Transcription

La Harpe, Frédéric-César de, Lettre à Henri Monod, Tsarskoïe Selo, 06 août 1787-10 août 1787

Tsarskoé-Zélo. le 6e Aout, 87

J'ai recu mon cher et bon ami votre bonne lettre du 30e
May à Kolomenskoy, et dès l'ors j'ai eu si peu de tems à moi qu'il
ne m'a pas été possible d'y répondre tout de suite. Je vous envoye
une Rélation de mon voyage , et come je ne peux en faire une
copie je vous prie quand vous l'aurés lue de la comuniquer à Polier.
Le voyage m'a fait beaucoup de bien en tout sens. Le conten=
tement moral a influé sur le physique, et aux taches jaunes
près je me trouve en bonne santé. Vous ne vous douteries
jamais mon cher Monod que j'ai pensé très sérieusement à
prendre feme, que la feme étoit deja toute trouvée, et qu'après être
resté 3 jours de plus à Moscou j'en suis reparti époux suivant le
bruit public. Il faut vous mettre au fait de ces événemens.
Vous savés mon cher Monod! combien l'inclination que j'ai prise à
mon arrivée dans ce pays m'a causé de trouble et d'inquiétude. Après
avoir fait tout ce qui étoit moralement possible pour y résister, lorsque j'ai je
pensois 1 mot biffure y avoir réussi, les eff j'ai vu mes efforts anéantis
dans un moment, et quoique personne au monde ne sente mieux
que moi l'impossibilité de songer à marier  à cette personne, je
vous l'avouerai, il ne m'a pas encore été possible de me représenter
indifférente celle que je n'ai connue qu'en l'aimant. à la vérité tout s'est
borné de ma part à des témoignages muets, quoique et j'ai
toujours eu assez de force ou de bonheur pour ne jamais aller
audelà, mais ces témoignages répétés et diversifiés de mille maniéres
ont été compris, et quoi il  me semble qu'on y a répondu de
même. Cependant à force de me dire qu'il étoit tems de finir,
et à force de me représenter le ridicule d'aimer sans m'être assuré
positivement d'un retour, et à force de voir des Difficultés insurmonta=
bles j'étois parvenu à renoncer sérieusement à toute espérance espoir et à être réelle=
ment tranquille. Ni J'en étois dans là au moment de mon départ
lorsqu'en allant prendre congé dans une maison J'y rencontre cette
personne et me trouve pour une demie heure seul avec elle.
<1v> Je m'y étois trouvé tant de fois qu'il n'y avoit rien là de fort
embarrassant, mais la conversation étant tombée sur des lectures,
j imaginés ce que je devins en lui entendant dire qu'elle avoit lû
un livre très intéressant appellé les Dangers d'aimer un Etranger? En
J'ignore en effet si le livre éxiste, mais en un moment j'oubliai
toutes mes résolutions, et répondis en balbutiant sans doute qu'on
1 mot biffure auroit bien plus à dire sur le malheur d'aimer sans espérance
en terre étrangére
. Un Silence suivit ces beaux discours que qui je me
parois très mirent très mal à mon aise jusqu'à la fin de la ligne biffure et vous feront sans contre dit pitié.
depuis le début de la ligne biffure Cet Etat ne fut pourtant pas de durée, et la
raison reprit son Empire au bout de quelques jours: seulement
la crainte d'une rechute et le vuide 1 mot biffure qu'on éprouve
après une passion m'effrayoient: j'aurois voulu par momens
qu'elle m'ôta toute espoir en se mariant (ce qu'elle n'a pas fait quoiqu'elle paru jusqu'ici
fort portée de faire
ayant refusé encore tout récement un Home très riche, de haute naissance
et bien placé). et d'autrefois j'etois tenté de chercher quelque feme douce,
bonne, d'une 1 mot biffure fortune médiocre; et de m'en faire aimer et de
partager mon sort avec elle, certain qu'un tel attachement
3 mots biffure achèveroit de couper les derniers liens d'une
passion malheureuse. C'est dans cette Situation que j'arrive
à Moscou. J'étois loin de songer à ce qui m'y attendoit, ne
m'occupant qu'à jouïr de la belle nature et ne cherchant pas même
à y faire des connoissances. Le hazard me conduit avec S... au
jardin impérial un jour de promenade publique. Déjà J'allois en
sortir fatigué d'avoir vu une foule qui cessoit de m'amuser; S...
me proposant d'en sortir par une autre porte je dis ouï, et lorsque j'en
approche ne faut-il pas que je rencontre une jusqu'à la fin de la ligne biffure
depuis le début de la ligne biffure Société de 3 ou 4 femes et homes
mis avec une simplicité tellement contrastante avec ce que je
venois de voir qu'elle fixe mon attention. Diraije heureusement ou
malheureusement pour moi; j'y découvre une de ces phisionomies qui expriment si bien
la bonté, la douceur et la sensibilité, et soudain je m'arrète machina=
