Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 29 septembre 1784

du bignon par égreville le 29 7bre 1784

attaqué depuis longtemps du mal des sérieuses pensées mon cher
amy, et ayant touts les jours occasion d'en voir rengréger les accès
quand je vois de votre écriture, cela m'égaye: je reçois votre lettre
du 19 et il me prend envie de rire un peu. or je ne le puis au monde,
de propos délibérés du moins, qu'avec mon cher fréderic, car notre
amie mème a qui je dois un culte d'adoration et par conséquent de
confiance, pour la présence, la prévoyance, et les bienfaits continuels
journaliers et momentanés de toute espèce, elle dont le rire est si
expressif et si divin quil semble changer l'atmosphère, et bien en
général elle ne mache que du sérieux et ne scauroit soufrir qu'on en
détourne la conversation pour rire.

vous riés aux anges vous mon amy quand d'une vielle tour, vous
venés de faire une cage pour de jeunes poulets; m'est avis a la manière
dont se démènent père et mère que longtemps il ny arrivera pareil
accident a celuy qui y advint, il ny a guère que 52 ans, quelques
jours avant mon arrivée, et dont le seigneur accidenté se plaignit
amèrement a moy comme d'une chose bien étrange; il y a aparance
qu'il s'y sera un peu plus accoutumé depuis. quoyquil en soit, il
jura, s'impatienta, s'emporta, et fut tenté de couper le noeud gordien
dans l'impuissance de le découdre. quel domage certes ceut été, toute
la belle poussinée d'aujourd'huy, n'auroit rien a y voir, et le beau jeune
homme iroit ailleurs casser des lunettes. mon bon amy faites le reizeuler
la belle marianne luy auroit bien fait prendre la moitié de ce grade,
du moins c'etoit mon tour a moy dans ma primeur. mais je me trompe
c'est le beau père que cela regarde, cest luy qui enrôle son gendre
dans l'ordre des deux cents; pour chex nous il a plus de pouvoir, et il
faut que la ville soit bien petite s'il ne l'inscrit pas au nombre des deux
mille au moins. mais cecy n'est pas matière a badinage dans le paÿs
de la loyauté.

<1v> tout de bon je désire bien fort comme vous le pensés bien que vous ayiés
toute joye plénière, et vous mon cher et bon amy le plaisir de bareter
votre gendre, d'autant que cela le tirera décemment et nécessairement, de
ce sot métier de temps perdu, qui convient a ceux qui n'ont point de pa=
trimoine; la belle marianne n'est pas de celle qui ont besoin de se
donner la 1 mot biffure les plaisirs de l'absence pour la recoupe du retour.
et en tout on rend généralement la justice au sénat de berne, d'etre
la meilleure école de l'europe pour former des hommes de mérite et
de vrais hommes d'etat.

quand après cela mon cher amy vous me faites un beau chapitre de
politique, dont le poids auroit fait casser la plus forte branche de
larbre de cracovie, tableau formé de deux groupes majeurs dont
chacun embrasse la moitié des puissances de l'europe, a moy chétif
qui ne lus de ma vie, nouvelles ny papiers publics, pas exprès du moins,
vous me rappelés une histoire de mon paÿs, histoire qui en vaut bien
une autre; or écoutés.

