Transcription

[Ostervald, Frédéric Samuel] et [Bertrand, Elie], Mémoire sur la vie de Monsieur Elie Bertrand, [s.l.], 1783

Mémoire
sur la vie de Monsieur
Elie Bertrand

Monsieur Elie Bertrand naquit le 13e May
1713 à Orbe, autrefois capitale du pagus urbigenus, dont
parle Jules-Cèsar, l’un des quatre Cantons, qui partageaient l’an=
cienne Helvétie; Ville maintenant dépendante des cantons de Berne
et de Frybourg. Il fut le cadet de trois frères. Son père qui
portait le même nom de baptême que lui, était justicier et prési=
dent du consistoire de cette Ville, où il est mort en 1757.

Celui-ci était fils de Henry, réfugié de France depuis
la Révocation de l’édit de Nantes. Poussé hors de sa patrie
par les fureurs des dragons convertisseurs, avec deux millions
d’autres sujets du Roi, il s’était d’abord rendu à Genêve avec
ce qu’il avait pû réaliser et emporter de ses biens, et sept enfans,
tous en bas âge. Ne se croyant pas assez en sureté à Genêve
il se retira à Yverdon, Ville dépendante du Canton de Berne,
où il acquit les droits de bourgeoisie, de-même qu’à Orbe. Il
<2> mourut dans la première de ces villes en 1729:

Cette famille, originaire de Toulouse, y avait pos=
sédé les premières charges: Elle avait donné des Capitouls,
des conseillers, des présidents au parlement, à l’église des
êvêques; un cardinal; à la France un Chancelier. Nicolas
Bertrand auteur du livre de gestis Tolosanorum était de cette
maison. Jean Bertrand, auteur de l’ouvrage de vitis jurisperitorusa,
y apartenait de même. Créé président du parlement de Toulouse
par Charles IX; il mourut en 1594 au milieu des guerres
civiles, toûjours fidèle à son Roi. Etienne l’ainé des Six
enfants du président fut tué à l’age de 23 ans, dans une Sédition,
en 1589, laissant un fils encore enfant, qu’il avait eû de Françoise de
Vabres, de Chateauneuf . Il Etiene avait embrassé come sa femme, la réligion
réformée, et il est ainsi devenu la tige de la branche protestante de la
famille Bertrand. Il fut le Bisayeul un des Ayeux de Henri, qui se refugia en Suisse.

On peut recueillir ces détails et plusieurs autres relatifs à cette
famille dans l’histoire générale du Languedoc, publiée par deux
Bénédictins, Claude de vic et Joseph Vaissete, imprimée à Paris en
1730, et 4 volumes in folio , et dans la vie du président Jean
Bertrand, composée par son fils Bertrand de Catourze, mise à la
tête du livre sur la vie des Jurisconsultes, imprimé dabord à Toulouze
et réimprimé à Leyde en 1675.

<3> Après cette courte digression je reviens à celui dont il est
question dans ce mémoire. Envoïé à l’academie de Lausanne
en 1728 par ses parens, il y fit ses études de belles Lettres
latines et grecques sous Mrs Ruchat  et d’Aples , et celles de
Philosophie et de mathématique sous M: de Traitorrens  son
concitoïen.

En 1732, il commença ses études de théologie, et deux
ans après, il alla, pour les continuer à Genêve, attiré par
la réputation de M: Alphonse Turretin , qui l’honora bien=
tôt de sa bienveillance. La phisique et les mathêmatiques
occupaient ses heures de loisir, sous M: Cramer , que
l’académie perdit trop-tôt. Il fit aussi un cours de droit
naturel avec M: Burlamaqui , dont on a ensuitte imprimé les
caïers.

Après deux Années de Séjour à Genêve , il revint à
Lausane, d’où il partit bientôt pour la Hollande; au prin=
tems de 1736 il se rendit à Leyde. Des Savans très
célèbres rendaient alors cette université fort renommée: Il
suffit de nommer Boerrhave , Albinus , Gobius, Vitriasius,
Burman , Schultens , S’Gravesande . Il s’attacha surtout
à ce dernier, avec qui il fit un cours de physique expéri=
mentale, et qui l’engagea à se charger, come Gouverneur, de
<4> la direction des études du fils ainé du Comte de Vassenaer ,
Seigneur de Twickel . Ce jeune Seigneur a porté dans la
suite le nom de Vassenaer d’Obdan; il est mort sans avoir
été marié, dans un âge peu avancé.

Sollicité à se fixer en Hollande, où on lui proposait des
projets d’établissement, l’amour pour sa patrie et sa tendresse
pour ses parens, engagèrent le jeune Savant à revenir en
Suisse vers la fin de 1739.

Pendant son Séjour en Hollande, il avait déja pris
part à l’établissemt d’un nouveau journal, dont le premier
volume parut à la Haye, au commencement de 1738,
sous le tître de nouvelle bibliothèque, ou histoire litéraire
des principaux écrits
 , chez: P: Paupie, qui en fut chargé
jusqu’en 1742. Dès lors le libraire Gosse  continua ce Journal,
et jusqu’au 15me volume, il y a nombres d’articles de M:
E. Bertrand. Il avait fourni aussi quelques pièces pour
le Philantrope , que son frère Jean, le second de la famil=
le, faisait imprimer à la Haye chez Husson en 1738.

C’est, dans le même tems que ce frère puisné, mort en
1777, premier Pasteur d’Orbe , publiait en Hollande
<5> ses excellentes traductions de l’Anglais, du poème de
Leonidas de Glower , des lettres des morts aux vivans 
de Me Rowe , des Sermons de Forster, des Voïages de
Kolbe chez les Hottentots etc. Le même Jean s’est illustré
dans la Suitte, par divers prix remportés de la part
de la Société oeconomique de Berne, par ses nombreux
et utiles écrits sur l’oeconomie rurale publiés dans les
recueils de la même Société , par son Traité de l’irrigation
des près
  imprimé à Lion; enfin par un grand nombre
d’articles dans l’encyclopèdie oeconomique ; ouvrage publié
à Yverdon en 16 Volumes in 8o. Ainsi l’amour des
Sciences semble héréditaire dans cette famille.

Je reviens à M: Bertrand le cadet. De retour
de la Hollande dans sa patrie, il entra dans les épreuves,
ou les éxamens pour le ministère, et il reçut l’imposition
des mains à Lausanne le 25 Mars 1740. C’était
le but principal auquel il avait toûjours dirigé ses
études variées.

Ce même gout pour l’exercice du ministère l’engagea
à se charger dès le commencement de l’année 1741
<6> de la petite Cure de Ballaigue, dont il remplissait les
fonctions, avec la plus grande éxactitude depuis Orbe,
quoique ce Village fut éloigné de près de deux lieues de
la ville. Tel était son zèle, accompagné de douceur et
de prudence, pour l’avantage de ses paroissiens, le soula=
gement des pauvres et l’instruction de la jeunesse, que je
sais qu’il était encore regretté dans cette paroisse longtems
après l’avoir quittée, et que quand il en partit après un
Sermon d’adieu, tout son auditoire l’accompagna jusque
bien loin hors du village, en le comblant de voeux et de
bénédictions.

Au milieu de 1744 il venait d’être apellé, pour être se=
cond pasteur de l’Eglise francaise de Berne, par le Sénat, sans
épreuves, contre l’usage, parce qu’il avait prêché plusieurs fois dans
cette capitale.

Au commencemt de la même année il avait épousé Mlle L:
Main d’une famille réfugiée de Gien dans le Gatinois, où elle avait
laissé des biens considérables, administrés par la régie: maintenant
cette famille est éteinte en France comme en Suisse.

Placé à Berne, dans une église plus convenable à ses talens,
il s’apliqua à la prédication, et attirait nombre d’auditeurs. Il
prêchait surtout la morale, qu’il regardait come l’essence du christia=
tianisme. <7> Ses sermons avaient d’ordinaire une Suitte entr’eux, soit
par la liaison des matières qu’il traitait, soit par celle des morceaux
de l’écriture Sainte qu’il savait bien choisir, et qu’il expliquait. Son
langage était correct; son éloquence était simple, telle qu’il croyait
convenir à la chaire. Dans les éxercices de la Semaine, il faisait
des paraphrases sur les livres de l’écriture qu’il suivait: Ses réflêxions
étaient plus morales que critiques, toûjours accompagnées d’onction.
Persuadé que les fonctions publiques d’un pasteur ne sont pas
les plus importantes, il s’attachait à remplir les particuliéres, en
visitant les pauvres, les malades les affligés. Chargé de
l’instruction des Catèchumènes, il se rendait fréquemment dans l’é=
cole, et y faisait régulièremt des catéchismes. Il y avait trouvé
établi un catêchisme obscur, et imparfait, où des matières essentiel=
les étaient omises, tandis que des questions douteuses y étaient
hardiment définies: Sans contredire jamais la doctrine qui y était
enseignée, il composa un catéchisme sous le tître d’instructions
chrêtiennes
 , où règnent l’ordre, la clarté, la précision. A chaque
réponse, toûjours courte, est joint un passage de l’écriture bien
choisi. La morale y est clairemt exposée; mais je ne doute pas
que si l’auteur en avait été le maître, il n’eut encore retranché quel=
ques questions, qui s’y trouvent. Ce catèchisme fut d’abord
imprimé à Zuric en 1753 et réimprimé à Lausanne en 1757 [sic]. Il
<8> fut ensuitte traduit en allemand par M: Zollikoffer pasteur à
Leipsic. Il y a eû plusieurs éditions allemandes; la
derniére est de 1779, en octavoLeipsic.

Un celebre professeur de Genêve ayant ensuite pris
le même titre d’instructions chrêtiennes  pour publier un cours
de réligion, en plusieurs volumes; et cet ouvrage ayant été dénoncé
à un Sinode en Hollande, y fut condamné comme contraire à la
doctrine des églises réformées. On publia sur cette équi=
voque que le catéchisme du pasteur de Berne avait été dé=
saprouvé par le théologiens flamands. L’erreur fut cependant
ensuitte reconnuë: mais il est surprenant que cet ouvrage judicieux,
adopté ailleurs, ne soit plus en usage dans l’église qui l’avait
vû naître.

Sincèremt attaché au gouvernement, comme tout ministre doit l’être,
M: Bertrand prononça en 1749, deux Sermons à l’occasion de la
conjuration qui venait d’être découverte et dissipée: on désira qu’ils
fussent imprimés, et ils parurent à Lausanne avec la traduction fran=
caise d’un Sermon de M: le professeur Altman  sur le même
sujet . Divers autres Sermons de circonstances furent aussi imprimés
en différens tems, sur des copies que le prédicateur prêtait par=
ce qu’on les lui demandait.