lement <2r> come si j'eusse été seul, et d'un air apparement bien extra=
ordinaire puisqu'il fut remarqué, et. Ce ne fut qu'un moment après
que je me remis, mais aussi le 1er Usage que je fis de mon bon sens
fut de m'informer qui du nom de ces personnes et de sa Société. J'appris
alors que cette Société, femes et homes, étoit la famille d'un 1 mot biffure
Fabriquant russe 1 mot biffure fort connu par ses vastes possessions, anobli pour ses beaux
Etablissemens, et mort depuis peu avec la réputation d'un très galant
home. J'appris de plus qu'il régnoit dans cette famille qui est fort nombreuse
une Union peu comune ailleurs, qu'elle avoit vivoit à la manière
angloise, et que les fils étoient des homes sages et rangés et que les filles
avoient été élevées successivement par 2 Suissesses jusqu'à la fin de la ligne biffure
et avoient reçu une très bonne Education bourgeoise. Par un hazard
tout aussi singulier au moins, une Dlle Imbert de Genève passant une année auparavant à Petersbourg
pour s'en retourner à Genève, avoit raconté dit alors à une Négotiant
avec lequel je suis fort lié, toutes sortes de biens de cette famille chez
laquelle elle avoit demeuré plusieurs années. Ces recits que j'avois
entendu alors sans y prendre alors aucun intérêt me revinrent aussitôt
dans l'Esprit et me donnérent je l'avoue une si forte envie de
connoitre davantage cette famille que j'écrivis incontinent à ce
Négotiant pour me procurer une Recomandation, 1 mot biffure qui n'arriva
que la veïlle de mon départ. Dans l'intervalle, à force de
fureter de toutes parts je parvins 8 jours
Heureusement la
maison de cette famille étant la plus voisine du Jardin où j'allois
chaque jour et se trouvant sur mon chemin, à force de passer
je fus connus, et à force de me trouver toujours à la même heure
au Jardin dans le tems ou cette la famille s'y promenoit, on soupçonna
mes intentions: Enfin après avoir couru et fureté de toutes parts, 8
jours seulement avant avant mon départ je fus présenté au frère, je
lui fis visite, et l'ayant rencontré au jardin il me présenta à
sa famille, qui est etoit composée d'une belle mère dont chacun loue l'humeur,
de 4 Soeurs dont 3 sont nubiles et de 2 3 frères dont 2 gouvernent la
maison. Il est sera difficile je crois de trouver une famille nombreuse
aussi généralement belle. Les soeurs me plurent 1 mot recouvrement généralement beaucoup,
<2v> par un certain air de bonté, de modestie et de douceur 1 mot biffure.
Come elles n'ignoroient pas les motifs de ma présentation, elles m'observè=
rent beaucoup, et je n'étois rien moins qu'à mon aise. Julie, cest le
nom de celle à qui j'ai donné la préférence la personne à 16 ou 17 ans. Elle est d'une
taille moyenne et assez bien prise. Ses traits sont réguliers sans qu'on
puisse dire pourtant qu'elle soit belle. Angelica Kauffmann a 1 mot recouvrement tracé
souvent des profils pareils au sien. Le contour de son visage est
dessiné avec grace, son teint est celui de son âge sans être souïllé par
le rouge, ses 1 mot biffure cheveux sont d'un blond cendré, et ses yeux
qui expriment la modestie et la bonté sont de la couleur du cïel. Je
ne vous dirai pas le plaisir que j'eus de voir en passant que
ses doigts portoient l'empreinte des ouvrages utiles dont elle s'occupe: j'au=
rois été bien moins frappér de en les voiryant aussi délicats et aussi fins que
ceux de la Venus elle même de Médicis. 2 mots biffure Le son de sa voix est extrêmement
agréable: Grand Dieu! qu'il n'arrive plus à mes oreïlles si nous devons demeu=
rer étrangers l'un à l'autre! Sa conversation autant qu'il m'a paru
décêle plutôt de l'Esprit 1 mot biffure plutôt du bon Sens que de l'Esprit: je
tremblois quelle ne voulut en avoir de celui ci. Elle 2 mots biffure simplicité
Tout ce que j'ai vu de cette famille n'a fait que confirmer les
informations que j'avois reçues: L'union y régne, on y aime le travail,
et il paroit qu'on fait cas des plaisirs domestiques, 1 mot biffure mais
j'ai eu trop peu de tems pour bien voir 1 mot biffure et à l'exception de
quelques mots vagues je n'ai rien dit qui put m'engager. Je n'i=
gnore pas moins l'opinion de la personne, et celle même de sa parenté à
mon égard: tout ce qui m'en est revenu est que je n'ai pas déplu,
mais cela ne suffit pas jusqu'à la fin de la ligne biffure quand il faut parler sérieusement.
depuis le début de la ligne biffure La fortune
ne passera guères 20'000 roubles et ira difficilement jusqu'à 25'000;
or il faut 4000 roubles annuellement pour vivre un peu à son
