Transcription

Société littéraire de Lausanne, « Sur les préjugés respectables, par J. L. Wetzel », in Mémoires lus à Lausanne dans une Société de gens de Lettres, Lausanne, [12 avril 1772], p. 90-96

Sur les Préjugés, et s’il en
est de respectables
.
Par Mr Wetzel

Il n’est pas moins superflû que temeraire, Messieurs de vouloir
ajouter quelque chose à vos lumineuses reflexions sur un
objet aussi important que sont les Préjugés. Destitué de cet
esprit de profondeur que demande une telles Analise, trop
et trop longtems éloigné des confins de la Philosophie, Etranger,
et par là reduit à exprimer mal et avec difficulté des idées
confusement conçües, je n’offrirai rien qui n’interesse vôtre
indulgence, bien plus que vôtre curiosité. Que la bonne foy de
mes intentions me serve d’excuse. Et je vous prie, Messieurs, de
regarder mes observations, qui sont plûtôt des questions que
des decisions, comme les débris de la barque du pauvre
Pescheur, apportés pour le bucher de Pompée.

Je passerai sous silence l’origine de la Classification des préjugés.
Vous qui avés scrupuleusement examiné, épluché cette matière
et connaissés avec Bacon le Vaste Empire de ces Idoles!
Que pourrai-je vous apprendre de nouveau? On dit qu’il
y a des préjugés generaux, communs à tout le genre
humain; Qu’il y en a de particuliers à chaque nation, à chaque
état, à chaque individu; Qu’il est des préjugés de Religion, de
Morale, de Politique &c. &c. Ce qui est censé préjugé dans un tel
Peuple, dans un tel état, dans un tel siècle, ne l’est pas, ou n’est
pas censé tel dans un tel autre. La noblesse et le Commerce qui
s’allient si bien en Angleterre, sont incompatibles en France.
Les français jettent le corps d’une Lecouvreur à la Voirie,
tandis qu’une Oldfield est déposé dans l’abbaye de
Westminster à côté des Rois et des Heros de la nation. La
Poligamie et le Divorce sont permis en 1 mot recouvrementAsie, et reprouvés En
<91> en Europe.

Mais sans entrer dans un détail pour lequel peut être la vie d’un
homme ne suffirait pas, venons au fait et tâchons d’examiner ce que
c’est que préjugé, pour en tirer quelques consequences generales.

On définit le préjugé, un jugement porté ou admis sans
examen. Or ce jugement peut être une verité ou une erreur. Ces
Jugemens qui se fondent sur des vérités, ou qui tendent par cela même
au bien de la Societé, il est incontestable qu’on ne scaurait trop les
respecter. Ces preventions sont les Loix du Commun des hommes,
qui n’ont pas assés de Lumières, ni les principes qu’exigent la discu=
tion des vérités; Vouloir les en dépoüiller, ce serait leur apprendre
à douter de tout ce qui ne tombe pas sous les sens, les jetter dans
un labirinthe dont ils ne sauraient se tirer, ou leur inspirer
une présomption d’autant plus dangereuse qu’il y en a peu qui
aïent le triste avantage d’être assés pevertis, pour n’être pas
factieux & remuans. Eh! D’Ailleurs pourquoi entreprendre de leur
faire pratiquer par raisonnement, ce qu’ils suivraient par
sentiment, par cette évidence du Cœur, qui indépendament de
la reflexion, nous porte à aimer certaines actions, et à en
détester d’autres; Ce sens moral, qui sait si bien distinguer
la vertu du vice, cet instinct, qui fait que Pyrrhus estime
Fabricius, dont le desinterressement magnanime arrête le
cours de ses victoires, et que Jugurtha méprise le senat dont la
corruption affermit le Diademe sur sa tête.

Ce precieux sentiment qui guide l’homme, joint à sa
prévention, pour les objets auxquels il est accoutumé, peut
en suppleant à la reflexion avoir des effets excellens & porter
le germe des vertus. L’homme sait peu faire l’usage de sa
raison; Les passions étouffent si souvent le sens moral,
que si le préjugé de coutume, l’exemple et l’emulation ne
l’attachaient à sa Patrie, à sa famille, à ses Loix, on
verrait bien tôt régner selon le caractere et le temperamment
de la Nation un fanatisme, qui, en multipliant le nombre
des mauvais Citoyens, des Criminels scandaleux, repanderait le desordre
<92> desordre dans le Genre humain. C’est peut être par cette raison
qu’à Rome tout ce qui pouvait introduire des nouveautés
dangereuses, changer l’esprit et le cœur des Cytoyens fut reformé
par les censeurs, et Mr de Montesquieu prétend, que plus d’Etats
avaient peris, parce qu’on a violé les mœurs, que parce qu’on
a aboli les Loix.

