Transcription

Société littéraire de Lausanne, « Sur l'utilité des societés littéraires, par G. J. Holland », in Mémoires lus à Lausanne dans une Société de gens de Lettres, Lausanne, [22 mars 1772], p. 8-12

Memoire sur l’utilité des Societés Litteraires.
Par Monsieur Holland

Les avantages que l’homme de Lettres peut retirer d’une Societé
Litteraire sont analogues à ceux que les hommes trouvent dans toutes
les societés. De la Communication des lumières, de la réûnion des
forces, de la combinaison des Travaux resulte un bien commun où
chaque membre puise beaucoup qu’il ne contribüe. Telle est l’associ=
ation de ses Abeilles industrieuses, qui après avoir examiné toutes
les fleurs, après s’être nourries des plus belles, et après avoir mis
de côté l’Inutile et le Mauvais, vont porter les sucs les plus exquis
dans le dépôt commun.

Il faut avoüer cependant que les Societés Litteraires n’ont pas
toûjours, ni l’agrement, ni l’utilité que d’après cette idée l’on pour=
rait s’en promettre.

Je me propose d’en rechercher ici les causes, et je crois que pour cet
effet il faudra jetter un coup d’œil sur l’histoire de ces établissemens.
Nous verrons que leurs défauts tiennent infiniment moins à leur
Nature qu’aux Malheurs des Tems, à la constitution Civile et Ecclesias=
tique des états, aux vices trops fréquens du cœur humain, et enfin
aux objets dont les associés s’occupent.

La première Societé Litteraire dont nous lisions l’institution,
est celle qui se forma à la Cour de Charlemagne, et dont l’Empereur
lui-même fut un des membres. Ce grand Prince, quoi que très
mal élévé, conçut par la force de son genie combien les belles
Lettres étaient necessaires, et l’on connait assés les efforts qu’il fit
pour en répandre le goût. Ces commencemens ne pouvaient être
que tres faibles dans des païs sauvages, où la Barbarie se maintenait,
par droit de prescription, et où l'ignorance, opiniatre de sa nature,
opposait à la lumière des obstacles d’auttant plus invincibles, qu’elle
savait se couvrir du manteau de la Religion. À peine Charlemagne
est il au Tombeau que les Ténèbres rèprennent leur empire. Les Rennes
du gouvernement se trouvant dans les mains d’un Empereur moine,
d’un Prince pieusement imbécile, des dissensions les plus-funestes désolent ses vas...
<9> ses vastes états; Tout est réplongé dans le premier cahos.

Détournons les yeux du triste spectacle des cinq siècles suivans, et trans=
portons nous à l’époque lumineuse du renouvellement des Lettres; Époque
qui est proprement celle des Societés Litteraires ou qui en est plûtôt l’effet
le plus glorieux. Les Medicis rassemblent cinq ou six gens de Lettres,
chassés de Constantinople par la Barbarie du stupide Musulman. À
ces savans fugitifs, se joignent quelques Italiens: Cette societé par l’u=
nion de ses membres, et par la combinaison de leurs lumières devient
le centre du savoir et du goût, et ranime tous les bons esprits par la
noble émulation qu’elle sait leur communiquer.

Il est vrai que ces grands hommes, qui donnerent alors une
impulsion si puissante joueraient aujourd’huy un fort petit Rôle
dans la Republique des lettres. Tous leurs Travaux se bornaient
à l’études des Langues anciennes, et à la critique, aussi ne formerent
ils que des Litterateurs qui, comme l’a dit un Auteur celèbre,
connaissaient tout dans les Anciens, hors la grace et la finesse. Mais
ne soyons pas injustes, et ne mésurons pas le mérite de ces érudits
d’après les idées de nôtre siècle. Les yeux à peine entr’ouverts, des
peuples qui vénaient de sortir d’un long et profond sommeil, n’auraient
pas soûtenu le jour de la Philosophie. C’était des enfans qu’il falait exercer
pendant quelque tems à lire et à écrire, à cultiver leur mémoire
et à entasser des Materiaux. Bientôt après l’on commença à sentir
et il n’avait pas fallu moins de préparatifs pour frayer la Route à
Descartes, qui devait appeler les hommes à raisonner.