aise bourgeoisement, et de ces 4000 je n'en ai que 2689; il me faudroit
donc une feme qui fit le reste, à moins (ce qui n'est pas probable)
que la Cour ne fit s'en chargeat. Cette considération jointe à la
briéveté de mon sejour à Moscou qui ne m'a pas permis de connoitre et
<3r> d'être mieux connu est ce qui m'a engagé à persévérer dans le Silence jusqu'à
mon départ, mais il m'est impossible de vous exprimer les angoisses que j'éprou=
vai en approchant de ce moment. Ne pouvant plus y tenir je pris enfin la
résolution de demander pour quelques jours la permission de demeurer, et je ne
l'eus pas plutôt obtenue que je allois revins m'établir à Moscou résolu de profiter de ce
Repi pour me mettre plus suffisament au fait et des circonstances et des Sentimens de la
Dlle, puis qu'il m'étoit impossible de refaire le voyage une 2de fois. Me voilà
donc à Moscou: Eh bien à peine y suis-je que tout s'en va à la diable.
La famille s'étoit attendue à recevoir quelque explication ainsi que je
l'ai sçu, et voyant 1 mot biffure le jour du départ étoit arrivé elle en avoit
conçu quelque humeur surtout après m'avoir entendu dire qu'il étoit impossible de le retar=
der de quelques jours. En conséquence lors que je me présentai à la porte en
demandant si l'on recevoit, je trouvai la porte close et l'on me répondit qu'il
n'y avoit personne. Je m'attendois d'autant moins à cette réponse que j'étois
assurré qu'on étoit à la maison pour avoir y apperçu des visages de feme de
ma connoissance, et j'en fus si piqué que s'il en eut été encore tems
j'aurois été rejoindre la Cour tout de suite. Ce premier moment passé, la
réfléxion me suggéra une foule d'explications plausibles de ce qui venoit
de m'arriver, dès lors je résolus donc de me tenir en repos et 1 mot biffure me rendis
suivt ma coutume au jardin où l'une des premières personnes que je
rencontrai fut le frère. Il 1 mot recouvrement vint à moi le premier, je lui demandai
des nouvelles de sa parenté, et nous fimes quelques tours ensemble. Je
ne jugeai point de voir lui dire que j'avois passé à sa porte, et quoique
je lusse sur sa phisionomie l'envie d'être seul avec moi je jugeai
convenable dans les circonstances d'éviter un Entretien qui eut pû me mener bien
loin: tout ce qu'il put savoir de moi fut que j'étois demeuré j'avois obtenu
la permission de prolonger mon séjour, et 1 mot biffure j'ai lieu de croire que le
motif de cette prolongation étant connu, on fut un peu fâché de m'avoir
rebuté. Je dis rebuté parce qu'en effet l'amour propre blessé et la réfléxion
me retinrent tous deux dans les bornes étroites du Silence et me firent éviter
soigneusement tous les moyens de renouer. Le lendemain jour de Spectacle
je saluai l'un des frères, et fus cherché inutilement par tout le théâtre par 2 1 mot biffure
personnes dans le dessein de me conduire à la loge probâblement de me conduire
à la loge des Dames. J'ai appris depuis qu'on s'étoit mépris en m'éconduisant,
et une connoissance très intime de la maison en rejetta la faute sur
<3v> le portier qui ne me conduisoit conoissoit pas dans l'idée sans doute que
je répondrois quelque chose de positif à cette explication, et que mais je me bornai
à dire sans humeur quelconque que sans doute on étoit indisposé. Les
2 jours suivans la même personne sonda encore mes intentions sans succès:
je hais les tiers dans les affaires de coeur à moi et je ne les tolère que lorsqu'ils
sont des amis tels que vous. Je passai ces 2 jours fort mal à l'aise 1 mot biffure
1 mot biffure jetté çà et là suivant que le Coeur ou la tête l'emportoient, je portai
ensuite une Carte de congé, et le soir je partis. Le bruit de mon
mariage m'avoit dévancé en route parce qu'on m'avoit vu 2 fois en public
dans la Société de la Dlle, et l'on n'en doutoit deja plus en me voyant demeurer
quelques jours de plus en arrière. Plusieurs lettres l'ont annoncé positivement et j'en ai
appris tous les détails de l'amie même de mon ancienne inclination. Je vous l'avouerai
j'ai eu honte devant celle ci, et de son côté elle ne s'est pas trouvée dans un
moindre embarras: Si elle m'a aimé ou si elle m'aime je dois être bien coupable
et bien vil à ses yeux, mais aussi eussai-je jamais pensé à lui manquer si elle
ne m'eut pas 1 mot biffure dans pas irrité par ses caprices et dégouté mécontenté par ne m'eut pas
découragé, mécontenté et irrité par ses caprices, et si elle n'eut pas pris
plaisir à briser mon coeur par ses caprices? Je ne suis ni vil, ni trompeur, ni
inconstant.

