Transcription

La Harpe, Frédéric-César de, Lettre à Henri Monod, [s.l.], 05 décembre 1794

Le 5e Xbre 1794

Enfin mon cher Monod, elle est arrivée l'Epoque où je puis
vous anoncer positivement que nous nous reverrons. Mes occu=
pations avec le Cadet de mes Disciples ayant cessé depuis quelques
jours, il m'est permis de vivre désormais indépendant. On m'a
fait une gratification de 10000 R. dont la moitié étant payée en espèces,
il est résulté pour moi une some de 12000 R. J'ai lieu de croire qu'on
fera quelque chose de plus, et cela étant j'aurai de quoi vivre
non pas en home riche, mais dans une honnête aisance, la
seule position desirâble aujourdui.

S'il m'est possible d'arranger bien vite mes affaires, et si la Santé
de ma feme le permet, je partirai durant l'hyver, vers
le comencement de Fevrier de notre Style, afin de traverser
les Rivières avant que les glaces soyent trop foibles. S'il
m'est impossible d'être prêt pour ce tems là, alors il faudra
renvoyer jusques après les Débâcles, ce qui me remettroit
à la fin d'Avril ou au comencement de May. Come qu'il
en soit j'espère bien durant l'Eté avoir eu le plaisir
si longtems attendu, si longtems retardé de vous serrer
dans mes bras: mes lettres vous indiqueront dans le tems
ma marche, et pour les vôtres je vous prie de me les
adresser ici ou sous l'Enveloppe de la maison de mes
beaufrères (Böhtlingk et Ce) ou sous celle de Mr
Wagnon, qui les uns ou les autres me les feront parvenir
dans le cas où je serois déja parti. La grande diffi=
culté est maintenant pour moi, de savoir coment et où
placer le Capital que je possède, et qui fera la pierre
angulaire de mon Indépendance
. Il est probâble que
jusques au moment où j'aurai trouvé quelques
terres sûres et dont le produit ne soit pas douteux, j'en
<1v> laisserai la majeure partie dans à la Banque de ce pays
qui paye les 4½ et jouït d'un Crédit infiniment supérieur
à celui de toutes les autres Etablissemens du même Genre en
Europe. Je desirerois maintenant, mon cher ami, que
vous voulussiez me donner quelques renseignemens sur les
moyens de faire passer de vos côtés les Fonds dont je
pourrois avoir besoin 1° pour acheter la 1ère année un
petit Domaine 2° pour les arrangemens de la 1ère et 2de
année, me proposant d'être au moins toujours en avances
d'une année, afin de n'être pas à la merci des Evênemens.
Dois-je cas arrivant tirer sur Londres ou sur Hambourg?
Car on retire plus sur Amsterdam. Hambourg, Francfort et
Londres ont-ils des rélations soutenues avec Genêve dans
ce moment, et peut-on s'y fier dans les circonstances
présentes? Je n'ai pas besoin de vous dire, que Neuf=
châtel
et et Genêve sont les seules places de la Suisse où je
pourrois retirer en sûreté le montant des Lettres de chan=
ge. M'autoriseriez vous, mon bon ami, à vous endos=
ser ou faire endosser sous vôtre nom celles que je
dont le
qui devroient être payées dans quelques autres
Villes de la Suisse?, et cas arrivant voudevriez vous
en demeurer le Dépositaire de leur Produit jusques au
moment où j'arriverois? Vous me ferez un vrai plaisir
si vous m'indiqués toutes les voyes praticâbles et sûres, vû
que je ne puis et ne dois rien donner au hazard. Si
vous aviez enfin le tems, de tracer quelques idées rélative=
ment à la Lettre que dont vous m'avez parlé une fois, vous
m'obligeriez beaucoup en les joignant, et me les adressant
soit dans votre première Lettre, soit dans celle que vous m'adres=
serez lorsque je serai parti, dans la Ville dont je
<2r> vous donnerai le nom dès que je serai un peu plus sur de
l'Epoque de mon départ. Tout ce que l'Amitié peut
me conseiller, fait impression sur mon coeur, et croyez mon
cher Monod, que j'ai la plus grande confiance en vos conseils,
pourvû qu'ils puissent se concilier avec ce que la prudence et
le Soin de la propre Défense éxigent impérieusement. Mes
Intentions ont toujours été pures, mes vues l'étoient certai=
nement et beaucoup plus que celles des homes qui les ont calom=
niées: je crois même que les homes sages et modérés de ce
Parti regrêtent d'avoir été si loin, mais enfin il n'est
pas question de ce qui auroit du être omis ou fait de
part et d'autre. Je suis un Suisse de la vieille roche, qui n'a
jamais varié dans ses principes; pour rien au monde
je n'y renoncerai, et plutôt que
de chanter même indirectement
la Palynodie, je préfêre de ne
jamais marcher sous les Tilleuls;
s'il ne s'agit que d'une explication
franche de ma part conçue en
Termes respectueux j'y consens; mais qu'elle soit digne
d'un home, et qu'on soit de bonne foi avec moi, ce dont
il me faudra des Assurances d'une espêce trop positive pour
que j'y croye de longtems; car ce n'est pas dans les Républiques
et surtout pas dans celles de votre Pays qu'on se montre
généreux sur le Chapitre du Pardon des injures. Aureste
si vous le préférez, nous 1 mot biffure renverrons tout cela jus=
ques à l'Epoque de nôtre Entrevue. Recomandez
ma feme à la vôtre; voici le moment où elles vont
faire connoissance. Il y aura 13 ans en Fevrier que
je vous quitai: que vous me trouverez changé! mais
vous retrouverez mon Coeur et mon ame, et cela
vous consolera sur mes rides et mes cheveux blancs.
Mlle votre Cousine a été très affectée de la mort de sa digne
Mère, mais elle comence à s'accoutumer à cette triste idée
<2v> et vous devez être tranquille rélativement à elle. Quoi=
qu'une indisposition me retienne depuis quelques jours à la
maison et m'empêche de la voir, je sçais qu'elle se porte
bien. Il m'est impossible de vous marquer la route
que je suivrai, vû qu'elle dépend de la Saison, et de
beaucoup d'autres circonstances, mais vous la sçaurez
je pense assez tôt pour m'écrire là où je séjournerai.
Si j'ai de quoi voyager à l'aise, je ne me hâterai
pas dans le moment présent, la Santé délicate de mon
épouse éxigeant surtout de grands ménagemens.