une mienne compatriote marseillaise; grande et honnète demoiselle et issue de bon lieu
etoit gente assés, mais pas trop; en revanche tant occupée de politique
qu'elle étoit fort dédaigneuse de tout ce qui n'étoit pas cela. d'autrepart
un bon homme capne de vaisseaux, bon diable au demeurant n'ayant lu
de sa vie pas mème dans ses heures, avoit un tic, particulier si vous voulés
et c'étoit de fourrer la mème cheville dans touts les trous quil rencontroit:
bon militaire dailleurs et du mème nom que Me de castriez d'aujourd'huy.
sa manoeuvre étoit d'aller droit a son but, quil apeloit l'abordage, et
jay ouy dire que cette manoeuvre qui au dire de gens délicats (a qui dieu
fasse paix) ne seroit bonne qu'au pacage, a pourtant ses succès autant
qu'une autre, car le diable qui ne parle qu'a voix basse, est bien éloquent, et ne
parle alors dit on pour les muets. quoyquil en soit des espiègle du paÿs
sachant que l'abordeur venoit faire son service a marseille, ne doutèrent pas
qu'il n'abordat la politique comme un autre, et pour luy faire pièce on l'an=
nonça d'avance comme un homme profond qui parloit peu ou point, mais
superieur surtout en politique quand il trouvoit a qui parler. aussitost la
dame se flate d'avoir trouvé quelqu'un digne de sa conversation, le prévient
et cherche plutost qu'elle névite loccasion de pouvoir entrer en matière
sans étre troublé pas le cahos des conversation vulgaires. aussitost mairargues
seul (ainsy s'apeloit le héros) aussitost a l'abordage, et la politique fort
étonée n'ayant pas le temps d'armer les puissances pour le maintien du droit
<2r> des gens, se trouve réduite a une déffencive dont elle n'avoit ny lexpérience ny
le talent. elle se trouble, mais une pensée rafinée vint a son secours. prévenue
que cet homme profond cherchoit en tout le fond des choses (autant qu'il peut
se trouver néanmoins par cette voye lâ) elle pensa quil falloit le laisser faire
et que quand il seroit calmé son génie alors prendroit lessor. mairargues
aboutit et va son train, quand tout a coup la politique croyant le moment propice
veut entamer les propos, et dit je crois que nous aurons le dessus. notre homme
surpris et pensant avoir ses raisons pour croire que ce poste luy aparte=
noit, demande bonnement comment cela? cest que les hollandois sont neutres
répond la politique. et pour le coup l'abordeur ne scut plus ou il en etoit; il
connoissoit le pavillon hollandois, mais cest tout ce quil en scavoit, et il s'at=
tendois si peu a cet exproposite que le brave capitaine se trouva fort dématé du
coup, et se trouva aussy neutre qu'un hollandois qui n'auroit mange beurre ny
bu de la bièrre depuis six semaines.

autant m'en est il advenu quand jay vu mon bon cher frédéric me faire
un couplet de ligne offensive et déffensive dans cette portioncule qu'on apela
europe: et d'ou diable viennent ils, et qu'est ce que cela auprès de la vigne du
bignon qu'on vendange qujourd'huy, que mon bon amy m'a apris a faire, et
que j'ay si bien faite que c'est un des jolis morceaux du globe. tenés
mon amy, j'aime le grand duc parcequil fait bien et cogite bien; j'aime
l'empereur parcequ'il veut et agit. je ne croiray point aisément quil
ait l'ambition belligérante, car je vois que toutes ses prétentions 1-2 mots écriture
aboutirent a des arrangements de paix. de croire que partout ou il a de lhomme
il ny ait du tic et de l'erreur, ce seroit étre né d'aujourd'huy au reste il y a longtemps
que je leur ay dit ce quil leut faut écrire, quil en est des gouvernements comme des
cordonniers, a la fin les meilleurs auront toutes les pratiques.

si Mr henry qui plus homme sensé et plus étudié dans sa conduitte que les autres
parce qu'il a l'age, vient étudier les françois, il prend de mauvaises lunettes; car
il défère a tout ce petit vil peuple de lettrés, et scavants ostensoires, qu'on a rendus
plus fols que jamais, bonne voye pour ces almanaks qu'on apele journeaux, mais
plate estampille pour la vray renommée. les grands hommes de touts les ages ont
honorés les scavants, mais ne les ont ny fréquentés, ny cageolés, ny consultés sur la
connoissance des choses et des hommes. quand a notre nation, tournés le feuillet
elle est toute autre sil vient la commander il deviendra dévèque meunier; la discipline
prussienne est une mauvaise école pour en imposer aux françois; espiègle et malin
seulement il joue d'aussy bons tours que les plus noirs et les plus fourbes. je trouve le
Mal de saxe plus distingué en imposant a paris et a versailles qu'a bathiany &c.

au nombre des folies du jour mon cher; pourquoy ne mettés vous pas l'aréos=
tatique a coté du magnétisme. personne n'a fait chauffer sa chemise au feu qui
qui neut fait la découverte du mongolfier. si le bon homme n'est bète, il doit estre
bien étonné de s'étre levé tout a coup l'immortel mongolfier; badinage, enfance
de la crédulité humaine que tout cela, et de notre penetrant de grenouille a vouloir
etre gros et grands. ce quil y a de très sérieux cest que je vous aime; cest que la dame
amie, vous aime bien auscy; cest que j'aime bien touts vos chers enfants sans les
avoir vus, mais je me les figure tout aussy bien que vous les avés pu les faire: cest que
vous m'avés donné un bon quart d'heure a causer et rire avec vous; cest auscy que
je vais rentrer dans les limbes de mes tristes affaires, après vous avoir embrassé
de tout mon coeur

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur
Monsieur de Saconai en son
chateau de Bursinel, près Rolle
en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 29 septembre 1784, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/938/, version du 23.09.2020.
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