L’académie de Lausanne venait de perdre M: Ruchat
<9> alors professeur en théologie. Elle noma, en février 1751, suivant
l’usage, ceux qu’elle jugeait capables de paraitres dans les disputes,
ou les éxamens institués pour règler éclairer le choix du Sénat de Berne.
M: Bertrand fut du nombre des nommés: il ne crut pas se
devoir dispenser de paraitre, come il l’avait fait auparavant, lorsqu’il
avait été nommé pour la chaire de mathématique et de physique ex=
périmentale, que M. Blauner  obtint dans l’académie de Berne.
La dissertation de M: Bertrand sur un Sujet prescrit tiré au Sort,
qui doit être composé dans quelques jours, et qui fait avec les disputes
publiques, une des épreuves, fut imprimées à Zuric dans le museum
helweticum
 . On voulut retenir le pasteur à Berne, et Mr
Sécretant  fut placé dans la chaire vacante à Lausanne.

Quoique fort attaché à ses fonctions pastorales, publiques
et particuliéres, M: Bertrand trouvait encore du tems pour soutenir
une correspondance avec divers Savans ètrangers et pour faire des
études d’histoire naturelle qui étaient devenuës son amusement. Il
amassait insensiblemt un cabinet d’histoire naturelle, dont il publia
le catalogue abrégé en latin et en français à Berne en 1752. Celui
qui sait ménager le tems devient capable en quelque sorte de le
multiplier, et d’expédier plus d’ouvrage que tout autre. Accoutumé
à de lever grand matin, par une heureuse habitude contractée
<10> dans la jeunesse, il avait déjà fait de bonne-heure, l’ouvrage
que celui qui se lève tard aurait eû de la peine d’exécuter dans le
reste de la journée. Il mettait dailleurs beaucoup d’ordre dans
ses occupations: chacune avait ses jours et ses heures fixées.
Il avait encore l’habitude de ne jamais renvoyer à un autre jour
ni à une autre heure ce qu’il pouvait faire au moment présent.
Ainsi rien n’était jamais retardé ni oublié, et dans aucun tems
il n’était pressé par l’ouvrage. Officieux et bienfaisant, il était
toûjours disposé à rendre service ou à faire du bien, par lui-même,
ou par ses recommandations et par ses amis: il était fait pour
en avoir, et ceux qui l’ont été, le reconnaitront dans tous les traits
de ce portrait.

Sa correspondance avec M. de Maupertuit  et avec M:
Formey  lui valurent son association à l’académie de Berlin,
dont il reçut le diplome en 1752.

Deux ans après il fut agrégé à celle de Goettingue:
il dût cette nouvelle distinction littéraire au retour du célèbre
Baron Haller  dans sa Patrie, et aux liaisons qu’il
forma aussitôt avec ce grand homme.

Souvent il fournissait à M: Formey des articles ou
<11> ou des lettres, qui étaient insérées dans la nouvelle bibliotèque
germanique
  et d’autres à M. Chais , qui étaient publiées dans
la bibliotèque des Sciences et des arts .

C’est en 1752 qu’avait paru à Zuric les mémoires
sur la Structure interrieure de la terre
 , que M: Lehman 
copia en divers endroits, et qu’il ne laissa pas de critiquer.
On trouve dans cette production d’un philosophe sage, de
l’ordre de la précision. C’est une partie de la théorie de
notre globe, d’où l’on n’a pas cherché à éloigner l’idée d’un Dieu
créateur et conservateur. Comme l’auteur avait souvent parcouru
autrefois les montagnes de la Suisse, en observateur attentif, tous les
phénomènes sur l’état de la terre, sur ses couches et ce que s’y trouve
sur leur dispositions, leur inclinaison, leurs maniéres diverses, leur
correspondances, y sont fort exactemt exposés. Tous les Sistêmes
imaginés pour expliquer ces phénomênes y sont fidèlement présen=
tés; mais ce philosophe n’a pas sû alors se garantir de l’en=
vie de rendre aussi raison de l’origine des pierres figurées, dépouil=
les apparentes de la mer, renfermées dans les lits de la terre: il a
lui-même abandonné dans la suitte son Sistême, come on le voit
dans ses autres ouvrages. Il supose dans celui-ci que ces pierres,
<12> ressemblantes aux corps marins, coquillages, poissons, litophites
ont été formées à la création avec cette figure déterminée, ainsi que
tous les fossiles cristalisés, ou qui ont une figure propre et constante,
pour mettre par là de la variété dans le règne minéral et une sorte
de rapport entre la terre et la mer. Cette suposition, il faut en
convenir, n’est pas sujette moins de difficultés que les autres hy=
pothèses, que l’auteur refute: chacune a eû son règne; la mode en
a décidé: la retraite lente et successive des mers a eû son tems; puis
le déluge universel a eû la vogue; aujourd’hui les volcans sont
plus à la mode; on en trouve les traces partout. L’homme, il
faut en convenir a assés de lumières pour recueillir quelques uns
des phénomènes de la nature. Voilà sa tache ici bas: mais il n’a
pas assés d’intelligence pour rendre raison de ce qu’il aperçoit: Tout
est lié dans l’univers: il faudrait pouvoir saisir la chaine universel=
le toute entiére. Qui est-ce qui en est capable?

M: Gotsched , qui s’occupait avec succès à Leipsic, à per=
fectionner la langue et la littérature allemande, était depuis quelque-
tems en correspondance avec M: Bertrand: il le fit associer dans
l’académie des beaux arts de cette ville en 1755. Celle de Maïence
lui fit le même honneur en 1756, de même que la Societe de
phisique de Bâle.

<13> Il y avait alors plus d’une année que M: de Voltaire , las
des cours, aïant déplu au Roi de Prusse à l’occasion de la dia=
tribe fameuse publiée sous le tître d’akakia , cherchant une retraite
tranquille, qu’il ne sût jamais trouver, s’était rendu en Suisse, d’abord
à Prangin près de Nions, ensuitte à Monriond près de Lausane,
après cela à St Jean, proche de Genêve, qu’il nomma les
Délices, enfin à Fèrney qu’il acheta et qu’il bâtit. A son arrivée en
Suisse, il avait prévenu M: Bertrand, pour le consulter sur les
moïens de faire quelqu’acquisition dans le pays de Vaud ou aux
environs. Dès lors et pendant toute la durée de leur correspondance,
qui se soutint jusqu’au dernier voyage à Paris, où l’homme célèbre
trouva la mort, suffoqué par les fumées de l’encens, le philosophe
suisse ne cessa jamais de lui présenter avec modestie et liberté de
sages conseils, qui furent quelques fois écoutés, mais jamais entièrement
suivi.

"Attaquez, lui disait-il, l’intolérance, l’esprit de persécution, le
fanatisme: renverséz les autels Sanglans de la superstition, fille cruelle
de l’orgueil et de la folie. Nouvel Hercule purgez la terre de
ces monstres, qui l’ont si souvent désolée; vous vous couvrirez d’une
gloire immortelle: mais respectez la révélation, ce sistéme moral
<14> si admirable, comuniqué du ciel aux mortels, afin d’assurer leur
bonheur sur la terre, et de les perfectioner pour une autre oeco=
nomie qu’elle offre à leur désirs, comme à leur espérances."

"Vous confondez, lui disait-il dans une autre lettre, le christia=
nisme pur et simple, avec le christianisme corrompu par des dog=
mes téméraires, ou défiguré par des pratiques superstitieuses.
Vous ne distinguez pas mieux le Clergé modeste, qui regarde
la religion, comme étant dans l’Etât, d’avec les Ecclésiastiques
superbes, qui oublient que le règne du Christ n’est point de ce
monde, veulent établir un empire dans l’empire."

Il lui écrivait une autrefois à l’occasion de son traité sur la
tolerance: "Les véritables fondemens de cette divine tolérance
sont dans le christianisme même, qui apelle tout ses disciples
à faire usage de leur raison pour éxaminer et croire ce qu’ils
trouvent conformes à ses lumiéres, et qui leur ordonne de se
suporter en cas de dissentimens, en leur déclarant qu’ils seront
jugés selon ce qu’ils auront fait soit le bien soit le mal, et
non suivant ce qu’ils auront cru. L’amour fraternel et la cha=
rité, qui sont les devoirs essentiels de la réligion du Sau=
veur, sont aussi les vrais motifs de la tolérance. Ce n’est
donc pas le christianisme qui a produit l’esprit de persécution,
<15> si contraire à cette religion de paix de douceur, de patience de
suport: ce sont les passions, qu'elle condanne déguisées sous
le masque du zèle: c'est l'orgueil, l'amour de la domination,
l'interrêt, l'esprit de parti, la haine, tous ces mouvemens dérèglès
de l'ame, que Jésus Christ reprochait déja aux Pharisiens.
Rendez tous les hommes de vrais chrêtiens et il n'y aura plus
de guerre de religion, ni schisme, ni Sectes, ni disputes: d'accord
sur les points essentiels, ils s'aimeront, malgré quelques différen=
ces dans les opinions, ou les pratiques; ils vivront entr'eux
dans l'union et la paix. En attaquant la religion sous
le prêtexte d'établir la tolérance, on révolte tous les chrêtiens
et on ralume le zèle des persécutions. La tolérance, qui ne
sera établie que sur l'indifférence pour toute doctrine, laissant
subsister toutes les passions, se démentira tôt ou tard, dès
que quelqu'une de ces passions sera mise en jeu par un
motif suffisant."

Sur son poëme de la religion naturelle il lui écrivait,
"si tous les hommes étaient ce qu'ils devraient être, la religion
naturelle, clairement connuë et bien enseignée, suffirait sans
<16> doute pour les contenir dans la justice, et pour leur ap=
prendre à être bienfaisans: mais étans ce qu’ils sont,
corrompus et passionés, il leur faut une autorité, une sanction
supèrieure, une révélation divine, qui prévienne les effets
de l’ignorance, de la négligence et des erreurs, dictées par
la fausse logique des passions. De-même que dans la
société il est nécessaire qu’il y ait des Loix et une puissance
éxécutrice pour prévenir ou punir les actes extèrieurs injustes,
il est aussi indispensable qu’il y ait une déclaration cèleste,
accompagnée de promesses et de menaces, pour diriger les
intentions secrettes, les passions cachées, et pour rèprimer les
mouvemens interrieurs, capables de porter au mal. Renversez
la religion révélée de son throne auguste, vous rompez le
seul frein qui puisse retenir les hommes ou ignorans, ou
négligens, ou livrés à des passions violentes qu’ils prennent
pour guides. Attaquer une révélation, dont le seul but est
de faire règner la vertu et l’ordre sur la terre, c’est nuire
au genre humain; c’est affaiblir les liens de la Societé.
<17> Déclarez la guerre à la Superstition, au fanatisme, à l’intoléran=
ce, qui contredit tous les principes du christianisme; aux théolo=
giens témeraires, qui veulent définir ce qu’ils ne peuvent ni
comprendre ni expliquer; aux prêtres ambitieux, qui font
servir la religion pour satisfaire leurs passions: faites la
guerre à tous les corrupteurs du christianisme pur et simple;
je marcherai alors sous vos drapeaux en vous offrant mon
faible secoure: mais respectons et tachons de faire respecter
la religion sainte, que le Docteur divin a enseignée dans
ses discours, dans lesquels condamnant tous ces abus, il
ne prêche, que l’union, la paix, le support, l’humilité et
toute les vertus Sociales."