Qu'arriverat-il donc? allés vous me demander? Je l'ignore mon bon ami.
Ce qu'il y a de certain c'est que je connois assez la personne de Moscou pour
3 mots biffure desirer une feme qui lui ressemble, et que je la connois
en même tems trop peu pour m'assurer si tout ce que j'ai vu est réel, et
si elle pourroit faire mon bonheur; or sans cette connoissance jamais rien
ne se fera eut-elle des millions à me donner, car c'est le bonheur et non l'or
que je cherche, et où pourrois je continuer cette connoissance à moins que
son frère qui doit venir ici pour les affaires de sa Maison (qui est associée avec
une maison angloise) et qui doit m'avoit promis de me faire visite ne l'amène
avec lui cet hyver? ce qui n'est pas probable aux termes où nous en somes.
Cependant je peut être me fais je illusion, mais il me semble que tout ce que
j'ai vu de cette charmante personne répond merveilleusement à l'idée que je
me suis faitte 1 mot recouvrement d'une feme dont je voudrois faire la mienne. Je ne la voudrois née
dans l'Etat mitoyen, élevée bourgeoisement, accoutumée à la vie domestique,
laborieuse, sensée plutôt que spirituelle, mais surtout 1 mot biffure douce et bonne et
modeste, car je suis violent et passionné et je desire qu'elle me ramène. et Je ne
la souhaite pas belle; 1 mot biffure si elle a bonne façon cela me suffit. Je ne
<4v> cherche point pas non plus à faire fortune par elle, mais seuleme parce que je 1 mot recouvrement crains la
dépendance et l'Empire, mais il faut qu'elle m'apporte à peu près ce que
j'ai moi même afin d'établir une Egalité parfaite et parceque je ne suis pas
assez riche, et que je n'associerai jamais à mes privations la feme que
j'aimerai. Mais pourquoi se marier? Mon bon ami! Je vois bien
qu'il faut bon gré malgré poursuivre ma carrière actuelle et qu'il est trop tard d'en recomencer
une nouvelle: Voilà donc encore 8 ou 9 ans à passer au milieu des privations
domestiques, seul, et isolé! mais il y a assez de femes, si la nature
vous presse, dirés vous peut-être: J'en conviens: voyons cependant. 1 mot biffure J'abhorre
les filles parceque le coeur n'est pour rien dans 1 mot biffure une pareille jouïssance et que
jouïr sans aimer n'est pas jouïr. Séduire la feme d'un autre est à mes yeux
un gd crime et s'attacher à celle qui l'est déjà séduitte n'est guères plus licite. Il
Enfin je est infame enfin de chercher à captiver le coeur d'une fille honnête
lors qu'on ne veut pas l'épouser: Resteroit donc à prendre une maitresse;
eh bien, je ne répondrois pas d'en faire ma feme si je croyois un
jour que la chose me convint. Aureste je ne suis pas décidé
tellement entrain 1 mot biffure de mariage que je veuïlle m'en passer
l'envie à tout prix: 1 mot biffure la personne de Moscou est jusqu'ici la seule qui
m'y ai fait songer un peu sérieusement, et il est 1 mot recouvrement plus que probable que cette
Velléïté passera à mesure que son souvenir s'effacera. jusqu'à la fin de la ligne biffure
3 mots biffure

