Transcription

Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 23 novembre 1782

du bignon le 23e 9bre 1782

il se feroit tard mon bon ami pour douter de l'intérest que
votre coeur prend a mon sort; mais il m'est doux den recevoir
des témoignages. au reste il seroit trop fatigant d'en suivre
les details; mon étoile fera son chemin tout comme un autre

touts faits humains dépendent de fortune,
non de conseil, ny de prudence aucune;

dit mon vieux plutarque. j'ay le coeur et lesprit tournés de ma=
nière a ne jamais oublier les compensations que m'accorda la
providence; je me les rapèle sans cesse, je les recherche mème, et par
devoir, pour n'etre pas ingrat, et par acquit afin de ne pas faire
du noir, et de tenir comme st denis ma tète a deux mains. cest ce
que j'apele la politique de la tete, je l'observe et le ménagement
de lestomac a ma maniere, car je prétends que tout le bon sens
rembruni tient aux hypocondres. tout cela dis je est pour que la tète
ne me tourne, car tout crouleroit autour de moy; et cepandant j'en
ay souvent dequoy en faire tourner douze; mais je scay fort bien en
général que toutes les affaires humaines se réduisent a bagatelles
assailly de toute parts et entouré de gens ardents a tout démolir et
tout detruire, je mets tout au pis quelquefois, en étant au point ou il
m'est impossible a moins de rèver de voir le moindre petit jour au mieux,
et je vois dans le possible de me trouver nud, aveugle et demandant l'au=
mone en la porte d'une église; encor ne serois je que comme belisaire
après avoir commandé des armées et relevé son paÿs moy qui n'ay rien fait
en tout, il est peu de privations qui me contassent, et je mets souvent en
question, de renoncer a tout ce que jeus, a tout ce que je fis, a tout ce que
je fus; et le terme de tout calcul et de tout conseil a cet égard, est de rien
<1v> pouvoir prendre que des évènements. le pis de ma scituation cest
a mon age forcé d'attendre sur tout, et de faire face et force de touts cotés
comme si j'attendois et espérois de trouver quelque ressource dans ma
constance. elle a toujours du moins l'avantage de la résignation, et
celuy aussy du bon maintien; mais aussy combien de travail et bien dor
coute ce genre de résistance. votre compatriote mon digne amy vous a
déguisé bien des détails 1° parcequ'il en arrive touts les quards d'heure
et qu'on ne peut tout 1 mot biffure prévoir, 2° parcequ'elle a vu votre bon coeur, et votre
bonne trempe desprit qui aime a prendre a lespérance, et que n'y pouvant
rien il est etoit inutile de vous fatiguer. ouy mon amy la providence me conser=
ve une bonne santé, de bons amis, et mème une bonne renommée parmy
les honnètes gens; on ne doit pas se trouver malheureux avec cela.

je vous félicite mon cher de ce qu'elle vous a conservé Melle votre soeur
elle n'eut jamais beaucoup a perdre pour les autres, d'un certain coté
et en vérité le surplus est gagner pour soy; mais elle vit et se porte bien
cette fille de père et mère respectables, et qui fut digne au fonds de si
bons parents; elle vit au milieu d'une famille chérie, et de coeur, celle 
de nos facultés qui donne les vrayes jouissances, vit encor, cest assés.

dix fois dans ces derniers temps j'ay dit a Me de pailly envoyant
passer les voyageurs d'automne, si jetois cet oiseau comme je tournerois
le bec du coté de bursinel
, et ne vous en déplaise mon cher vos en=
fants ont autant de part que vous, a ce desir de mon ame, on ne
scauroit rien ajouter au portrait que m'en a fait Me de pailly qui a
dans loeuil toute la délicatesse du coeur et la perspicacité de lesprit.
Il est de mode aujourdhuy de vous aller voir vous et votre région
mais cest la curiosité qui voyage: celle lâ est aussi satisfaite du retour
que de laller; mais je ne lui envie pas ses jouissances qui ne furent
jamais a ma portée. chex moi le coeur remet a tout et partout. lin=
terèt
se fourre partout ce n'est que par luy que j'ay pu vivre: en faisant
mes livres a la glace, je ne m'attendrissois dix fois pour le peuple pour le
bien moral et phisique et pour ses  effets: la musique, on ne me dit mot
on ne me ramène aux gens que j'aime, aux sentiments de mon travail &c.
on fait comme cela mon amy je vous demande quand je serois libre, je
sentirois huit jours le plaisir de vous voir vous et les votres, et 1 mot écriture
le chagrin de vous quitter, et au retour j'ay de bons petit enfants que je
trouverois bien maussades.

<2r> votre procès n'est qu'une pure formalité; regardés s'il vous plait cela
comme une portion 1 mot biffure des frais de l'argent et non comme le
malheure d'avoir a déffendre son bien; ce sera des mouvements, ils
vous couterat peu, un succés de plus, et même des compliments que
vous aurez de reste. vous voyés cher amy que je vous refuse ce que vous
m'accordés tres libéralement, mais cest que je ne vous veux pas la plus petite
portion de malheur qui ne vous iroit rien qui vaille. 

J'aurois cru que d'erlac que nous connoissions depuis si longtemps
mourroit desséché plutost qu'apopléctique. Les femmes ont besoin
de tuteur dans votre paÿs? je crois bien que vous aurès la vogue.
votre paÿsan qui me paroit un homme rare a bien fait s'il avoit de
l'argent de ne faire qu'entendre parler du chef, car s'il leut ou, il le luy
auroit emprunté.

votre législation de genève sera aussy longue et aussy fructueuse
que le siège de gibraltar; que ne leur donnoit on des femmes
pour plénipotentières, ils auroient pu être coeurs battus, et
contents, au lieur qu'on échouera toujours au troisième point
de cette législation.

prenés que je n'aye rien dit: mais on m'avoit assuré que les vins
étrangers payoient des droits sur votre territoire.

en outre comme je veux vous lire, écrivez desormais s'il vous plait
avec de l'encre moins blanche que cette derniere fois.

adieu mon cher amy dites a Mes vos filles que mon portrait les assure
de son très tendre Respect, il vaut mieux que ma figure. contés que
nous ne vous oublions pas Me de pailly et moy quand je veux la dénoir=
cir, je la mets sur votre chapitre et de bursinel &c. adieu je vous
embrasse de tout mon coeur

Mirabeau


Enveloppe

a monsieur
Monsieur de saconai en son
chateau de Bursinel près Rolle
en Suisse
Par Pontarlier


Etendue
intégrale
Citer comme
Mirabeau, Victor de Riqueti, marquis de, Lettre à Frédéric de Sacconay, Le Bignon, 23 novembre 1782, Collection privée. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/710/, version du 14.09.2020.
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