Voilà quelques traits que j'ai recueilli de divers frag=
mens des lettres de M: Bertrand, que j’ai eû sous les yeux.
Dans plusieurs réponses de M: Voltaire, que j’ai lues
aussi, on s’aperçoit qu’il était forcé quelques fois d’aprouver
les réflexions judicieuses de son correspondant.

A la nouvelle du tremblement de terre qui bouleversa
Lisbonne et se fit sentir en même tems dans une partie
<18> de l’Europe, au mois de Novembre 1755, M: Bertrand pro=
nonça deux sermons, dont M: de Voltaire entendit parler
par les genevois qui s’étaient trouvés parmi les auditeurs.
Il les demanda au prédicateur, et les fit tout de suitte im=
primer à Genêve. Ils furent peu après réimprimés à Vevey.
A cette occasion M: Bertrand composa des mémoires histori=
ques et physiques sur les tremblemens de terre , qui furent
dabord imprimés à Vevey, et réimprimés à la Haïe chez Gosse.
Entre les diverses causes qui concourent à produire les phé=
nomènes efrayans des tremblemens de terre, ce naturaliste
ne parle point de l’électricité: on prétend cependant que le
feu électrique y contribue pour quelque-chose, peut-être pour
beaucoup.

Dans le même tems, la veine poètique de M: de
Voltaire était excitée par ce terrible évênement. Il envoïa son
poëme manuscrit au prédicateur. Il y attaquait avec dureté
l’optimisme de Leibnitz et de Pope, et même la providence
divine. Le philosophe chrêtien lui fit part de ses remarques:
Le poëte adoucit quelques traits. J’ai comparé le manuscrit
envoyé avec les vers qui furent imprimés. Je n’ai vû que
<19> de trop legers changemens dans un ouvrage, qui en aurait
demandé de bien plus considerables.

En 1756 le collègue de M: Bertrand, M: De Trey
étant mort dans un âge avancé, celui là fut élu par le
Sénat de Berne premier pasteur de l’Eglise française.

Henry Bertrand, l’ainé de la famille, était mort
assès jeune, conseiller à Orbe. Le pasteur de Berne s’était
chargé, après la mort de son ainé, de ses deux fils. Il
avait destiné l’ainé de ses neveux, Jean Elie , à l’étude des
Sciences: Ses talens et son aplication le rendaient propre à
y réussir. Il n’avait que 20 ans lorsque son oncle le
présenta en 1757 pour le poste de Recteur du collège de
Neûchâtel. M: le Banneret Ostervald ancien ami
du pasteur de Berne, et qui méritait de l’être de tous ceux
qui le connaissaient, homme instruit et rempli de zèle pour
l’avancemt des connaissances dans sa patrie, était pour
lors à la tête de la magistrature, et en même tems chef de la
commission du collège. Il a donné au public une géographie
élémentaire historique et politique, très bien faite, et qui a été
<20> imprimée plusieurs fois en français et en allemand. M: Jean
E: Bertrand fut élu par le grand-conseil, qui dans la
suitte lui donna le Tître de professeur en belles lettres, et la
bourgeoisie de Neûchâtel. Le nouveau professeur épousa
la fille ainée de M: le Banneret Ostervald, qui est de l’une
des ancienes familles nobles du comté de Neûchâtel. Ce jeune savant,
apliqué avec trop d’ardeur à l’étude, est mort malheureusement
en 1778 à la fleur de son âge, vivement regretté de tous ceux
qui le connaissaient, laissant une veuve chérie et quatre jeunes
enfants. On a de lui une édition d’Europe avec des nottes,
quelques dissertations, et deux volumes de Sermons. Il avait
formé le grand projet de la réimpression de la description
des arts et métiers
 , publiés à Paris par cayers infolio: il
y a fait des aditions considerables avec des nottes, des
éclaircissemens et des mémoires nouveaux. Il a poussé ce
projet important jusqu’au 12me volume in 4o. M: le Ban=
neret Ostervald l’a continué avec le même Soin et la même
intelligence jusqu’au 20e volume.

Le livre sur l’usage des Montagnes avait paru
<21> en 1754. M: E: Bertrand y avait joint un essai de
catalogue méthodique des fossiles . On y prouve con=
tre Burnet  et d’autres philosophes que ces montagnes,
dont notre globe est hérissé des son origine, de même que
celles de la Lune, sont utlies et indispensables, et ne sont
nullement des irrègularités superflues, mais des arrangemens
de la Sagesse suprême. Cet ouvrage avait été traduit en
allemand; il donna lieu à la correspondance philosophe
suisse avec le chevallier de Linné , le Pline de la Suède,
qui lui demandait des éclaircissemens: il le fit agréger à
l’académie royale de Stockholm, et lui en envoïa le diplome
en 1758:

La même année M: Manetti , président de la
société de Florence, et M: Allioné  de Turin lui anoncèrent
que cette illustre compagnie l’avait adopté come un de ses
membres honoraires; tandis que d’un autre côté le Comte de
Tressan , si connu par ses talens et ses productions
agréables, et si attaché au Roi Stanislas , le faisait recevoir
dans l’academie de Nanci, que ce roi philosophe, protecteur
<22> éclairé des Savans, honorait de sa faveur.

Quoique la correspondance et les fonctions de
M: Bertrand l’occupassent beaucoup, il trouvait du tems
pour tout, parce qu’il savait le ménager. M: le Comte
de Tressan lui avait demandé depuis quel tems on
parlait la langue française dans une partie du Canton
de Berne, tandis que l’allemand était la langue comune
du reste de la Suisse. Cette question donna lieu à un
petit ouvrage, rempli de recherches curieuses, et qui fut im=
primé à Genêve en 1758 sous le tître de recherches
sur les langues anciennes et modernes de la Suisse, et
principalement du pays de Vaud
 .

Dans le même tems, M: le Comte de Bernstorf ,
ministre en Dannemark, protecteur des Savans, avec
qui le pasteur bernois était en correspondance, lui en=
voïa deux médailles d’or, de la part du Roi, une pour
lui, avec commission de remettre l’autre à M: Haller.
Il s’acquitta avec empressement de cette commission. Ce
ministre proposait en même tems à M: Bertrand de
<23> venir à Coppenhague, pour être à la tête d’un cabinet
que l’on commençait former et dans une Académie
qu’on voulait établir sur un nouveau plan: Mais at=
taché à sa patrie, à ses parens, à ses amis, à son
ministère, il refusa les offres avantageuses qu’on lui
faisait.

On fondait en 1759 l’académie de Munich ou de Baviére
et les Savans qui étaient chargés de faire choix de quelques
étrangers célèbres, adressérent au Pasteur de Berne et à son
neveu de Neûchâtel deux diplomes d’associés.

Il y avait eû à Lion deux académies; l’une pour les
sciences, l’autre pour les arts. On venait de les réunir pour
ne former qu’un corps. M: le Conseiller de la Tourette  correspon=
dant de M: Bertrand pour l’histoire naturelle qu’ils culti=
vaient tous les deux; lui annonça de même que M: l'A: Pernetti ,
qu’il avait été agrégé, en 1759, à cette illustre compagnie.

Ce fut aussi au mois de Janvier 1759 que M: M: Engel ,
Tschiffeli , Tscharner , de Graffenried , de Tavel , et quelques autres
citoyens éclairés de Berne, la plûpart membres de l’Etât, aussi
<24> distingués pour leurs lumières que pour leur zèle pour le bien
public, formérent le plan de l’établissement de la Societé oeco=
nomique de Berne. Bientôt ils associérent M: Bertrand
à leurs travaux, et ils le chargérent de la correspondance fran=
caise dans le païs et au dehors. Cette Societé ne tarda pas
à acquérir de la célebrité, comme on peut s’en convaincre par
le recueil de ses mémoires, et par l’empressement de divers
Savans et de plusieurs Societés à entrer en correspondance avec elle.
Elle aurait pû aussi sans contredir se rendre utile, si elle avait
été encouragée, et qu’elle se fut soutenuë comme dans ses brillants
commencemens qui furent si brillants.

A peu près dans le même tems M: Bertrand
reçut du Sénat académique de Berne, la Commission de ras=
sembler dans un Code les ordonances ecclésiastiques du Sou=
verain, publiés en différens tems, pour la conduite des ministres
de l’évangile et des églises du Pays de Vaud. Il fut aussi
chargé de faire une traduction française de la confession helvê=
tique, écrite en latin, et qui n’avait encore paru que dans
cette langue et en allemand. Cette traduction française fut
<25> imprimée par ordre et aux fraix du Souverain avec une
préface historique du traducteur, et elle fut distribuée dans
toutes les èglises du païs de vaud. Le code fut éxaminé par
une commission et unanimément aprouvé. Il reçut la Sanction
de LL: EE: du Sénat: Imprimé aux fraix de l’Etât,
il fut aussi envoyé dans toutes les églises et à tous les
Pasteurs du Pays de vaud. Quoiqu’il n’y eût dans ce
code qui les ordonnances mêmes du Souverain, émanées
en différens tems, et mises en ordre, sous certains chefs
ou tîtres, sans aucune adition, ni aucuns règlemens nou=
veaux, plusieurs ecclésiastiques et quelques laïques par
des motifs différents, firent des remontrances et des mé=
moires contre cet ouvrage, qui quelques années ensuitte,
après le départ de M: Bertrand de Berne, fut abrogé:
On lui substitua, avec quelques changemens, une traduction
française du code fait auparavant pour les églises alle=
mandes du canton.

Dans les années 1760 et 1761, on forma en
<26> France le projet de l’établissement de diverses Societés
royales d’agriculture. M: Bertrand avait été consulté
et en correspondance sur ce Sujet avec M: le Marquis
de Turbilly  et diverses autres personnes de la capitale
et des Provinces. Plusieurs de ces Sociétés établies
voulurent s’associer le Secretaire français de celle le Berne.
De ce nombre furent celles de Paris, de Lion de Tours
etc: etc: La plûpart dès lors paraissent aussi être tom=
bées dans la langueur.

La Société de Dublin avait de-même recherché
sa correspondance. Elle l’associa encore à son corps, et lui
envoya en 1762 une médaille d’Or avec cette inscription
au revers, viro clarissimo Elia Bertrand Societat
Dublinensis honoris ergo D.D. Juni 17. 1762
.

Il contribua en 1763 pour la fondation d’une bibliotè=
que publique à l’usage des Citoyens de la Ville d’Yverdon
sa patrie. Plusieurs de ses Concitoyens avaient
<27> généreusement formé ce projet si louable, ensorte que cette
bibliotèque, placée dans l’hôtel de ville, s’est considéra=
blement accruë depuis lors: établissement qui fait hon=
neur à la libéralité de ceux qui l’ont fondée et enrichie.