J’ay dit que le Préjugé peut aussi bien être une Verité
qu’une erreur. Mais voici, Messieurs, la grande question
que j’ose faire: Qu’est ce que c’est la verité ou l’erreur?
La conformité ou l’opposition de nos idées avec la nature
des choses, de suivre cette immense chaine
qui les lie, d’avoir vû la verité sans voile, et l’erreur sans
Masque?

Les Verités abstraites, dit le Père Malebranche, Les
Verités de Geometrie sont presque les seules qu’on puisse
démontrer, et sont le fondement de tout ce qu’on peut connaître
Ici bas. L’Erreur elle même, n’a t’elle pas sa Geometrie?
Combien peut de verités évidentes, en comparaison de celles
qui sont problematiques, dans la recherche desquelles
le pour, et le Contre, divise les plus éclairés des hommes,
lesquels on tache de prouver ou de combattre par une
masse rebutante, soit d’argumens, soit de sophismes, dont
rien ne me garantit la justesse ou la fausseté que
l’Autorité d’un livre, duquel peut être un jour quelque
patience oisive renversera la Sistème? Nôtre esprit
est trop borné, trop susceptible du faux; Nos jugemens
sont trop souvent dictés par l’Autorité, le temperamment,
par le retour sur nous mêmes, pour que nous puissions bien
comparer les idées, lier les propositions, et tirer de justes
consequences des differens rapports qu’elles ont entre elles.
Ce qui frappe vivement nôtre imagination nous tient lieu
d’évidence; On s’attache au vrai par un esprit d’erreur, par
amour de la verité. Souvent la prevention pour une Verité suppose
<93> suppose à l’admission d’une autre, une esperance flatteuse, l’amour
d’une idée, Le temperamment permanent ou momentané peuvent
obscurcir dans nôtre esprit jusqu’à des idées mathematiques. Qui
est ce donc qui sera le juge competant des erreurs? La juste crainte
doit avoir embrassé autant d’ombres que de Verités, ne nous jette
t’elle pas dans la incertitude et la suspension? Ne serait on pas tenté
de croire que ce qu’on appelle si souvent raison, droit, Vertu,
pourrait bien arbitraire, si l’instinct ne paraît pas plus
Evidamment que le raisonnement, & si l’on peut appeler arbi=
traire ce qui est approuvé par le sens moral et exigé par les
circonstances? Les Philosophes les plus eclairés sont de
leur propre avû peu d’accord sur les définitions du droit
Naturel & de la Morale; Mais ils s’accordent sur les conse=
quences qui interressent les Genre humain.

Or si la societé nous est indispensable à cause des besoins
auxquels sont assujettis nôtre Corps et nôtre Esprit; Elle doit
être essentielle avec toutes ses dépendances. Et que de varie=
tés resultent de ces circonstances dans les formes, dans les
reglemens et dans les usages!

J’ay dit que la Poligamie est un Crime en Europe, Elle
est permise en Asie; A Sparte le vol fait par adresse était
tres permis, il était un espèce de commerce, et le repas
general n’en était point troublé. Vous sentes très
bien, Messieurs, combien par ces circonstances, il devient
difficile de prononcer sur le bien, et sur l’absurde de ces
cas là. Il n’est pas question d’examiner ici, si nos mœurs
à cet égard sont plus conformes à la raison, cela est
évident. Mais je vous demanderai un jour, Messieurs,
si ce qu’est contraire à la Societé en general n’est pas
contraire à la Nature. Cela supposé, les préjugés qui
blessent la societé en general, sont les seuls à combattre;
Tels sont les Duëls, le fanatisme, l’Intolerance, Massacres, dont
l’horreur n’est pas diminué par le nom specieux qu’on leur donne;
Tels sont encore mille autres qui affligent l’humanité, La prétend...
<94> prétendue chasteté des Vestales, l’Austerité des Fakirs, préjugés
nuisibles à l’état, et le supplice de ceux qui si vouent. Non ces
monstres ne sont point respectables, Préjugé, erreur prouvé tel
dont la fausseté à d’influence ouvertement nuisibles au bien être
de l’assemblée n’est point responsable, malgre l’Autorité
dont il maitrise. Je ne parle point de ces heureuses
Illusions, de ces songes flatteurs qui sont indifferens à la
societé en general, ces doux fantomes

qui versent sur nous de trompeurs agrèmens dorent, p
Dorent par leurs rayons des nuages charmans.
Satisfait de ses gouts, content de la Science
Chacun à pour soi même un œil de complaisance
Vois l’Aveugle danser, se plaint il que ses yeux
saient pour jamais fermés à la clarté des Cieux;
Voit le Boiteux qui chante, en est il moins tranquile,
Quoy qu’à former des pas, son pied soit moins agile?
Dans les vapeurs du Vin le Mendiant est Roy
Et le sot en tout tems, rit satisfait de soi.
Le Chimiste ébloüi de l’or qu’il voit en songe,
Et même en déplorant son destin rigoureux
Dans le sein de sa muse est Poëte et heureux.

