Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Paris, 28 juillet 1783

de paris le 28 juillet 1783

ouy sans doute mon cher et digne ami, je vous ay scu le
plus grand gré de vous etre souvenu de moy dès laurore de
votre convalescence. je n'ay rien de plus cher au monde dans le
genre de lexistence côte à côte, et fallut il vous fendre le coeur
comme a sganarelle, quand sa femme luy dit je ne te quitteray
pas que je ne t'aye vu pendu,
je puis vous dire la mème chose -
ajoutés mon ami que vous avés pour mon bien ètre une faculté
toute particulière, cest de me montrer un coté du paÿsage de la
vie ou j'aurois société encore. Les hommes, dans les sociétés corrom=
pues du moins, sont si laids a voir, quand on a acquis de lage
et de l'expérience, que sentant qu'on a perdu le ressort des riens
qui font les liaisons, ou ne voudroit les voir qu'aux champs, ou des
fenètres de sa bibliothèque; mais quand on a des affaires et des
devoirs, il faut sentir et souffrir son déplacement et son impuissance
et cest vivre comme ne vivant point. au lieu de cela vous ètes
tout vivant, tout grouillant, tout entouré; mais il faut pisser
sur toute chose, car job pissoit, et ainsy fait votre serviteur son
cadet.

vous dirés ce quil vous plaira de votre estomac, je scais que depuis
longtemps vous ètes son champion, mais quand ils n'avertissent pas
immédiatement, ils n'en sont que plus traitres; la goutte et la gra=
velle sont soeurs, et leur cousin le Rhumatisme, tout cela vient de
lestomac plus ou moins venteux ou lent. mais je ne veux point
aller sur les brisées de votre docteur cabanis, dont par parenthese
notre amie fait grand cas dans touts les sens; au reste je suis bien
persuadé que les eaux vous font du bien, car j'ay remarqué a votre
<1v> dernier voyage que vous buviés peu et trop peu, et que vous ne
preniés pas assés de liquide: si j'arborois des lunettes, comme j'en
aurois prou besoin, je vous dirois en nazillant qu'il faut de la
limphe dans le sang. quoyquil en soit que dieu vous conserve en
santé, mon bon et bien bon amy; je le demande mille et mille fois
plus pour vous que pour moy.

hélas il m'est bien loisible de faire des voyages, en idée, mais imagi=
nés vous quil ne m'a mème pas été possible de découcher un seul
jour. je suis venu icy le 5 janvier parceque je devois ètre sur le
bureau le 8 et tout enfant que j'étois, je pensois pouvoir ètre de
retour chex moy au bignon pour le carème. j'ay finalement été
jugé le 26 mars, et je n'ay encore presque pu rien avancer pour
mettre en règle les bribes. il m'a fallu toujours suivre de loeil les
ciconstances, et sans me mèsler des abois ou je voyois qu'alloit ma
partie a travers de milliers de chicanes incroyables dont elle m'épuise
et s'abime elle mème, escortée de touts les fripons et faiseurs d'affaire
du paÿs, ayant cent procès a la fois, se faisant condamner dix fois
par semaine, et dans touts les excès de la plus horrible inconduitte
il m'a fallu attendre et suivre de loeil. après lavoir échapé dix
fois par touts les tours de passe passe de scapin &c samedy dernier
on vendit ses meubles, son linge, tout ce qu'elle avoit, et je ne scais
dans quel grenier elle est maintenant retirée. si je parviens a ex=
traire de lâ quelque chose de relatif a des vues prolongées que j'ay dû
avoir, sans y mettre trop de confiance, alors je vous en avertiray
mon cher amy. jusques lâ je suis toujours enlacé comme le premier
jour, n'ayant ny pot au feu ny écuelle lavée, et comme on sort de
paris en été, je vais diner touts les jours chex notre incomparable
amie; jugés quelle manière dètre pour un homme de mon age et de
mon état.

quand a l'affaire de provence, je vous ay mandé a peu près les
<2r> antécédents. ils ont tout voulu plaider et ont plaidé. les marignane
se sont conduits aussy comme des fols; ils ont armé des la premiere
aparition du cte; se sont réfugiés a toutes ses satisfactions et déférences
que j'avois ordonnées; enfin ils ont plaidé. ils ont fait une diatribe sur
le c
te pensant que le fils seroit aussy sage que le père. ses circonstances
étoient différentes, il s'est rudement
déffendu, a plaidé luy mème, écrasé
l'avocat adverse, mais comme il faut qu'un fol le soit toujours, il a
fini en mettant sur le bureau, une lettre de sa femme de luy pardonnée
pendant quils étoient ensemble, qui la déshonore. selon nos lois il ne
faut que la diffamation pour séparer; malgrés cela, il avoit tellement
gagné le paÿs, ou les marignane règnent et tiennent maintenant 
la cour d'amour, que cela a été très débattu; il déclaroit par ses con=
clusions ne vouloir pas de sa femme, mais qu'elle ne fut pas au couvent et
hors de la maison de son père. ils n'etoient que 8 juges, et ont été
longtemps partagés. enfin un c'est détaché et la séparation a été
prononcée jusques a ce quil en soit autrement ordonné. après cela
combat folie, et le bailly toujours pour son neveu; ils veulent
des cassations &c tout cela me pend sur la tète. je m'en demèsle
de mon mieux, mais c'est mon pire traversier.

le cadet est arrivé dans la rivière de bordeaux avec son régiment
en fort bon état, chose qui luy fait honneur, attendu que le colonel
en premier etoit en france. il établit maintenant sa troupe dans
des quartiers auprès; il y attend la revue de linspecteur, contre lusage
de touts autres qui se sont hatés d'arriver icy en touchant au port.
il viendra icy ensuitte aviser a ses affaires, qui doivent ètre belles, car il a la
tète plus propre que le corps, ce qui est énormément dire.

voila mon cher amy, les détails que vous me mandiés; pardon de
ce trop long grifonage, mais je ne pouvois le serrer plus. quand a
votre procès, je tranquilise fort sur iceluy, et je le crois imper=
dable. dailleurs je regarde a présent dix mille écus comme un écu
autrefois un écu: du moins cest lâ le stile de tout le monde qui
semble etre privé au dernier repas de sardanapale qui brula tout
son fait après le festin. conservons toutefois Mes vos tres prétieuses
filles, que j'aime autant que je les respecte, et que, s'il plait a dieu
je veux voir pourtant, avant que la vue me manque tout a fait. adieu
mon digne amy. je vous embrasse

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur
Monsieur de Saconai en son
chateau de Bursinel, près
Rolle en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Paris, 28 juillet 1783, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/902/, version du 14.09.2020.
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