La Societé Litteraire de Florence servit de Modèle à des établissemens
semblables qui se formerent dans presque toutes les villes d’Italie. On
suivit le même exemple en France, en Allemagne, en Angleterre, quoi
qu’avec Moins d’antousiasme et sur des plans differens. On
trouve encore Aujourd’huy plus de ces associations en Italie que
tout le reste de l’univers. Il ni a pas long tems qu’on en a conté
25 dans la seule Ville de Milan, 450 dans le Piémont, le Milanais &
le Duché de Ferrare: Qu’on Juge par ce Calcul du nombre prodigieux
que doit fournir le reste de ses états.

C’est ici principalement que se presente une objection assés
forte contre l’utilité de nos societés. Le Pais dira t’on, où il y en a
le plus grand nombre, est précisement celui où les connaissances
vraïment utiles ont fait très peu de Progrés; En comparaison avec les
<10> les autres nations auxquelles les Italiens avaient d’abord donné le
ton. Leur propre compatriote, le scavant Muratori, convient de la
Justice de ce reproche, et plein de zele Patriotique il somme toutes les
Sociétés Litteraires de sa patrie de lui nommer un seul avantage que l’Italie
ait retirée de leurs assemblées et leurs travaux. Il nous aprend dans
l’amertume de son cœur, que dans toutes ces societés on ne s’occupe que de
grandi affari d’amore, et de ce qui peut y avoir du rapport.

J’ose dire que la Colère de M. Muratori est fort injuste, et voici mes
raisons. De quoi veut il que des gens de lettres s’occupent avec une certaine
publicité dans un Païs d’inquisition, et dans un Païs où il y a peu ou presque
point de veritable liberté. Pourraient ils discuter des matières de Philosofie
ou de Morale, sans heurter à chaque moment quelqu’un des Sts
Pères; Quelque décision d’un Docteur séraphique, quelque Decret d’une
congrégation, quelque maxime d’un Casuiste; Enfin sans donner dans
je ne sais combien d’heresies, dans des propositions mal sonnantes, et dans
des expressions sentant le scandale et la nouveauté? Ce grave Censeur
veut il que ses compatriotes cultivent les Sciences Naturelles dans un
Païs où l’Eglise réfuse encore Aujourd’huy à la Terre la permission de tourner
autour du Soleil? Veut il qu’ils traitent des points d’histoire; Eux qui encore de
nos jours ont vû le Celebre Giannone languir pendant trois ans dans les
Cachots de l’inquisition, pour avoir écrit une excellente histoire du Royaume
de Naples, et pour avoir fidèlement raporté quelques abus du Clergé?
Les Italiens pourraient ils cultiver ce champ sans rencontrer sans cesse
dans leur Chemin les titres des Pretentions ultramontaines ou les interets
Politiques de quelque petit Tiran? Enfin, tout bien consideré, leur reste
t’il autre chose que la belle Litterature dont ils puissent s’occuper avec
sureté dans leurs Assemblées, Et qu’est ce que la belle Litterature sans
amour? Une étude sans interet, une érudition Pedantesque, un corps
sans ame.

Ne vous plaignés donc point de vos Academies, savant et froid
Muratori, si elles ne sont pas utiles à leur patrie, c’est qu’elles n’osent
l’être. Ne flêtrissés point ces guirlandes de fleurs dont elles savent orner
leur Esclavage, ne leur enviés point ces affari d’amore, ces jeux
innocens, ces doux riens auxquels le Climat les invite, et auxquels la
Constitution de leur Patrie les reduit. Il a falû en France, en
Allemagne, en Angleterre de grandes revolutions Politiques pour faire
Jour à la raison. L’Italie n’a pas encore été aussi heureuse; Mais soyons
<11> soyons sûrs qu’elle raisonnera un jour tout comme nous. C’est d’elle que
nous tenons la Litterature, nous lui ferons à nôtre tour un present beaucoup
plus precieux, celui de la Philosophie. L’Immortel Montesquieu écrivit au Père
Cerati, Italien, que la Chaire de St Pierre est aujourd’huy sans dos et pleine de
vermoulure; C’était lui annoncer l’aproche du grand jour, c’était lui dire, qu’il
n’est pas loin ce tems où les Academiciens Italiens prendrons un essor plus
élevé, et ne se borneront plus à n’être que des tendres bergers.