Au milieu de tant de travaux utiles, et d’une correspon=
dance aussi variée qu'étenduë, sans négliger ses fonctions pasto=
rales, M: Bertrand travaillait à un Dictionnaire universel des fossiles :
qui parut et 1763 à la Haye, en deux volumes in octavo. Bien=
tôt on en fit une édition contrefaite à Avignon, en un peu volume.
Cet ouvrage était dédié au Roi de Dannemarc Fidrich V.
C’est un manuel fort comode pour ceux qui souhaitent de
s’initier dans la minéralogie, pour ceux qui veulent former
un cabinet de fossiles, ou qui s’occupent à visiter et à éxami=
ner ceux des autres. Il y règne de l’ordre, de la méthode,
et de la précision .

La réputation et les correspondances de Monsieur
Bertrand lui avaient procuré celle de Madame la Com=
tesse de Mniszech, Dame d’un génie Supèrieur, veuve
du Comte de Mniszech, grand chambellan de Lithuanie :
<28> Elle était née Comtesse de Zamoysko fille de la princesse
Wisniovieska, dernier rejetton de l’illustre Maison des
princes Wisniovieski, qui avait donné un Roi à la Pologne,
plusieurs grands généraux, et qui était issuë des Jagellons.

Dabord cette Dame consultait M: Bertrand sur
l’éducation de trois fils, qu’elle désirait de bien èlever. Après
une suitte de lettres entr’eux, elle commença à Solliciter le
savant de se charger lui-même de l’éducation des deux ainés.
Celui-ci opposait des difficultés, des obstacles: Elle les le=
vait. Après une longue correspondance, qui semblait ne
rien décider, le second des fils, le Comte Michel, arriva à
Berne sans être attendu au commencement du mois de Juillet
1762, accompagné d’un ancien précepteur, qui devait le
remettre et retourner en Pologne, et d’un gentilhomme, qui
devait rester avec le jeune Seigneur. L’ainé, le Comte
Joseph, déjà Colonel en chef du Régiment des gardes
dragons de la Reine, obligé de rester pour être émancipé
par la Diette, et se faire reconnaître Staroste de Sanoch,
Starostie à jurisdiction, n’arriva que l’année suivante.

<29> Non seulement ces jeunes Seigneurs s’apliquérent à
faire de bonnes études, mais sans-cesse attentifs à suivre les
conseils de leur sage Mentor, ils pouvaient être cités comme
des modèles à la jeunesse; par leur politesse, leur aplication,
et la régularité de leurs moeurs. Persuadé que le travail est
le préservatif le plus sur contre les passions et contre le
désordre, leur gouverneur les occupait beaucoup et leur don=
nait l’exemple de l’application. Dans la même vuë il
chercha à les lier avec ses amis gens éclairés et vertueux.
Ils se firent ainsi des liaisons parmi les personnes les
plus distinguées, toutes plus âgées qu’eux.

La Religion est encore un autre frein contre les
penchans de la jeunesse. Sans jamais toucher aux
dogmes, qui séparent les protestans d’avec les catholiques,
le Sage Conducteur cherchait à leur inspirer du respect
pour le christianisme, à les préserver du philoso=
phisme, de l’incrédulité et de l’indiférence pour le culte.
Chaque Dimanche et les jours de Fête, ils allaient
à la Saint-Gines pour la messe, à deux lieues de Berne,
<30> dans le Canton de Frybourg. Il tachait de leur faire vi=
vement sentir que la morale est l’essence du christianisme,
et la tolérance un de ses principaux devoirs, puisque nous
serons jugés non sur ce que nous aurons cru, mais sur
ce que nous aurons fait.

Ces jeunes Seigneurs avaient été faits membres de la
Societé oeconomique, qui avait alors toute son énergie, son
activité et son éclat. Ils assistaient dans toutes les
assemblées. Chacun d’eux y présenta un mémoire de
sa composition. Ils firent graver le coin de la
médaille pour les prix à distribuer, et donnérent la
premiére en or, sortie de dessous ce coin, pour cette
question, quel devait être le Sistême de la législation
le plus favorable à l’agriculture, et ensuitte aux manufac=
tures et au commerce?
  M: Jean Bertrand pasteur
à Orbe, remporta ce prix, et M. Carrard  du même
lieu obtint l’accessit. Ces deux excellens mémoires furent
inserrés dans le recueil de la Societé. Ils furent aussi
<31> imprimés dans un volume à part, et ils ont été traduits
en allemand, et celui de M: J: Bertrand l’a été en
italien, et imprimé à Florence.

Occupé de tant d’objets divers M: E. Bertrand
n’en négligeait cependant aucun, et il fit encore imprimer
dans ce tems des élémens de logique  à Lion en 1764:
C’était le texte des leçons qu’il avait données sur cette
Science à ses illustres èlèves, en leur faisant faire des
éxercices ou des compositions sur des sujets choisis,
conformément aux règles prescrites; come sur la
maniére de former des idées distinctes ou complettes;
d’imaginer les divisions d’un sujet quelconque; de
trouver la vraye définition d’une chose; de former
une proposition selon son genre; de lier les parties
d’un raisonnement; de reconnaitre les raisonnemens
faux dans la forme, ou dans le fond; enfin de
rassembler, selon la meilleure méthode, des idées
<32> et des raisonnemens pour composer un discours, un mé=
moire ou une dissertation sur un Sujet de quelqu’importance.
C’était ainsi une logique mise en pratique successivemt
dans toutes ses partier. Certainement c’est de cette
manière que la logique devrait toûjours être enseignée.
Il en est de la logique come de la morale, la thèorie
sans la pratique n’est d’aucune utilité.

Au mois de Novembre 1764. M. Bertrand
accompagna M: M: les Comtes Mniszech à Zuric,
où ils allèrent pour présenter une Lettre de notification
du nouveau Roi de Pologne, Stanislas Auguste
Poniatowski , qui venait d’être élu le 27e Septembre
de la même année, et qui annonçait son élection au
corps Helvétique.

L’industrie de cette ville cêlèbre de la Suisse,
les manufactures qu’on y voit; les curiosités qui y sont
rassemblées en divers Cabinets; la bibliothèque publique;
<33> surtout les savans, qui s’y sont toûjours distingués en
différens genres, et dans tous les tems, attirérent l’atten=
tion de nos voyageurs curieux, qui furent accueillis avec
autant de politesse que de distinction. Ils assistérent
dàns une assemblée de la Société de physique, dont ils
admirérent les travaux et les vuës; ils en éxaminérent les
instrumens, les machines et diverses modèles curieux. Ils
virent et admirérent aussi M: M: Gessner , et tous les autres
Savans de cette Academie célèbre. Ils eurent encore la sa=
tisfaction d’y voir le Socrate rustique qui y avait été apellé,
et que M: Hirzel  son historien avait rendu si
renommé. Ils l’entendirent répondre à diverses questions
qui lui furent adressées, et raisonner avec beaucoup
de feu; mais dans un langage que des Zuricois
seuls pouvaient bien entendre.

M: de Mniszech l’ainé, à son retour à Berne,
comme Chef de cette députation, adressa au roi de
Pologne, avec la réponse du Canton de Zuric, faite
<34> au nom du Corps-helvètique, une relation de ce petit
voyage, bien propre à donner une idée avantageuse
de cette ville de la Suisse. Le Roi prenait le plus
grand interret à M: M: de Mniszech, soit à raison
des connaissances, du mérite, et des lumiéres supérieures
de leur mére, soit parce que la Soeur du Monarque
avait épousé le comte Zamoyski , ordinat de Zamos,
frère de cette Dame. Pour donner à M: Ber=
trand, leur Gouverneur, un témoignage de sa considéra=
tion, Sa Majesté lui fit parvenir à Berne un
Diplome de Conseiller intime de sa Cour, daté du 5
Mars 1765. exprimé dans les termes les plus hono=
rables; expèdié sous le grand sceau de la Républi=
que et celui du Roi.

Depuis longtems M: Bertrand était sujet,
par intervalles, à des enrouemens de voix, qui al=
laient quelques fois jusqu’à une sorte d’aphonie. Ces
accidens lui faisaient d’autant plus de peine qu’il
<35> état obligé de faire venir de Lausanne de jeunes
Ministres pour précher à sa place. Souvent aussi
il avait des maux d’yeux. D’un autre coté il était
sollicité par Madame la Comtesse de Mniszech à
accompagner ses fils dans leurs voyages. Le Roi
même lui avait fait écrire qu’il souhaitait de le voir.
Espèrant de retrouver sa Santé dans un voyage dans
les provinces méridionales de France, il se détermina
enfin à demander à LL: EE: sa démission.

Il partit au mois de Juillet 1765 avec ses
deux amis et leurs gentilhomme. L'exercice du voïage
et la suspension de celui de la prédication, joint à
la chaleur du climat, rétablirent sa voix, remirent
un peu ses yeux et fortifiérent sa Santé.

Du midi de la France, nos voyageurs, traver=
sant la Franche-Comté et l’Alsace, se rendirent à Berlin,
d’où passant par Dantzic ils se rendirent à Varsovie
sur la fin d’octobre 1765.

<36> Il est peut-être peu de Voyageurs qui aïent
mieux observé tout ce qui méritait de l’être. Ils
voïaient par-tout les manufactures, les fabriques, les
atteliers, les Cabinets de curiosités, les machines. Ils
visitaient les Savans les Artistes. Ils faisaient des
notes sur tout ce qui était digne d’observation, utile ou
curieux. Ils décrivaient ce qui demandait à être
décrit. Les observations politiques, oeconimiques,
ou rurales ne leur échapaient pas. Ils obser=
vaient, questionnaient, réfléchissaient; chacun faisait ses
nottes; souvent ils se partageaient la tache comune.
On rassemblait ensuitte les notes séparées: on en fai=
sait un corps. On composait un mémoire sur un objet
particulier; ou une relation sur un lieu de Séjour.
Il est résulté de ce voïage et des Suivans plusieurs
volumes in quarto. Ce recueil, mis en ordre, eût
peut-être été digne d’être comuniqué au public. Ainsi
devraient voyager tous les jeunes Seigneurs.

<37> M: Bertrand passa l’hiver à Varsovie et
jusqu’au milieu de May 1766; en liaison avec tout
ce qu’il y avait de grands et de personnes instruites
dans cette Capitale, jouissant à la Cour et dans la Ville
de tous les agrémens qu’on peut trouver chez cette
nation hospitalière, plus prévenante qu’aucune autre
pour les étrangers, affable et généreuse. Pourvu
qu’on ait des maniéres honnêtes et modestes, il est
presque partout avantageux de venir de loin. Pendant
ce Séjour le Roi donna de fréquens témoignages
de bienveillance au philosophe Suisse.