Après avoir eu une débâcle il y a 8 jours, nous avons
dans ce moment 20 degrés avec un Ciel serein et
un beau mais stérile soleil. Ah! qu'il me tarde
de voir vos Côteaux, vos arbres, vos fontaines, vos
jolies maisons: que je languis de respirer l'air
<3r> balsamique de vos Contrées, de voir des fruits &c.
&c. Je suis assuré que tout cela me rendra la Santé
et la bonne humeur, dont j'ai le plus grand besoin, et
ce qui me mettra le comble à mesa satisfaction sera de
me retrouver tout près de vous. Ce n'est pas que je ne
regrette aussi ces Contrées: Durant les 12 ans que j'y
ai vécu, j'ai fait de bonnes Connoissances et des amis
que je quiterai avec peine. Il me faudra quelque tems
pour 1 mot biffure reprendre l'habitude de l'indépendance, et mes
2 Disciples que j'aime de tout mon coeur et qui me
le rendent bien, me manqueront souvent. Je vous
recomande mon beaufrère s'il est encore parmi vous.
Mes respects à Me votre Epouse ainsi qu'aux autres persones
de votre famille, rappelés moi au Souvenir de ceux
qui ne m'ont pas oublié. Ma feme vous dit beaucoup
de choses et vous some de tenir ce que vous avez promis de
la part de la vôtre. Adieu mon cher et bon ami, je
vous embrasse de tout mon Coeur et vous souhaite le bon an


Enveloppe

A Monsieur
Monsieur le Docteur Monod Assesseur
baillival
a Morges Canton de Berne
En Suisse 


Etendue
intégrale
Citer comme
La Harpe, Frédéric-César de, Lettre à Henri Monod, [s.l.], 05 décembre 1794, cote  BCUL IS 1918/H33, 142. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1123/, version du 17.02.2020.
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