Transcription

Barbeyrac, Jean, Lettre à Jean Alphonse Turrettini, Groningue, 03 janvier 1722

A Groningue ce 3 Janvier 1722.

J’eus l’honneur, Monsieur, de vous écrire, l’Automne passée dans le tems que j’étois à
Amsterdam: je profite aujourdhui de l’occasion que j’ai d’écrire à Mrs Fabri & Barrillot, pour
vous renouveller, dans ce commencement d’année, les vœux ardens & sincéres, que je fais
en tout tems pour vôtre conservation, pour vôtre prospérité, & sur tout pour l’amélioration
de vôtre santé, qui me donne toûjours des allarmes, par les attaques fréquentes dont
j’apprens par vôtre derniére lettre, & par les précedentes, que vous continuez à être affligé.
Ma femme fait les mêmes vœux du même cœur, & elle & moi y enjoignons d’aussi
sincéres pour Madame Turretin, & vôtre belle famille. Depuis nôtre retour du
voiage de Hollande, la fiévre a enfin lâché prise, graces à Dieu, & nous nous
portons assez bien. Je commence à respirer, après avoir été persécuté pendant plus
d’un an, par un mal opiniâtre, qui ne nous laissoit que peu de relâche.

Je vous ai fait envoier mon Oraison Rectorale, De Magistratu, forte peccante, é
pulpitis sacris non traducendo
, où vous verrez que je parle avec beaucoup de liberté.
Le plus grand nombre de nos Ecclésiastiques n’en sera pas sans doute content: mais je vois
que les Politiques, & ici, en Hollande, la goûtent fort. Un de nos Bourgmestres m’a
dit, qu’on la traduisoit en Flamand. Je comprens par là, que, s’il y avoit bien des
gens qui osâssent dire les choses comme ils le pensent, en gardant seulement les
ménagemens de prudence indispensables, le Souverain n’en seroit pas fâché, & la
tyrannie du Clergé en recevroit avec le tems de rudes secousses. Mais malheureusement
& les Théologiens, & ceux des autres Facultez, ont trop d’égard à l’intérêt qu’ils croient
avoir de ne pas irriter les zélateurs puissans. Un de nos Professeurs en Théologie,
qui, tout bon Orthodoxe & Voetien qu’il paroît, entre dans la thése que j’ai établie,
me disoit l’autre jour, qu’il étoit surpirs que j’eusse osé parler si hardiment & si
ouvertement, & que pour eux ils n’oseroient le faire. Cependant jusqu’ici je n’ai
pas lieu de craindre qu’il m’en arrive du mal. Mon Grotius va son train toûjours
lentement; on n’en est qu’au Chap. XXI. du Second Livre. On en tire plus de
trois mille exemplaires, ce qui ne peut que retarder l’impression, outre les autres choses qui
emportent du tems. On m’a engagé à entreprendre une autre Traduction, qui, selon toutes
les apparences, paroître plûtôt; c’est celle du Livre de Mr de Bynckershoek, Du Juge com=
pétent des Ambassadeurs
&c. dont je vous parlois, comme venant de paroître. L’Auteur, grand
Jurisconsulte, très-savant homme, & Conseiller de la Cour Souveraine de Hollande, écrivit ici à
un des Seigneurs les plus accreditez de nôtre Province, & mon plus grand Patron, pour le prier
de me solliciter à entreprendre ce travail. Je ne pûs le refuser, & la traduction est fort
avancée. Comme je puis consulter l’Auteur, & lui proposer mes difficultez, & qu’il a souhaitté
que j’y misse des Notes, j’espére que l’Ouvrage, bon en lui-même, & sur une question
curieuse, & importante, ne sera pas mal reçû. Ce sera un bon supplément au Chap. de
Grotius, sur les Ambassades, qui étoit déja imprimée, quand le Livre de Mr de Bynckershoek, a
paru. Celui-ci, en me remerciant de ma Harangue d’une maniére fort obligeante, me dit,
entre plusieurs autres choses, qu’il admire πρησίαν meam. Il n’étoit point à La Haïe,
lors que j’y fus l’année passée, & ainsi je ne l’ai pas encore vû. Mais, tout infirme que j’étois
encore alors, j’y eus bien du plaisir à voir d’autres personnes, aussi bien qu’à Leide.
Il faut que je vous dise là-dessus une chose dont je me souviens, qui vous regarde. Un jour
<1v>que j’étois prié chez Mr Basnage, comme nous visitions sa Bibliothéque, en
attendant le dîner, vôtre Nubes testium s’étant présentée sur une Table, il me dit
là-dessus, que tout ce que vous disiez là prouvoit seulement qu’il falloit se tolerer, mais
non pas se réunir. Je voulois lui faire expliquer cette belle distinction, mais là-dessus on
vint avertir qu’on avoit servi; & d’ailleurs, j’avois actuellement une espéce de ressentiment
de fiévre, qui ne me permettoit pas de pousser de telles conversations, où il auroit fallu un
peu s’animer. Mais je m’étonne toûjours, que Mr Basnage, d’ailleurs galant homme &
fort obligeant, puisse donner dans de telles niaiseries. Faut-il s’étonner, après cela, si tant
d’autres Ecclésiastiques, naturellement brutaux & impolis, s’opiniâtrent si fort à combattre
tout ce qui sent la modération?

Je reçûs, il n’y a pas long tems, vos deux derniéres Disputes, que j’ai luës avec le
même plaisir que tout ce qui jusqu’ici est sorti de vôtre plume, malheureusement
trop distraite, par vos fréquentes incommoditez, des Ouvrages considérables qu’elle
pourroit produire. Je souhaitte que vous puissiez du moins continuer à nous donner par
morceaux ce que vous avez commencé de publier en forme de dissertations Académiques.

Au reste, si vous ou quelcun de vos Amis, vouliez vous intéresser dans la
Lotterie dont Mr Fabri & Barrillot pourront vous montrer le plan, & qui doit se
faire sous l’autorité des Etats de la Province, qui y ont donné leur consentement; je
vous offre mes services, aussi bien que pour tout ce qui pourroit d’ailleurs dépendre
de moi dans ces païs. Il n’y a rien de nouveau que je sâche, dans la République
des Lettres. Le Traité de l’Education, de Mr de Crouza, est achevé; mais je ne l’ai
pas encore vû, la saison m’empêchant de recevoir de Hollande commodément les
nouveautez. J’assûre encore ici de mes respects Madame Turretin, & tous
les Amis qui me font l’honneur de se souvenir de moi. Je suis à mon
ordinaire avec les sentimens les plus respectueux & les plus sincéres, Monsieur,
Vôtre très-humble & très-obéïssant serviteur

Barbeyrac


Enveloppe

A Monsieur

Monsieur Turretin Pasteur & Professeur 
en Theologie & en Histoire Ecclésiastique

Genéve


Etendue
intégrale
Citer comme
Barbeyrac, Jean, Lettre à Jean Alphonse Turrettini, Groningue, 03 janvier 1722, cote BGE Ms. fr. 484, ff. 227-228. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/989/, version du 10.02.2024.
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