Pope, Trad. p. l’Abbé
de Rénet

Il n’est pas question de ces erreurs là; Mais de celles qui doivent
leur existence à la Barbarie à l’oisiveté, à la ruse mise en
Œuvre pour seduire et maitriser les hommes. Mais le
moïen de dépoüiller les peuples de ces fleaux, de cette
Lèpre de la socité? Quelle difficulté de détruire ce qui
s’est fortifié par tant de siecles! Notre interet, celui
de nôtre famille, le danger de mèner en triomphe
la vérité, de briser les Barrières qui se trouvent à son
passage si opposent. D’ailleurs combien ne voit on pas
de gens qui par un respect mal entendu, par une déference
pour les jugemens du Public cachent leur amour pour la Verité
et la vertu, et n’osent agir en consequence de peur de se donner en ridicule
<95> en ridicule. Ce Tiran qui ne devait étendre son Empire que sur les Choses
indifferentes, les manières les habits, le langage, usurpe sur les choses
les plus essentielles, étouffe les idées, retrecit les esprits, et les formes sur
un seul Modèle. Qui osera donc braver ses écueils & se charger
de cette sublime et genereuse vocation de combattre des erreurs
en vogue? Qui sera assés courageux pour hurter son siècle pour
rendre l’ame à la vérité et pour dire avec Juvénal, à ses
concitoyens: Je vous laisse mon Testament que la verité m’a
dicté, lisés, et rougissés, c’est ainsi que je vous fait mes adieux
?

C’est aux souverains, aux Ministres dans les Monarchies,
aux Patriotes dans les Republiques, aux écrivains, aux Pères de
famille, à être le soutien les interprètes et l’organe de la Verité.
C’est aux genies Vastes à porter son flambeau dans la Caverne, aux
ames fortes profondement indignées du vice et de l’erreur à leur
faire la Guerre, à les poursuivre jusques sous la pourpre, à élever
la voix quand tout s’allarme, Quand l’Orgueil ménace, quand
l’envie s’éveille quand la Calomnie envenime; C’est à la philo=
sophie enfin à sapper ces anciens fondemens des Padogues
d’erreur et de Mensonge, à faire par dégrés, par l’anchainement
des verités ce qui ne scaurait se détruire par une revolution
subite: C’est à vous Messieurs zélés Partisans de la verité qui
osés soulever son voile, à être ses Apôtres, au sein de la liberté

Ah! S’est sous ces Climats, où l’on pense sans maître,
que l’homme doit penser, si des droits de son être
Il est encore Jaloux
Alpes! S’est à vos pieds, loin d’un joug méprisable
Que l’esprit est hardy, fecond, et inebranlable
Immense comme vous

J’ay le cœur et l’Imagination enflammées des plus belles
Esperances. Que d’erreurs détruites depuis un siecle, par le
progrès des Sciences! Que leur Empire sera rapide dans les
siecles d’avenir. Déjà la Masse informe des préjugés diminue
à la lumière qu’elle commence à repandre sur les objets;
déjà le fanatisme, l’Intolerance la superstition, ont perdu une
<96> une grande partie de leurs Autels. L’humble vertu, le Merite
à pied va de per avec l’Ignorance en litiere. La Noblesse ne
rougit plus de Cultiver les Lettres et les beaux Arts; Le
peuple est rentré dans la classe des hommes, il est regardé
même comme une partie respectable de l’humanité,
L’Astrologie Judiciare, la magie &c. ont perdu leur Credit, une
bonne femme que les années accablent, peut mourir
tranquilement, sans être soupconnée de sortilege, sans
craindre d’expirer sur le Bucher. On peut soutenir
publiquement qu’il y a des Antipodes, sans être brule vif,
comme heretique, et perturbateur du repos de la Societé.

Il y a encore des monstres à terrasser. En attendant
ces hereuses époques, le Sage voit son siècle en pèse l’esprit
l’eclaire sans fanatisme comme sans faiblesse sourit
à ses travers, gemit des erreurs qu’il ne scaurait abolir
comme des appanages de l’humanité, on les regarde comme
l’ombre et les nuages, necessaires, peut être au grand
Tableau, et dit avec Pope, que le tout est bien.

Etendue
intégrale
Citer comme
Société littéraire de Lausanne, « Sur les préjugés respectables, par J. L. Wetzel », in Mémoires lus à Lausanne dans une Société de gens de Lettres, Lausanne, [12 avril 1772], p. 90-96, cote BCUL, IS 1989 VII/4. Selon la transcription établie par Damiano Bardelli pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1398/, version du 08.02.2024.
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