J'ai fait à cette occasion la connoissance d'un Mr Gaudi de Genève
gd Botaniste, attaché come tel à l'Académie de Moscou, et marié
en à une Russie, et fort content en apparence de son Sort. Il m'a acceuilli
avec une hospitalité rare, et m'a comblé d'amitiés. Si come il me l'a
dit il va en Suisse cet hyver je vous l'adresserai. pour parler de moi
Si par le canal de vos parens de Genève vous pouviés déterrer la Dlle Im=
bert et la faire questionner sur les Dlles qu'elle a élevé dans une gde Maison
de Iaroslavl, entr'autres sur Mlle Julie Ivanovna vous me rendriés service, toutes fois
sans me nomer si cela n'etoitest pas necessaire.

Dimitri Lanskoy est arrivé il y à 15 jours en courier et Serguéï est ici depuis
3 jours, j'ai vu le 1er qui a beaucoup gagné et qui ne tarit pas sur vos Eloges
<5r> et sur ceux de toute la Suisse qu'il troqueroit contre son pays s'il le pouvoit.
Je vous réïtére encore mes remerciemens à leur sujet: c'est un vrai service d'ami
que vous m'avés rendu. J'ai eu chez moi un aimable Lausannois officier
dans le Genie qui arrive de Hollande apellé Mr Remy. Mr Bergier de
Joutan
est aussi arrivé avec le jeune Comte Rasoumofsky et je compte
le voir demain en allant rentrant en ville 1 mot biffure avec la Cour.

Vous verrés je l'espère Gaudot qui doit être à Mayence, et Tieman
qui court aussi le monde; acceuillés les pour l'amour de moi et d'eux mêmes,
sutout donnés leur un bon diné et du bon vin et montrés leur l'article car
ce sont deux fieffés Gourmets.

La connoissance de Mr Wagnon m'a deja été fort utile: c'est un fort
galant home, sans façons et tout à fait serviable.

Petersbourg le 10e AoutSerguéï a diné chez moi, nous avons causé Suisse autant
que nous avons pu, et je vous envoye un billet de sa
part.

J'ai vu Mr Bergier que j'attends encore dans ce moment,
dans l'espérance de lui procurer une place: il m'intéresse beau=
coup par ses malheurs passés. La Sagesse est bien chère.
Il y a 3 jours que je rencontrai Mlle Pache: je fus
frappé de sa pâlleur: quoique dans une bonne maison, je
ne la crois pas fort heureuse: on ne lui permet pas de
voir une amie, et son frère même n'a pu y réussir: c'est bien là
l'esclavage! et puis venés y chercher fortune ici. Pour
un à qui cela réussit, mille échouent.

La grande Dame  ayant montré dans son voyage les thèmes et les
compositions de ses Petit fils avec mes notes au Ministre d'Angleterre, j'ai sçu
et par elle et par d'autres et par lui qu'elles avoient eu son entière approbation
et qu'il avoit appuyé sur tout ce qu'Elle dit à mon sujet: je n'ai point été fâché
d'avoir obtenu cette l'approbation d'un surtout venant de la part d'un home connu pour loyal, franc,
et éclairé et que je ne connoissois guêres que pr l'avoir vû dans le monde. La grande
Dame m'a acceuilli très gracieusement, et de ce côté là j'ai lieu d'être
satisfait; mais ma fortune n'avance pas. Par contre j'ai reçu l'agréa=
ble nouvelle qu'il étoit tout le contraire de celle de mon frère qui
se trouve maintenant à Paris chez Mr Delessert: en vérité cela m'a
ôté un poids de dessus la poitrine.  Je suivrai vos conseils de 3 mots biffure:
Quant à un congé il n'y faut pas compter, c'est impossible.