Mais au milieu des amusemens d’une Societé
brillante, le Savant ne demeurait pas oisif. À la
requisition du Roi, dont toutes les intentions étaient
patriotiques, et les vuës grandes de-même que sur les
demandes de divers Seigneurs, il composa plusieurs
mémoires sur des sujets importans, tous rélatifs
à la Pologne.

<38> L’affranchissement des paysans, tous serf dans ce
pays-là, fut le premier sujet qu’il traita. Il cherchait dabord
à prouver que la Servitude du peuple cultivateur était contraire
aux droits de l’humanité, désavantageux aux propriétaires
des terres, défavorable à une bonne culture, funeste à l’Etât,
qui perdait par là sa meilleure défense. Ensuite il cal=
culait un projet de redevances à payer par les Cultiva=
teurs, à qui on abandonnerait la propriété d’une portion
de terres Sufisante pour son entretien et pour l’acquisition
de ces redevances. C’était le plan et le modèle d’une sorte
de bail amphitéotique par lequel le paisan devenait
libre et proprietaire. Ce Mémoire fut traduit en po=
lonais. Quelques Seigneurs offrirent à leur paisans
la liberté et la propriété, moïennant des redevances
fixées d’après ces principes; mais ces offres furent refusées
tant l’ame de ces peuples avilis est dégradée par la suc=
cession d’un esclavage honteux et inhumain : cependant quel=
ques paisans voisins de l’Allemagne, mieux instruits, se
prêtèrent à ces sages vuës.

<39> Il traita ensuitte une autre question non moins importan=
te, mais plus délicate: celle de l’autorité ecclesiastique, qu’il
réduisait à une autorité purement spirituelle, soumise 1 mot biffure
à la puissance souveraine. Ce mémoire tomba sans la suitte
entre les mains de M: de Voltaire, qui le fit imprimer dans
ses questions sur l’encyclopèdie. On le retrouve encore plus
complet , dans l’encyclopédie d’Yverdon à l’article ecclésiastique.

On demanda encore à notre voïageur un projet
d’éducation nationale, un plan pour l’établissement d’une
Societé ou academie royale des Sciences et des arts utils
à Varsovie . Ce furent les sujets de deux grands mémoires
qui n’ont eû aucune suitte.

Il écrivit aussi ses idées sur le commerce de la
pologne, et les moïens de l'étendre; sur l’utilité des
foires et la police à établir pour y attirer les
marchands . On s’occupa encore de l’établissement d’une
société pour favoriser l’emploi des laines du pays, et
la fabrication des draps: mais rien ne peur réussir
dans un païs rempli de troubles et de factions; où
<40> personne ne sait se soumettre au loix; où la subor=
dination est regardée come la perte de la liberté; où l’on
ne veut reconnaitre aucune puissance éxécutive ferme,
permanente et entiére; et telles ont été les causes des
malheurs de la Pologne .

Au commencement de 1766 M: Bertrand avait eû
avis que M: Calvet , professeur à Avignon, qui avait déjà
fait réimprimer dans cette ville le Dictionnaire des fossiles,
voulait rassembler tous les Traités du même auteur sur
l’histoire naturelle de la terre, sur les tremblemens de terre,
et les faire imprimer in quarto. A la requisition de ce
professeur, l’auteur fournit quelques corrections; l’ouvrage
fut dédié au Roi de pologne et parut orné du portrait
de ce monarque.

Au milieu du mois de May 1766 nos voïageurs
se remirent en marche. On donna à M: de Mniszech
un autre Gentilhomme pour les accompagner, M: Cicris=
zewski, jeune homme rempli du désir de S’instruire et
<41> qui était Sécrétaire auparavant de M: le Compte Zamoyski,
alors grand Chancelier de la pologne oncle de Mrs
de Mniszech.

Ils se rendirent dabord à la cour de Dresde;
de là à Cassel et à Hanau. Après de courts séjours
ils arrivérent dans les provinces unies, dont ils parcou=
rurent les principales villes, observant avec Soin tout ce
qui était propre à instruire, ou digne de curiosité. Ils
virent les principaux Savans de la Hollande, et à
Leyde en particulier M: le Professeur Allamand  compa=
triote et ami de M: Bertrand. Ils visitèrent de même
une partie de la Flandre, et ils vinrent s’embarquer à Calais
pour l’Angleterre.

Arrivés à Londres ils partagérent leur séjour
en trois Stations ou époques. Logés durant la premiére, à la
cité, ils visitèrent le matériel en quelque-sorte de cette grande
ville, les atteliers, les fabriques, les édifices publics. Ils
cherchérent à s’instruire de son commerce immense, et des
<42> relations qu’il pouvait avoir avec Dantzig et la Pologne.
Le musée britannique les occupa plus d’un jour. M: Ber=
trand y retrouva dans M: de Docteur Maty , l’un des direc=
teurs pensionnés, toute la complaisance, qu’il pouvait atten=
dre d’un ancien compagnon d’étude de Leide, où ils avaient
vécu ensemble dans leur jeunesse avec M: Mason , devenu ensuitte
sécretaire du feu Duc de Cumberland .

La Seconde époque de leur séjour dans cette Isle
fameuse, fut emploïée à parcourir quelques provinces, à
visiter quelques Campagnes, quelques-uns des parcs les
plus magnifiques, à voir quelques villes remarquables par
différens objets; Bath par ses bâtimens et ses eaux,
Bristol par son commerce, Oxford, Cambridge par
leurs Collèges, leurs Bibliotèques, et les Savans, Bir=
mengham
par ses manufactures et ses fabriques, Portsmouth,
Chatam, par leurs arsenaux de marine etc.

C’est à Bath, que M: Bertrand retrouva
<43> M: de Villette , qui avait été longtems ministre d’Angleterre
à Turin et à Berne, et avec qui il avait été fort lié dans
cette derniére ville. Ce ministre estimable retiré, jouissait
dans un lieu très agréable d’une honorable retraite, dans le
sein d’une belle famille, avec une pension si bien méritée
de la cour qu’il avait bien servie.

La troisiéme Station de nos voïageurs fut fixée
dans le quartier de Westminster, non loin du palais; ils
y louérent une petite maison. Alors ils furent présentés
à la cour, virent les ministres et la noblesse, et les Mi=
nistres étrangers. Par cet arrangement ils évitérent de
perdre du tems sur le pavé de cette ville si étenduë en
longueur. M: le Comte de Brühl , depuis longtems
ministre de Saxe à Londres, Seigneur très instruit et
fort consideré, fut le guide et l’introducteur de nos Voïageurs.
Ils assistèrent au mariage de l’infortunée reine de Dane=
marc
Caroline Mathilde ; au baptême d’un enfant de la
Reine; à l’ouverture des deux Chambres, à la presentation
<44> des adresses des chambres; à l’élection d’un Lord-Maire; à
sa présentation à la cour; aux fêtes de son installation etc.
Ils se trouvérent aussi quelquesfois aux assemblées de la
Societé royale, présidée alors par Milord Morton.
C’est chez le Docteur Pristley  qu’ils virent deux hom=
mes célèbres; M: Hume , occupé alors de la singuliére
quérelle que lui faisait Jean Jacques Rousseau , et sur
laquelle M: Bertrand conseillait au Savant anglais le
Silence, qu’il rompit par sa lettre à M: d’Alembert ,
qui fut aussitôt imprimée que reçuë, ainsi qu’on pouvait le
prévoir: l’autre personage illustre qu’ils virent, ce fut M.
Franklin , regardé alors comme un phisicien distingué, et qui
depuis ce tems a joué un si grand role dans les affaires
de l’Amérique, où il est né en 1706 à Boston.

Enfin nos Voïageurs quitterent Londres pour se rendre
à Paris au commencement de 1767. D’autres objets, d’autres
moeurs, des Spectacles bien différens se présentèrent aux regards
de ces observateurs attentifs et éxercés. Dans cette ville, qui,
<45> en tous genres offre les extrèmes du bien et du mal, du beau et du
laid, de l’opulence et de la misère, du vice et de la vertu; ils ne
virent que ce qui était agréable, utile ou propre à instruire. Heureux
les jeunes étrangers qui sont bien guidés, ou qui savent bien choi=
sir point de Séjour plus agréable, ni plus utile, point de
Séjour en même tems plus dangereux ni plus funeste.

Les trois voïageurs conduits par M: le Comte de la
Marmora, alors Ambassadeur du Roi de la Sardaigne, et qui
l’avait été en Varsovie; furent présentés, à Versailles, au Roi, à la
Reine et à la famille royale par M: de la Live  alors introducteur
des Ambassadeurs. A Paris ils furent aussi introduits chez
le Duc d’Orléans  et le Prince de Conti . Bientôt ils furent
admis, par les recommandations qu’ils avaient dans plusieurs
grandes maisons et dans quelques cotteries distinguées. Unefois
introduits à Paris dans quelques bonnes maisons, on en partage
tous les amusemens; les journées sont ainsi agréablement remplies.
Il n’en est pas de-même à Londres. Le Tableau que fait
M: Mercier  de Paris, n’en présente que le côté hideux:
il en devient plus piquant; mais c’est une caricature, qui peut
<46> avoir son utilité, si elle donne lieu à quelque réforme avantageuse.
Ce sont les parties honteuses que l’on découvre: nos voïageurs
ne virent jamais ce côté dégoutant de cette ville d’ailleurs si
superbe. Il faut chercher la plûpart de ces objets désagréables
ou dangereux pour les apercevoir, et ils les fuïaient. Dociles
sous la conduite d’un mentor judicieux, les jeunes Voïageurs
partirent, sans avoir rien découvert qui put blesser les yeux
ou offenser les moeurs.

Ils virent successivement les Savans, les gens de
lettres, les artistes chez M: Helvétius , chez Madame
Geoffrin , chez M: de la Live introducteur des Ambassadeurs,
chez Madame Necker , qu’ils avaient vue en Suisse et qu’ils
retrouvérent, comme ils l’avaient connuë fort éclairée, toû=
jours aimable et honnête.

La Maison de M: Watelet , de l’Academie francaise
et de celle de peinture et de Sculpture, auteur du poëme
sur la peinture, et de l’ouvrage sur les Jardins, leur offrait
tous les Dimanches et les jours de fêtes une Societé va=
riée, toûjours instructives et agréable. Il y avait concert
<47> toutes les soirées, et on partageait son tems en diverses chambres
entre la musique et la conversation. M: de Vatelet également distingué
par ses vertus, son urbanité, sa générosité tout comme par ses
talens variés, faisait le principal agrément de cette société déli=
cieuse. M: Bertrand avait auparavant fait sa connaissance
à Berne, dans un voïage que cet homme si aimable et si di=
gne d’estime, y avait fait avec son ami l'A: Coppette  Docteur
de Sorbonne, et Madame le Comte , Dame instruite dans tous
les beaux arts, et que les academies de Romme, de Florence
et de Boulogne voulurent associer à leur corps.

