Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Paris, 09 mai 1783

de paris le 9e may 1783

vous etes heureux mon cher ami, vous n'avez que des affaires
claires, et dans un paÿs, qui nécessairement tient a des loix, ne
pouvant tenir a autre chose. je ne dis pas que les épidémies voisi=
nes, comme l'esprit fiscal et ses suittes, a scavoir la cupidité, la ruine
l'égoisme, les viagers, les fortunes oisives et cachées, et le choc immi=
nent des banqueroutes publiques et privées, ne puissent et ne doivent
altérer parmy vous la masse et les branches des liens sociaux; mais
il y demeurera toujours des aziles pour l'ordre et pour les moeurs.
la fiscalité ne s'étend pas sur la justice au point qu'un Rolle décriture
contenant douze ou 15 mots selon leur longueur coute 4 lb dont
il y en a 3 lb 10 s pour le roy. la rapacité ny est pas déshono=
rée au point qu'un arrest coute 6000 lb a lever, n'entrant dans cela
ny frais de procédure, ny avocats, ny étrennes et droits a secretaires
greffiers et sous greffiers &c &c; on ne vous fait pas 3 arrets sur
une mème cause, en la coupant en troix, et dix interlocutoires
résultants du mème arrest. en un mot ne vous comparés aucune=
ment aux grands paÿs qui vont directement et gayement a
l'extérieur, a leur dissolution; vous pouvés etre ecrasés par des
débris de montagnes, moulus par des soubresauts a la calabroire,
mais ètre détruits de main d'hommes, vous en avés encore pour
longtemps, et il n'en faut pas tant pour faire passer le vie et
mème les générations, en paix et aise et innocence.

je vois mon cher que vous avés oublié votre discrète et honorable
protégée Me de cabris, ses courses en savoye &c ses menées pour
exciter et favoriser le délit de son frère, receler les effets, en pro=
fiter, le venir vendre icy, et y afficher la protection de sa mère,
son renvoy au couvent qu'elle s'étoit choisy, d'ou elle demanda et
obtint de retourner joindre son mary: son retour achevant cette
<1v> pauvre tête, qui tomba dans la manie et finit par attenter a
soy mème. la prétention de sa chaste épouse, repoussée par la famille
qui donne a sa belle mère la tutelle de son mary, des biens, et de
leur enfant; attendu qu'ils n'avoient mangé que 600'000 lb de leur
capital en six ans de temps, sans dépense exterieure que des folies
interdiction du mary par le premier juge, et confirmée par le
parlement. icelle dame enfermée et mise au couvent a la demande
de 40 parents notables. après mille atroces folies, comme libelle
imprimé et promu icy contre son oncle, monitoires sur les lieux,
dettes, spoliation, sédition locale promue &c &c; finalement on la
sort du couvent en mème temps que sa mère de celuy d'icy, quand
cette dernière eut été séparée, et le tout sans autre raison, que celle
qu'on étoit fatigué de tenir ces tètes lâ. je vous ay mandé toutes ces
belles choses dans le temps et vous avés bien fait de les avoir oubliées
maintenant elle est icy jouant ses grands jeux et aux pieds du roy
et dans loeil de boeuf, et ses romans et manifestes, demandant son
cher époux et sa fille, je ne m'en mèsle pas.

quand au brulot de la bas, autre farce en plein vent, mais celle la
retombre directement sur moy, 1o parcequ'on m'y compromet, 2o parceque mon
frère y a pris plus que couleur et affection, comme je vous l'ay mandé
cet hyver; voila mon cher la carrière du chevalier job votre amy:
bien luy en vaut d'avoir la peau dure et cicatrisée: je ny auray pas
plutot été troix semaines, que j'y seray fait
, disoit un nègre a qui
lon vouloit faire peur de l'enfer; je trouve néanmoins qu'on
pourroit passer sa vie à faire autre chose.

a propos de cette autre chose, jespère que si le digne banneret ostervald
veut bien aller plus loin dans la lecture de mon manuscrit, que le
discours préliminaire ou avertissement il se trouvera disposé a
protéger cet ouvrage et j'ay cela fort a coeur.

je souhaite que vous trouviés ma petite nièce en meilleure santé, j'ay
<2r> toujours peur que quelque jour elle ne s'en aille en fumée. con=
servés votre santé a vous et aux votres; jouissés de la belle saison
tandis que la providence me tient cloué aux chausses des procu=
reurs, et que dieu vous en garde en ce monde cy et dans l'autre. adieu
mes respects a vos dames, et je vous embrasse tendrement

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur
Monsieur de Saconai en son
chateau de bursinel près Rolle
en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Paris, 09 mai 1783, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/898/, version du 14.09.2020.
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