<5v> Quoique je me trouve infiniment mieux portant depuis mon voyage,
je ne dirai point que ma Santé se soit tout à fait raffermie, car
les taches jaunes prouvent le contraire: j'ai même été obligé de La gde
Dame même et les Parens ont bien daigné m'en demander l'explication que j'ai
donnée de mon mieux en les attribuant aux suites de la Jaunisse, ce que
je crois vrai à la Lettre. Mon dessein est véritablement de consulter
la faculté. Quant à un Congé, il n'y faut pas penser, mes occupa=
tions ne permettent pas 8 jours d'absence ou d'interruption. Je
verrai plus de monde cet hyver, mais ce n'est pas encore celui qu'il me
faudroit. Gaudot me fait un gd vide et sa perte est difficile à
réparer ici. Il me faudroit un nouveau Sol et un plus beau Ciel
pour recouvrer ma bonne humeur et mes forces: puisque j'ai été
si bien électrisé 4 degrés et demi plus au midi qu'ici jugés ce qui en seroit si
c'eut été 6 degrés plus loin? En vérité 1 mot biffure à part je me suis
senti un tout autre home. j'en sais bien la cause allés vous
dire. Non mon bon ami! j'en appelle pour celà à la longue
lettre que j'écrivis à mes parens de Kolomenskoy 10 jours au moins
avant d'avoir fait la rencontre ci dessus.

Après vous avoir entretenu de mes foiblesses, il est assez plai=
sant de vous parler de Littérature. Pendant tout mon voyage
j'ai lu à peine un Volume et n'ai écrit que des lettres ou des
Notes, cependant le Mémoire dont je vous ai parlé est nonseule=
ment projetté, mais assez avancé, et j'attends d'être quitte
de quelques visites et courses pour le terminer, après quoi je
vous l'expédierai par les vaisseaux. Si vous n'avés jamais lu
le Livre de l'origine des Loix &c. par Goguet lisés le, vous y
trouverés une multitude de faits curieux. Je crois vous
avoir parlé précédement des traductions que l'Abbé Auger
a faittes des Oeuvres de Demosthêne, Eschine, Isocrate, Lysias
et de quelques homélies & de St Jean Chrysostome; si vous pouvés
vous les procurer lisés les, surtout lisés les 2 harangues
<6r> Sur la Couronne; ce n'est que par cette elles que vous
aurés (sans avoir lu le grec) une Idée assez juste de l'Eloquence de
Démosthène. Qu'elle force dans ces mots adressés à Eschine

"Ouï si l'on découvre à présent quelque projet dont l'Exécution
alors eut été plus avantageuse, j'ai dû le connoitre, j'en conviens;
mais s'il n'y en a pas à présent, s'il n'y en avoit pas alors, si
on ne peut en indiquer un seul, même en ce moment ou je
parle; que devoit faire un ministre? ne devoit-il point
parmi tous les projets réels et possibles choisir le plus utile? Et
c'est ce que j'ai fait, Echine, quand le Héraut crioit: qui
veut conseiller le peuple? et non pas: qui veut censurer le
passé? qui veut garantir l'avenir? Dans ces tems criti=
ques, vous restiéz assis, vous gardiés le silence; moi, je
montois à la Tribune, et j'y parlois
..." Quelle apostro=
phe que celle ci au peuple d'Athènes... "Mais non, Athèniens, non,
vous n'avez point fait une faute en vous exposant pour le Salut
et la liberté de tous les Grecs; j'en jure, et par ceux de vos ancêtres
qui ont exposé leur vie à Marathon, et par ceux que la ville de
Platée a vus rangés en bataille, et par ceux qui la ville de Platée
ont livré le combat naval, soit d'Artemise, soit de Salamine, et
par tous ces braves citoyens dont les corps reposent dans les tombeaux
publics. L'Etat leur a accordé à tous les mêmes honneurs, la
même sépulture; oui, Eschine, à tous, et non pas seulement
à ceux dont la fortune a secondé la Valeur."

Que ces 2 extraits mon bon ami rachètent à vos yeux les 6 pages
d'amourettes que vous venés de lire: let me feel as a man
a dit Sterne. Adieu cher et bon ami! il m'est impossible de
vous dire combien combien je voudrois vous voir, vous parler, vous serrer
dans mes bras. Mes Respects à Mr votre Père, et à toutes les personnes de votre
famille. Valeas Valeas.

Note

  Public

Cette transcription a été établie dans le cadre du projet La Harpe et la Russie (1783-1795).

Etendue
intégrale
Citer comme
La Harpe, Frédéric-César de, Lettre à Henri Monod, Tsarskoïe Selo, 06 août 1787-10 août 1787, cote BCUL IS 1918/H33, 119. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1095/, version du 15.03.2019.
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