C’est avec regret que les voïageurs quittérent le sé=
jour de Paris, qu’ils avaient trouvé si agréable. Ils
reprirent la route de la Suisse et arrivèrent à Yverdon,
sur la fin de May, où la famille de M: Bertrand,
en quittant Berne, s’était établie, et où son fils avait
sous sa direction deux jeunes Comtes Potocki , fils du feu
Palatin de Kiovie.

Au commencemt de Juillet de l’année 1777  ils
partirent pour l’Italie par le Mont Cénis. Leur
<48> premier Séjour fut à Turin, où ils furent présentés au Roi
et à la famille royale. Ils virent dans Charles Ema=
nuel III  un vrai pére de ses sujets, et partout dans
ses Etâts des indices de la prospèrité croissante d’un
peuple heureux.

Delà ils se rendirent à Milan, où ils
retrouvérent les moeurs francaises plus que dans le
reste de l’Italie. De cette ville ils allérent à
Gènes. M: Vatelet avait donné à M: Bertrand
une Lettre pour M: de Lomellini  ancien Doge, Seigneur
d’un génie distingué, qui avait cherché avec plus de zèle
que de Succès à rendre ses lumiéres utiles à sa patrie.
De cette ville superbe ils passerent à Boulogne, où ils
visitèrent l’Institut, dépot immense d’une multitude de
choses curieuses, relatives aux Sciences et aux arts, et que
Benoit XIV a beaucoup enrichi. Ils ne furent pas moins
occupés à Florence, dans la Galerie et le Palais, où
<49> le gout, les richesses et la magnificence des Médicis et
de leurs Successeurs ont accumulé des choses rares et
précieuses dans divers genres. Le mérite du Grand-Duc
Pierre Léopold d'Autriche , quoique jeune, attirait déja
l’attention de chacun, et nos voïageurs rendirent avec plaisir
leur homage à un Prince, qui s’instruisait dans l’art de
régner, pour faire le bien qu’il éxécute avec succès.

Bientôt ils parvinrent à Romme, centre des rare=
tés de l’Italie. Clément XIII , Rezzonico vénitien,
occupait le Tronc pontifical, viellard affable, qui se lais=
sait gouverner. Ils reçurent sa bénédiction dans une
audience particuliére, présentés par le marquis Antici,
Ministre de Pologne. Le Cardinal français Albani 
en était le Protecteur. M: Bertrand avait fait connais=
sance à Berne avec le Comte Garampi  alors préfet
des Archives du Pape, et pour le présent sécretaire
du chifre. Ce Prélat procura aux voïageurs,
<50> les moïens de voir bien des choses avec plus de facilité
et des Secours pour s’instruire sur divers objets. La
Bibliotèque du Vatican est renfermée sans des armoires, et on
ouvre aux curieux toûjours les mêmes. A la recommandation du
Comte Garampi M: Assemanni  fit voir tout ce que M: Bertrand
desirae, soit en imprimés, soit en manuscrits. Il y a quaran=
te-mille volumes. Le nombre des volumes imprimés ne vâ pas
au delà. Il vit les manuscrits orientaux, les manuscrits grecs,
les manuscrits enlevés à la bibliotèque de Heidelberg; des
manuscrits choisis etc. Dès lors le Comte Garampi a été Légat
à Varsovie et ensuitte à Vienne. Les monumens de l’ancienne
Rome, et les magnifiques établissemens et superbes édifices de
Rome moderne, occupaient nos voïageurs, qui, sans cicerone,
mais aidés des descriptions imprimées, visitaient tout avec
ordre, avec assiduité et avec intelligence, décrivant tout ce qu’ils
voïaient de remarquable: Masures, restes précieux d’anciens
édifices, Statues, bas-reliefs; palais, églises, fontaines,
tableaux, galeries et cabinets de particuliers, rien ne fut
<51> omis, rien n’échapa à leur recherches et à leurs observations.
Les journées, les heures étaient ménagées et toutes emploïées,
par intervalle quelques matinées étaient consacrées à décrire
ce que l’on avait vû et noté. Pour leur délassement ils
trouvaient dans les Palais du Vicomte d’Aubeterre , Am=
bassadeur de France, de M: l'A. De Veri , Auditeur de
note, et de M. de Bréteuil , Ambassadeur de Malte, tou=
tes les douceurs d’une Societé agréable. Les conversatione
dans les palais des prélats, des prince et des grands
ne leur parurent ni agréable ni instructives.

Ils partirent de Rome pour Naples par
Caserta, palais superbe, qui n’était pas fini, et qui ne
l’est point encore: Son aqueduc pour amener les eaux dans
des jardins, qui n’existaient pas encore, était achevé; ouvrage
grand et magnifique, aussi digne de l’ancienne Rome, que
celui de Montpèlier.

Le Baron d’Osten  Ministre du Roi de
Dannemark, â la Cour du Roi des deux Siciles, et qui
<52> l’avait été à Varsovie, présenta à Portici, les voïageurs au jeune
Roi Ferdinand IV .

Portici et ses cabinets si curieux, remplis de toutes sortes
de restes d’antiquités, tirées d’Herculanum et de Pompeïa; les ruines
même de ces deux villes, le Vesuve et tous les environs de
Naples, qui présentent par tout des vestiges de la Grandeur
romaine, et partout des curiosités singuliéres de la nature, oc=
cupèrent les voyageurs pendant quelques Semaines. Le Vésuve
offrait alors un Spectacle majestueux. Il était dans une gran=
de effervescence. Par une éruption latérale au dessous de l’orle,
coulait sans relache un torrent de lave ardente. Une colone
de feu, accompagnée de matiéres enflamées, de pierres ponce, de
scories consumées et de cendres, s’élèvait, plusieurs fois dans
une minute du centre du cratère, à une hauteur très considerable,
pour retomber, en se recourbant en parabole du côté opposé
au vent. C’était un énorme jet de feu; Spectacle bien intér=
ressant pour un philosophe, qui, onze ans auparavant
avait écrit sur les volcans et les tremblemens de terre: on
ne pouvait point alors aprocher de l’orle du cratère, qui
<53> était tout enflamé.

Ils quittérent Naples et revinrent à Rome
par le Mont-Cassin, pour visiter le trop magnifique
Couvent de Bénédictins, placé à grandé fraix et bien
inutilemt, au somet de l’Apennir, come pour montrer que
l’art et la dépense peuvent vaincre tous les obstacles, que
la nature avait opposé au faste d’un tel édifice.

Après un séjour encore de quelques semaines à
Rome, la Societé de ces voïageurs partit sur la fin de
Novembre 1777  pour Venise par Lorette, Ancone, Sini=
gaglia etc.

M: Bertrand avaït pour Venise une Lettre de
recommandation à M: Angelo Quirini , Sénateur très éclairé
qui aimait les Sciences, les Arts, et les gens de lettres. Il
les mit à portée d’éxaminer dans cette ville mistèrieuse
tout ce qui peut être vû par des étrangers. Il leur
procura l’entrée dans une assemblée du Grand-Conseil, et
ils assistèrent à toutes les déliberations à huis clos. Le
même Sénateur est venu dix ans après faire une visite
<54> à Yverdon à M: Bertrand, et ils ont été longtems en com=
merce de lettres ensemble.

Au comencement de 1768 nos Voïageurs se rendirent
à Vienne. Le Prince Poniatowski  frére du Roi de Pologne,
Général au service de l’Impératrice très estimé come officier,
mort depuis ce tems, les présenta à la cour, et les accom=
pagna dans les premiéres maisons, où ils furent reçus dès
lors, et pendant tout leur séjour avec beaucoup de politesses.
Les usages, les étiquettes, et le ton de cette Cour, ont été en=
tiéremt changés pendant le règne de François I  et de
Marie Thérèse . Il y a moins d’étiquettes que dans toute
autre cour, moins que dans celle de tel Prince de l’Empire
Souverain d’un petit pays. La haute noblesse y est instruite
et affable. Leurs maisons sont ouvertes à tout étranger,
qui a quelque mérite. L’Impératrice donnait l’exemple de
cette bonté facile et prévenante. C’est la moindre des révolu=
tions arrivées dans ces Etats, où tout est changé, et qui
sont remplis partout d’établissements utiles du dernier règne
malgré les guerres cruelles que cette grande Princesse a eû
<55> à soutenir. La Sagesse et le courage que montre Joseph II.
dans ses édits annoncent hautement qu’il connait également
les droits de l’humanité et ceux de la Souveraineté. Les
premiers ont été violés par l’intolérance, ceux-ci par les
usurpations et les prétentions du clergé romain. Déja l’Impé=
ratrice avait fait des règlemens pour réprimer l’intolérance et
contenir le pouvoir ecclésiastique: son fils travaille à consomer
l’ouvrage commencé. Puisse-t-il vivre longtems pour perfectioner
les grandes choses qu’il a commencées!

Pendant son séjour dans cette Capitale, M: Bertrand
vit les Savans, qui l’habitaient; en particulier l’A: Metastasio 
Poëte pensioné de l’Impératrice qui se rendait chez le Comte
Canal, ministre du Roi de Sardaigne. Cet Abbé si selè=
bre par ses mélo-drames, sorti d’une chaumiére de Frascati,
avait, dans son enfance, joué sur les ruës le role Singulier
d’improvisateur, qui n’est plus connu qu’en Italie. Gravina 
ayant ouï parler de ce petit prodige, le fit venir chez lui,
lui donna des sujets, que l’enfant remplit sur le champ
avec un choix d’expression, une facilité et une chaleur dans la
<56> déclamation qui étonnérent les auditeurs. Gravina en prit
soin, le fit èlever, dirigea ses études, et changea son nom de
Trapasso en celui de Métastasio. Il était très instruit dans la
litterature latine qu’il regardait come la Source, où devait être pui=
sé le bon gout et le véritable esprit. Il faisait grand cas
de Boileau ; mais il trouvait que les antitèses, les raports
de mots, et les opositions d’idées trop fréquentes dans les
ouvrages de Voltaire marquaient plus d’esprit que de gout,
plus de subtilité que de naturel.

