant, notre plan était de vous demander
votre seconde fille Everdine Anne , que ma femme regarde comme sa filleule et
qu’elle a portée en baptême (elle porte son nom), pour en faire notre propre enfant.
Aujourd’hui que nous en avons un, nous souhaiterions au moins de contribuer par
nos soins à vous soulager en partie du fardeau de l’éducation de votre famille.
<2v> Il y aurait de l’indiscrétion peut-être de vous demander votre fille aînée, qui commencera
bientôt à rendre à sa mère quelques petits services. Mais après celle-là, choisissez, Monsieur,
celui de vos enfants auquel vous pensez que nos soins seraient plus utiles. Si c’est un
garçon je me chargerai de son éducation, de son instruction comme s’il était mon fils
et lui donnerai tous les maîtres nécessaires selon ses talents et sa destination. Si c’est une
fille je l’instruirai de ce qui pourra lui convenir comme si elle était ma fille et ma
femme remplira à son égard les fonctions de mère. Soyez certains, Madame et Monsieur,
de la tendresse que nous aurons pour celui de vos enfants que vous voudrez nous confier.
Nous envisagerions votre facilité à y consentir comme une marque d’amitié à laquelle
nous serons tous les deux très sensibles. Notre ami Heeneman vous indiquera assez des
moyens pour le voyage. Plût à Dieu fussiez-vous disposés, et dans le cas de venir
vous-même nous apporter ce gage de votre amitié.
Nous nous impatientons extrêmement d’apprendre l’heureuse délivrance de
l'aimable Dame van Schinne. Veuillez agréer avec elle les assurances de notre
parfait dévouement et de notre amitié sincère. J’ai l’honneur d’être avec une considé=
ration très distinguée
Monsieur
Votre très humble et très obéissant
serviteur
G. Mingard pasteur
A Grandson, le 8 janvier 1767.
Ma femme et son enfant se portent au mieux. Il y a déjà
trois jours que la mère se lève depuis onze heures jusqu’au soir. Elle nourit elle-même son enfant avec
un succès qui nous charme.