Transcription

Société littéraire de Lausanne, « Sur la morale », in Journal littéraire, Lausanne, 05 janvier 1782, p. 81v-83

Assemblée du 5e Janv. 1782

Dans la Salle de la Societé;

Président Monsr le Consier Besson. Présens Messrs Vernède
De Morrens, Levade, De Saussure, Verdeil, De Corcelles
Kuittner, Gillies, Constant et Secrètan; Invités
Messrs Gaulis et de Käppen.

Question. Développer cette Sentence de Senèque «Il n’y a
pas de Science plus simple que la Morale pour l’ignorant
ni plus épineuse pour le Savant.»

Mr Levade nous donna ses réflexions par écrit. J’aurois
voulu pouvoir extraire ce morceau sans l’affoiblir. L’idée
de L’Auteur revient à peu près à ceci; c’est que pour
faire le bien il n’est pas nécéssaire de bien raisonner.
Morale, il suffit d’un cœur droit. En donnant à son
Père la moitié de sa paye, Trim le Caporal Trim
nous apprend mieux ce que c’est que la Morale que tous
<82> ces faiseurs de phrases qui nous ennuyent et nous font douter.

Mr Vernède n’est pas tout à fait content de cette opinion.
Il pense que les Genies éclairés seront toujours mieux en
état de remplir leurs devoirs, parce qu’ils les connoitront
mieux.

Mr De Saussure approuve la distinction de la Morale en
pratique et spéculative. Il en est de cette science
come de la Jurisprudence. Presentés une question
douteuse à cet home simple et droit, il la décidera
plus sûrement que ce Légiste qui versé dans les
ambages des Codes y aura puisé la manie d’immoler
l’Equité à la subtilité des principes.

Mr De Corcelles. Il ne faut rien exagérer. Ce n’est que
de l’home bien élevé qu’on peut attendre le Sacrifice de
l’Amour propre à la vertu. L’éducation peut seule
nous apprendre à dompter l’interêt personel, ce tiran
du vulgaire.

Mr Kuittner penche pour l’avis de Sénèque. L’home
instruit devient un Sophiste adroit dès qu’il s’agit de plaider
la Cause de ses passions; il trouve mille raisons
pour s’y livrer. Si l’ignorant fait le mal, il sent
qu’il a tort; mais l’habile home le fait en se persuadant
qu’il a raison.

Suivant Mr Mallet On auroit dû bien définir la Morale.
De toutes les Sciences, il n’en est peut être point de plus
etenduë; Elle n’a pas seulement les relations Civiles
pour objet. La Politique, la Jursiprudence sont encor
de son ressort. C’est la Morale des Princes, des Magistrats.
Si l’on considère cette Matière sous ce point de vuë 
on conviendra qu’elle est très difficile, même pour les
savants. Mais s’agit il de la Morale proprement dite
elle est plu
s à portée de tous; il suffira d’en indiquer
inculquer les principes généraux au commun des homes;
ce sera l’ouvrage de l’Education, mais encor plus d’un
sage Gouvernement.

Mr Gillies Condamne la sentence de Sénèque. Il s’est
écarté de l’opinion des autres Anciens qui ont tous pensé
que la Morale pratique étoit aussi bien une science
que la théorique. Ce Membre soutient qu’on ne connoit
proprement de morale que dans les Pays éclairés par
le Christianisme; il se plaint beaucoup des Casuistes
<82v> qui ont jetté une grande obscurité sur la Morale Chrétienne.

Mr Constant demande si l’on ne fait pas trop de cas
de Sénèque, d’un Philosophe qui en faisant un Traitté
sur les bienfaits justifie un fils d’avoir tué sa Mère.
On dit que la Morale est simple pour l’ignorant.
Qu’entend-on par ce mot? Veut on dire facile?
dans ce cas ce seroit s’abuser que de penser que le
Peuple la connût mieux que les Gens éclairés. Exposé
continuellement aux attaques de l’Amour propre et de la
volupté l’home sans principes manque De gouvernail
pour se défendre contre l’orage. Mr Constant remarque
qu’en général les Romains avoient une assés mauvaise
morale. Leur Politique ne consistoit qu’à fomenter des
troubles au dehors pour en profiter. Au dedans
de leur murs on les voyoit Usuriers, Pères dénaturés &c.

Mr Verdeil reproche à Sénèque d’être amoureux du
paradoxe. Si la Morale est simple pour l’ignorant
c’est par ce qu’il Agit sans examen, sans trop refléchir
sur les principes. Mr Verdeil nous communiqua
un Extrait d’un Ouvrage Anonyme. L’Auteur pretend
déduire toute la Morale de la nature du Contrat Social.
Cette opinion parût mériter l’Attention de l’Assemblée
et Mr le Président demanda de nouveau les
suffrages.

Mr De Saussure s’attacha à refuter le systhème de
l’Anonyme. Il prouva que sans l’existence d’un
Dieu remunérateur il ne pouvoit-y-avoir de Morale
qu’il étoit une infinité d’obligations qui n’etoient point
du ressort des Loix; que dès là chacun pourroit
violer les devoirs, les plus sacrès dès qu’il espéreroit
le faire impunément et en secret.

Messrs Levade et De Corcelles adoptèrent le
sentiment de Mr le Juge. Mr Mallet ajouta
que l’existence d’un Etre suprême ne lui paroissoit pas
être le seul fondement de la Morale. L’homme
nait un Etre moral; il nait avec des passions
et le don de refléchir; Un Peuple d’Athées ou ce
qui reviendroit au même, un Peuple que n’auroit que
de mauvaises notions de la Divinité auroit aussi
<83> sa Morale.

Mr le Président termina l’Assemblée par un resumé
intéressant quoique court des divers sentiments de ses
Membres.

Etendue
intégrale
Citer comme
Société littéraire de Lausanne, « Sur la morale », in Journal littéraire, Lausanne, 05 janvier 1782, p. 81v-83, cote BCUL, Fonds Constant II/35/2. Selon la transcription établie par Damiano Bardelli pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: https://lumieres.unil.ch/fiches/trans/1346/, version du 20.02.2024.
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