M: Paul Riegeo, Professeur en droit canonique,
se distinguait dans l’Université par sa liberté de penser et
d'écrire. Il avait des idées justes sur la puissance civi=
le et sur l’autorité uniquement Spirituelle du clergé, ne recon=
naissant qu’une seule puissance dans tout Etât. Ces matié=
res furent souvent le sujet des conversations de ce profes=
seur avec le savant Suisse , qui lui communiqua le mémoire
qu’il avait composé en Pologne sur ce Sujet. Il lui procura
aussi un discours d’un illustre magistrat d’une république
d’Italie, où l’on prouvait que le dimanche seul était le
<57> jour de repos des Chrêtiens, d’institutions divines; que c’était
à l’Etât à aprouver, ou à réformer les autres jours de fête;
que c’était dans les jours de fêtes trop nombreux en Italie, que
se commettaient principalement les crimes, ce que l’on prouvait
par les régistres des tribunaux criminels; que l’augmentation des
fêtes diminuait la richesse d’un Etât, qui résultait du travail
du peuple; qu’un Etât, où il y avait plus de fêtes que
dans un autre, ne pouvait plus par ses manufactures
faire concurrance avec celui qui en avait moins, que le
gout pour le travail diminuait nécessairement à mesure
qu’on augmentait les fêtes. Il profita de toutes ces
idées, qui avaient été regardées comme impies en Italie,
dans un livre allemand, qu’il publia sur ce Sujet, et
qui fut aprouvé de la Cour et de tous les hommes sa=
ges. Dans tous ses écrits, ce Jurisconsulte posait
pour principe que le règne de Jésus Christ est
spirituel, que la Religion est dans l’Etât, qu’il ne
<58> saurait y avoir deux puissances dans la république,
que la conscience ne peut être soumise qu’à la persua=
sion. Telles étaient aussi les idées de M: Bertrand,
qu’il dévelopait dans le Mémoire qu’il lui remit, et qu’on
peut voir dans l’encyclopèdie d’Yverdon dans les articles
éclésiastique, liberté de conscience, et tolérance, etc.

M: Bertrand visitait aussi quelques fois le célè=
bre Van-Switen , dont la modestie et la simplicité égalaient
le grand-Savoir et le jugement exquis: homme à jamais
célèbre, à qui les Etâts de la Maison-d’Autriche doivent
des établissemens nombreux et utiles, qui immortaliseront
celle qui les a ordonnés et maintenus, comme celui qui les
a conçu, et en a tracé les plans. Jamais dans aucun
Siécle, un Savant n’a donné lieu à tant de changements
avantageux dans un grand Empire, ce qui prouve égale=
ment la force de son génie, et l’énergie de celui de la
grande Princesse qui savait juger, adopter et soutenir ces
<59> excellentes vuës.

Au commencement de Mars 1768 M: le Comte
Canal reçut à Vienne un courrier de Varsovie de la part
du Roi, qui lui annonçait que la Diette assemblée, lui
avait confèré l’indigénat, et tous les privilèges des nobles
polonais: le même courrier aporta des lettres à M:
Bertrand, qui lui aprenaient que la même Diette lui-=
avait fait une pareille faveur, et qu’elle l’avait deplus
établi pour un des Directeurs de l’Académie, qui devait
être fondée à Varsovie: mais les troubles civils et la guerre
funeste qui suivirent bientôt cette dette, ensuite le partage
d’une grande partie de la Pologne entre les trois Puis=
sances voisines, arrêtérent l’exécution de tous les projets
utiles d’un Roi éclairé, et bien intentioné pour sa Patrie.

Peu après la cloture de la Diette du printems de
1768: où, sous les armes de la Russie, on avait
dicté des loix qui déplaisaient à la nation, en parti=
culier celles qui rétablissant les droits des Dissidens,
<60> les mettaient partout en égalité avec les catholiques, la
Pologne fut de toutes parts en armes. La Confèdération
de Bar donna le Signal. Dix huit-mille Russes par=
couraient le pays pour dissiper ça et là ces troupes armées
sous divers chefs, sans correspondance entr’eux. A peine
une conféderation était elle chassée d’un district, ou dissipée
qu’elle reparaissait dans un autre endroit; ou, il s’en formait
une autre ailleurs sous un chef différent. C’est à ce peu de
correspondance que les Russes partagés en divers corps durent
leurs succès multipliés. Une multitude de Gentilshommes et
de Seigneurs, qui ne se déclaraient pas, pour ne pas ex=
poser leurs terres aux ravages des Russes, faisaient des
voeux pour les confèderés, ou leur fournissaient sous main des
secours. Les Ecclésiastiques soufflaient le feu de la discorde,
dont les Dissidens étaient principalement les malheureuses
victimes dans leurs biens ou dans leurs personnes. Plusieurs
furent égorgés quoique sans déffenses. C’est au milieu
de ces troubles, et d’une guerre, tout à la fois civile, religieuse
<61> et contre des étrangers, que nos voïageurs partir de Vienne,
réntrérent en Pologne par Cracovie sur la fin de Juin. A
peine eurent-ils quitté cette derniére ville, qu’elle fut assiégée et
prise par les confèderés, qui s’emparérent ensuitte du Château
sous la conduite de M: de Choisy  officier français. De Craco=
vie les voïageurs se rendirent à Varsovie, pour faire leur cour
au Roi, afligé des malheurs de son pays, et hors d’état d’en
arrêter le cours. De Varsovie ils partirent pour Wisnioviec
dans la Volhinie, où Madame de Mnizech s’était retirée, pour
se dérober, s’il lui eût été possible, à la vuë de l’affreuse désola=
tion d’un pays qu’elle chérissait, et pour veiller à la conserva=
tion de ses terres.

C’est pendant le séjour de M: Bertrand à Wisnioviec
que les Heydamaques ou Cosaques Zaparoviens, qui habitent
les bords et les Isles du Boristhene, entrérent en Armes dans
l’Ukraine polonaise, ravageant pillant et égorgeant indistinctément
catholiques, Grecs et Juifs. Dans la seule ville d’Human, où ils
entrérent par capitulation, ils massacrérent dix mille personnes,
et enlèverent tous les effets que la noblesse des environs avait
<62> cru y mettre en sureté.

Au mois d’Octobre 1768 M: Bertrand partit de
Wisnoviec pour revenir dans sa patrie. Il traversa sans
aucune mauvaise rencontre la plus grande partie de la Polo=
gne; que des confèderations multipliées, répanduës partout, ra=
vageaient, tandis que les Russes, sous prétextes d’arreter ces
ravages et de dissiper ces confèdérations, la désolaient avec
aussi peu de ménagemens.

En repassant par Varsovie, il eut l’honneur de pren=
dre congé du Roi, qui lui avait offert une pension et des
avantages fort considérables pour revenir en Pologne et s’y
établir.

Ces offres ne tentaient point un philosophe sa=
tisfait, de son sort, attaché aux lieux de sa naissance, et
qui disait souvent par conviction, que le bonheur dépendait
du contentement, come ce contentement est chez l’homme sage
en raison composée du peu de desirs des biens d’opinion et
de la facilité de satisfaire les besoins de nécessité.

Le Roi, avant le départ de M: Bertrand,
<63> lui fit expèdier dans les deux Chancelleries son diplome
d’Indigénat, qui assurait, à lui et à sa postèrité le rang et
tous les privilèges des nobles polonais, selon le de=
cret de la Diette de 1768: Ce diplome confirmé par les
signatures du Roi et des deux Chancelleries, dans les formes
requises, fut accompagné des trois grands Sceaux pendans,
dans des boëtes d’argent, de celui du Roi et de la répu=
blique, de celui du Royaume de Pologne, et de celui du
Grand-Duché de Lithuanie.

Continuant sa route, il déplorait les malheurs de la
Pologne, où il laissait tant d’Amis; pays infortuné au=
quel il était attaché par Reconnaissance, comme à une se=
conde patrie, qui l’avait adopté en lui donnant l’indigénat.
Il arriva sans s’arrêter à Breslau, traversant toute la gran=
de Pologne ravagée par les Confèderés, sans-cesse poursui=
vis par les Russiens . Tous ensemble ils passérent par
Prague, et arrivérent sur la fin de Novembre à Cham=
pagne Maison de Campagne dans le Baillage de
<64> Grandson apartenant à M: Bertrand: Bientôt ils
se rendirent à Yverdon, domicile de l’hiver, que M:
Bertrand avait choisi pour y finir ses jours.

M: de Felice , savant distingué, qui avait été
Professeur de physique et de mathématique à Rome
et à Naples sa patrie, était venu se fixer à Yverdon,
où il avait établi une imprimerie devenuë cèlèbre. Dés
l’année 1769, il avait formé le grand projet de réim=
primer l’Encyclopèdie de Paris, en corrigeant nombre
d’articles, en substituant d’autres, et en ajoûtant des arti=
cles omis. Malgré les clameurs et les menaces des li=
braires de Paris, soutenu par son courage et par son
assiduité au travail, ce savant comença son entreprise
en 1770 et il la termina en 1776, publiant ainsi, durant
ce court intervalle de de tems, quarante-huit gros volumes
in quarto de discours. La societé nombreuse de librai=
res de paris, depuis 1751. à 1765, avait emploié
quatorze ans à publier ses dix-sept volumes im folio,
sans les planches et sans des quatre volumes de suplémt
<65> qui n'ont fini d’être imprimés quen 1777.

Au commencemt de l’entreprise de Paris M: de
Voltaire avait sollicité M: Bertrand à y concourir, en
fournissant des articles d’histoire naturelle et de mineralogie .
Celui-ci avait en conséquence adressé au libraire Briasson ,
en 1756, quarante six articles sur ces matiéres. Il en
avait été remercié, et on lui envoya les volumes qui avaient
paru jusqu’alors. Ces articles furent remis, selon le rap=
port M: de Voltaire, à l’écrivain qui s’était chargé
de cette partie, (M: le Baron d’Holbach). Cet auteur
fit plus ou moins de changemens ces articles; il
en divisa quelques uns en deux, et ils furent tous im=
primés avec la même marque de cet auteur. Un seul
fut donné avec la marque du philosophe suisse: c’est
un petit article de géographie helvètique, Vallée du
lac de Joux
, où il se glissa encore plusieurs fautes.
Quelques autres savans étrangers ont fait de semblables
reproches aux Editeurs Parisiens: le philosophe Suisse
garda le Silence, aïant toûjours évité d’occuper le public de
plaintes qui ne regardaient que lui.

<66> Il y eût plus d’ordre dans la publication de l’Encyclo=
pédie
d’Yverdon. Tous les articles nouveaux ou refaits, furent
fidèlement marqués des lettres dont chaque Auteur avait fait choix.
Ceux de M: Bertrand le sont avec les lettres BC. Il y en a
grand nombres sur la minéralogie, sur l’hehminthologie sur l’histoire
naturelle en générale et sur la morale; les articles glaciers, ecclésias=
tique, religion, liberté de consciense, tolérance, morale et plusieurs autres
ont tous la même marque: grand nombre ont été tirés de là pour
être inserrés dans les quatre volumes du suplément de l’Encyclopé=
die de Paris, imprimée à Bouillon.

En 1774. on imprima à Neûchâtel des élémens d’Ory=
tologie, que M: Bertrand avait composé à la requisition
d’un amateur de cette Science, qui avait un Cabinet qu’il souhai=
tait de ranger métodiquement: en effet, un cabinet arrangé seu=
lement avec Simétrie, pour le coup d’oeuil, plait par la ré=
gularité, mais n’instruit pas: il satisfait la vuë, et non la
raison: c’est comme dans l’arrangement d’une grande bibliotèque,
si l’on n’avait égard qu’à la reliure et au format.

Tres souvent on avait demandé à M: Bertrand de
donner au public quelques-uns de ses Sermons: on en
<67> avait imprimé plusieurs séparément. Il consentit enfin de livrer
une suite de discours sur le sermon du Sauveur sur la montagne,
sous le tître de morale évangelique . Cet ouvrage parût à
Neûchâtel en 1775 en sept volumes in 8o.