Dans les autres Païs, presque toutes les Societés litteraires qui se sont faites
de la reputation dans le Seisieme et dixseptieme siècle, ont été changées
depuis en Academies reglées, sous les auspices des souverains, et d’autres
Puissans Protecteurs. L’Academie Royale de Londres, l’Academie des
Sciences de Paris, l’Academie des Curieux de la Nature, l’Academie des
sciences et belles Lettres de Berlin, et plusieurs autres encore, n’étaient dans
leurs commencemens que des societés Litteraires de quelques particuliers
rassemblés par l’Amitié et par l’estime mutuelle. Toute l’Europe sait que
dépuis ces établissemens on a plus fait danspour les sciences, que l’on n’avait
fait dans les 40 siecles que comprend l’histoire Philosophique. Mais
ne dissimulons point, que la force Academique a fait perdre aux Socie=
tés Litteraires du côté de l’agremenet ce qu’elle leur a fait gagner du
côté de l’utilité. Ce n’est plus aujourd’huy l’amitié qui en reunit les
membres, ce sont les appointemens qui en font ordinairement le
seul unique lien. Rien de plus triste, rien de plus ennuyant qu’une
assemblée academique. Point de franchise, point de Cordialité. L’Envie
et la jalousie, l’orgueil et l’Interet se peignent sur tous les visages,
habitent dans tous les cœurs. Il est dépuis longtems d’usage qu’aucun
des assitans ne prête attention aux lectures Publiques de ses confreres
et l’on se dispense même d’en sauver les aparences. La lecture finie
on va aux voix, le Secretaire demande si les membres jugent la pièce
digne d’être inserée dans les mémoires de l’academie, et quoy que per=
sonne ne sache de quoi il s’agit, chacun approuve, chacun aplaudit.

Tout ce qui sort de cette excellente plume est sans doute digne d’être com=
muniqué au Public
; Voila la réponse bannale de tous les Academicïens.
Mr De Maupertuis lût un jour un écrit de Mr Koerrig, son Antago=
niste, pour le faire condamner par l’Academie comme un libelle
faux et injurieux. Cette lecture faïte, Mr Formey se lève pour
recueillir les voix. Toute l’academie s’empresse à faire la Cour à
son Président; Tout ce qui sort, cria t’on de tout côté; Tout ce qui sort
<12> sort de cette excellente plume est sans doute digne d’être communiqué
au Public
. Mais quel fut leur étonnement lors qu’on leur aprit que la
piece était contre le Président; Aussi tôt ils la jugerent digne du
feu. Telles furent les sentences de ce juge qui ne pouvait jamais s’empecher
de dormir pendant les plaidoïers des avocats. Un jour son voisin le
tira par la manche pour avoir sa decision. Qu’on le pende, dit
le juge. – Monsieur, il s’agit d’un pré. – eh bien, dit il, qu’on le
fauche
.

Pour nous Messieurs, qui ne sommes ni dans un puis d’esclavage,
ni aux gages d’aucun souverain, rien ne nous empêche de Cultiver
le goût du beau et du vrai dans toute son étendüe, de Jouir de tous
les agrémens d’une Societé Litteraire, et dont retirer tous les avantages,
que je n’ai pû que legerement toûcher au commencement de ce
discours. Je n’ai pas besoin de vous retracer ici les qualités du
cœur et de l’esprit qui sont necessaires à un Membres d’une
Societé litteraire; faire l’énumération des devoirs d’un Academicien,
ce serait raconter ce que vous faites.

Etendue
intégrale
Citer comme
Société littéraire de Lausanne, « Sur l'utilité des societés littéraires, par G. J. Holland », in Mémoires lus à Lausanne dans une Société de gens de Lettres, Lausanne, [22 mars 1772], p. 8-12, cote BCUL, IS 1989 VII/4. Selon la transcription établie par Damiano Bardelli pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1382/, version du 07.02.2024.
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