Il avait donné en même tems des èlémens de morale uni=
verselle  qui furent imprimés séparément, et on les joignit aussi
à la fin de la morale évangelique, pour montrer la conformité
parfaite de la morale chrêtienne avec la morale naturelle. Ces
deux ouvrages furent aussitôt traduits en allemand par M: J: A:
Emmrich Professeur à Meiningue en Saxe et imprimés à Leipsic
en octavo.

L’année Suivante, 1776; notre Philosophe fit imprimèr à
Yverdon deux volumes in 8o de Sermons sur les fêtes
de l’église reformée pour servir de Suite à la morale évangelique
 .
Ces sermons furent aussi traduits en allemand et imprimés. Quel=
que tems auparavant M: Bertrand avait traduit de l’Anglais
et fait imprimer un volume des Sermons de Doddridge , et il avait
mis à la tête une Lettre où il recherchait ce que c’était que l’onction
dans la prédication. Il y définit très bien en quoi consiste cette
qualité essentielle de tout discours chrêtien.

On avait établi à Berlin une Societé des amis curieux de
<68> la nature: on adressa en 1776 un diplome d’association au
naturaliste suisse. En les remerciant il leur envoïa une disser=
tation sur la direction des montagnes de la Suisse, les Alpes
et les monts Jura, rélativement au méridien; sur le raport de leur
baze avec leur hauteur; sur la proportion de leur élèvation avec
l’angle que fait la ligne de leur pente; sur la ligne horison=
tale; enfin sur le raport entre ces pentes et leurs matiéres.
Il y observait quant au matiéres, que celles des monts
juras étaient la plûpart calcaires: mais il faisait remar=
quer qu’on trouvait sur la surface cà et là, des masses
anguleuses, dont plusieurs étaient énormes; d’une pierre sem=
blable au granite, s’élévant plus ou moins hors de terre;
enfin qu’outre celles là on y rencontrait des pierres Schisteu=
ses couchées à plat sur la pente des lits de pierres cal=
caires, et quelques fois, dans l’interruption des lits, des
cailloux. C’est dans ces couches calcaires qu’on découvre
ordinairement les pétrifications des corps marins. Les
matiéres des alpes sont beaucoup plus variées; ce sont
des pierres de grai, des pierres arénacées, des couches de
pierres schisteuses, des roches composées de diverses
<69> maniéres, par bancs, ou par couches; les lits sont plus
rarement de pierres calcaires.

Les Stratifications en général y sont plus continues,
moins remplies de fissures: de là vient qu’elles retien=
nent mieux l’eau: De là viennent les marais, les petits
lacs ou étangs, les sources abondantes qu’on voit, à une
grande élèvation sur les Alpes, et qui sont entretenuës
par la fonte des neiges perpétuelles; au lieu que les
couches des Monts-juras étant remplies de gersures, les
eaux ne paraissent qu’au milieu ou tout au bas des pentes,
des côtes, ou des Collines. L’auteur concluait par montrer
que tous ces arrangemens, faits dans des vuës très sages,
ne pouvaient être l’ouvrage du hazard aveugle, mais celui
d’une intelligence suprême, qui avait combiné les moïens
pour les fins.

Le naturaliste suisse, n'était pas du nombre de ceux
qui n’ayant habité que la plaine, ou une Capitale superbe,
écrivent cependant sur l’origine des montagnes; ils les
arrangent, les construisent au grè d’une hypothèse, déja
<70> adoptée; ils recueillent dans les livres, tous les faits
conformes à leur supositions, à leurs idées, et passent
sous Silence toutes les observations, tous les faits qui pour=
raient es contredire, ou les renverser. M: Bertrand, qui
avait fait plus d’observations que personne, disait souvent,
que nous n’en avons point encore assès pour hazarder
aucune hypothèse; que le devoir d’un philosophe était
d’observer, de rassembler des faits certains, de savoir en dédui=
re des conséquences imédiates, et que ce serait nos descendans,
après une nombreuse suite de Siécles, qui pourraient peut-
être essayer de découvrir les causes de ce qui est.

Guidé par ce gout pour les observations sur
l’histoire naturelle, le philosophe s’était fait une retraite
agréable sur une de ses montagnes, dans le balliage
de Grandson. Il y passait deux mois chaque année,
ceux de Juillet et d’Aoûst, quelques fois visité par les amis
et ses amies. Là il s’occupait à améliorer le terrain, à
embellir les environs de sa demeure, à méditer sur
les magnifiques ouvrages du Créateur. Nous devons à
<71> cette retraite sur cette montagne apellée Thévenon, un ouvrage
Sentimental qui parut à Neûchâtel en 1777, sous le
tître de Thèvenon, ou journées de la montagne , dont il
y a eû plusieurs Editions; et un autre qui parut l’année
suivante, Essais philosophiques et morals moraux sur le plaisir .
Tous les deux ont été traduits en allemand, et imprimés à
Leipsic.

On trouve dans le premier des réfléxions et du
sentiment, de la chaleur et des descriptions heureuses;
des observations sur l’histoire naturelle, et des contes
moraux interressans.

Dans le second, l’auteur s’attache à prouver que
le plaisir nait du sentiment de la perfection. Cela
peut être vrai des plaisirs intellectuels; mais les
sensations phisiques, agréables ou voluptueuses, ne
naissent-elles point d’un certain ébranlemt des or=
ganes des sens, indépendamment de tout sentimt
de perfection: ébranlement quelquesfois même contraire
à ce sentiment, ou, sans aucun retour réflêchi sur ce
<72> sentiment? celui même qui use, ou détruit ses organes
par ses excès, celui qui ne saurait avoir aucun sentiment
de perfection, ne laisse pas cependant de jouir du
plaisir. Cela ne parait donc vrai que des plaisirs
raisonnables, aprouvez par la réflêxion; ceux là, j’en
conviens, doivent toûjours étre accompagnés du Sentiment
de la propre perfection de celui qui les goute.

Il y avait longtems que M: Bertrand avait
composé des èlemens de la police générale d’un Etât ,
qui avait servi de texte à des leçons données sur cette
matiére importante. Quelques personnes en avaient des
copies, pensant que cet ouvrage, qu’il n regardait que
comme un essai, pourrait engager quelcun à traiter à fond
ce sujet interressant, métodiquement et avec plus d’étenduë;
il se détermina à faire imprimer cet essai à Yverdon,
en 1781 en deux petits volumes in 12o.

En 1782 M: le Professeur de Felice, savant
toûjours laborieux, dont la plume féconde avait déja
<73> enrichi le public d’une multitude d’ouvrages, entreprit de
réunir le Journal encyclopédique avec un choix de pièces
tirées du Journal de phisique de l'A: Rozier , et du
Mercure de France, en y joignant dans une quatriéme partie
des aditions sur la littérature d’Allemagne, de Suisse,
d’Italie et d’ailleurs: chaque mois il devait paraitre
un volume en 8o. Il pria M: Bertrand de contri=
buer pour cette quatriéme partie: Dès le premier Volu=
me, qui parut en Janvier 1782, on y trouve des Lettres
de ce Savant sur les phisionomies, où il combat le
sistème de M: Lawater  de Zuric, et de ceux qui croïent
qu’on peut juger avec certitude du caractère moral des
hommes par leur phisionomie. On trouve de la
même plume dans les volumes suivans, des extraits
des analises, des annonces de divers ouvrages.

Ses Lettres feraient souhaiter que ce philosophe
eut conservé des copies de ce grand nombre de Lettres
qu’il a écrites à divers Savans sur différentes matiéres,
<74> mais nous Savons qu’il les a détruites, de-même que la
plupart de celles qu’il recevait .

Nous savons aussi que ce philosophe laborieux
avait fait un cours de morale démontrée, dons ses élements
de morale
imprimés, n’étaient que le canevas; mais l’affai=
blissement de ses Yeux ne lui a pas permis de
corriger et de transcrire cet ouvrage pour l’impression.
Il avait encore travaillé un sistème des trois règnes de
la nature
, dont ses èlèmens d’oryctologie publiés ne
faisaient qu’une partie. Il n’a pas été en état de mettre
au net et en ordre ses manuscrits.

Enfin ce Savant ayant à peu près perdu un oeuil
par la confusion des humeurs; l’auteur étant fort affai=
bli, privé du plaisir de suivre des lectures, incapable d’écri=
re beaucoup, aprochant les Soixante et dix ans, et toûjours
laborieux s’occupait pendant l’Eté sur la Montagne
à la rendre d’année en année plus riante. Ici il fai=
sait une terrasse pour faire jouir à ses amis d’une vuë
<75> très vaste; là il aplanissait un terrain trop inégal, ailleurs
il arrangeait. Des pierres dont il débarrassait les patura=
ges. Partout il extirpait les buissons inutiles, ou bien
il en savait profiter pour pratiquer au milieu, des cabinets
ombragés. Sous la hache des ouvriers qu’il dirigeait,
s’ouvrait en dans ses bois des allées couvertes tortueuses,
interrompues ça et là par des ouvertures pour quelques
points de vuë, ou par des cabinets pour se reposer
à l’ombre, quelques fois environnés de rochers, sous
des voutes poëtiques, selon l’expression de M: l'A:
de Lisle .

Ainsi Dieu fit le monde et l’homme l’embellit .
Après avoir consacré sa vie à l’étude et au bien de la
Societé, ce philosophe en emploïait la fin à des
amusemens champêtres, qui n’étaient pas inutiles.

Qui Sait aimer les champs,
Sait aimer, la vertu. 

<76> M: Bertrand n’a eu que deux enfans, une
fille morte en bas âge et un fils. Ce fils, peu après
son retour de ses voïages, aïant atteint l’age compètant de
25 Années, fut fait Conseiller à Yverdon; quelque tems
après Justicier, enfin Assesseur de la cour ballivale.
Il avait épousé en premiéres noces, la fille ainée de
M: Marcuard Conseiller de Payerne, Banquier à
Berne: il resta deux enfans de ce mariage, une fille
et un fils. Après quelques années de Veuvage, il a
épousé une fille de M: Haldimand, citoïen d’Yverdon,
et niéce de M: le Général Haldimand , Gouverneur
du Canada .

Eckard 1783

Note

  Public

Le Mémoire sur la vie de Monsieur Elie Bertrand a été écrit par Frédéric Samuel Ostervald, mais les notes de bas de page et les ajouts intégrés au corps du texte sont de la main de Bertrand lui-même. Voir aussi le résumé de la fiche bibliographique.

Etendue
intégrale
Citer comme
[Ostervald, Frédéric Samuel] et [Bertrand, Elie], Mémoire sur la vie de Monsieur Elie Bertrand, [s.l.], 1783, cote ACV P SVG G 27. Selon la transcription établie par Auguste Bertholet pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1098/, version du 31.03.2021.
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