Présent à Paris, pendant l’occupation de la France après la deuxième abdication de Napoléon en juin 1815, Alexandre Ier retourne en Russie en passant par la Suisse. Le 8 octobre, les Vaudois apprennent que le tsar est à Dijon et qu’il s’apprête à traverser le territoire helvétique. Convaincu qu’il inclura dans son itinéraire le canton dont il a défendu l’indépendance, le Conseil d’Etat organise dans la hâte d’importants préparatifs pour recevoir dignement Sa Majesté Impériale. Mais le tsar décidera finalement de passer par Bâle, à la grande déception des Vaudois. Une lettre de Frédéric-César de La Harpe, datée du 4 novembre 1815, était la seule source publiée à ce jour évoquant cet épisode encore peu connu[1]. La découverte d’une autre lettre dans le fonds Constant de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne nous a permis de retrouver, de fil en aiguille, de nombreuses sources relatant l’ensemble des préparatifs, que nous souhaitons présenter ici brièvement[2].
Les procès-verbaux des Registres du Conseil d’Etat sont très bavards et comportent, entre le 8 octobre et le 17 novembre 1815, pas moins de neuf entrées relatives au « passage probable » du tsar et aux dépenses occasionnées[3]. Une commission est créée le jour même de la réception d’une lettre de Paris annonçant sa venue[4]. Elle est menée par André Urbain de La Fléchère (1754-1832), fraîchement élu au Conseil d’Etat et cousin de Frédéric-César de La Harpe. Il a pour mission « d’organiser par les personnes qu’il jugera convenable d’employer, les divertissemens qui pourraient avoir lieu à Lausanne, à l’occasion du séjour de Sa Majesté, tels qu’un bal, une promenade sur le lac, une Course au Signal, etc. »[5] Le lendemain, La Fléchère présente une proposition de programme qui est adoptée par le Conseil d’Etat.
Alors que les registres restent muets sur les noms des « deux personnes » qui ont aidé La Fléchère dans l’élaboration du projet, une lettre retrouvée dans les papiers d’Auguste Constant (1777-1862) nous permet de prendre connaissance en détail du projet qui a été soumis au Conseil d’Etat. Fils cadet du baron David-Louis Constant d’Hermenches[6] et propriétaire du château de Mézery depuis 1801, Auguste Constant est responsable de l’inspection des ponts et chaussées. Etroitement impliqué dans la vie politique du jeune canton, il est membre du Grand Conseil vaudois (1814-1820) et du Conseil communal[7]. Le fonds Constant contient de nombreux documents à son sujet, correspon-dance, journaux et agendas personnels, témoins de sa vie sociale très intense. En 1810, il accompagne dans ses déplacements l’impératrice Joséphine qui est de passage à Lausanne et qui souhaite acheter une propriété dans la région lémanique. Sa Majesté se rend même au château de Mézery. Afin de la recevoir au mieux, Constant fait ajouter quelques vaches supplémentaires dans les prés alentours, jugeant l’effet plus pittoresque. C’est peut-être à cause de son expérience avec les têtes couronnées que le Conseiller d’Etat La Fléchère s’adresse à lui afin qu’il élabore un programme digne d’une personnalité de haut rang.
Conscient des ressources limitées de la capitale vaudoise, qui comptait alors environ 13'000 habitants, Auguste Constant propose, pour accueillir Alexandre Ier, de mettre en valeur la situation géographique exceptionnelle de Lausanne et d’organiser une promenade passant par les plus beaux points de vue, du bois de Sauvabelin « pour prendre une idée de l’ensemble du pays » jusqu’au lac Léman, respectant ainsi les souhaits du Conseil d’Etat. Le signal de Sauvabelin « qui offre de superbes perspectives »[8] et le chemin menant au port d’Ouchy étaient alors des promenades très prisées et recommandées par les guides touristiques. Une fois que le tsar, sa suite et des musiciens auraient embarqué sur une douzaine de chaloupes, Constant propose « que quelques salves d’artillerie fissent juger [Sa Majesté] de l’écho : ces salves devroient être aussi le signal auquel toutes les cloches des paroisses riveraines sonneroient & donneroient par là à toute la contrée un air de participation à la fête. »[9] En début de soirée, l’illumination nocturne de la côte lémanique aurait dû être le point d’orgue de cette balade pittoresque :
Au sortir de table (ce qui sera probablement à la nuit), un feu allumé au signal de Lausanne, seroit celui auquel toutes les communes, qui ont rière leur territoire une colline, d’où l’on voit Lausanne, devroient allumer un feu & l’entretenir pendant une heure au moins, bien entendu qu’une commune qui auroit plusieurs de ces points ne seroient tenues qu’à en allumer deux. Ce seroit d’un effet magique, de voir le vaste amphithéâtre du Canton, ainsi éclairé.[10]
Enfin, il était prévu de clore la journée par un bal au théâtre de Martheray, construit dix ans auparavant. La bonne gestion de la police, qui préoccupe aussi Constant, démontre bien la difficulté d’assurer à la fois la sécurité du tsar et de permettre à la population d’exprimer sa reconnaissance auprès de son « véritable libérateur » auquel elle doit son « existence politique ».
Deux documents anonymes complémentaires, conservés dans le fonds Monod, déposé à la BCU, confirment que la proposition d’Auguste Constant fut suivie très fidèlement. Le premier, intitulé « Plan des Fêtes à l’occasion de l’arrivée de Sa Majesté l’Empereur de Russie Alexandre 1er à Lausanne », la reprend – en conservant même des formulations identiques – et y apporte quelques précisions intéressantes sur la mise en œuvre du projet soumis, notamment au sujet des décorations prévues :
Dans l’espérance que l’Empereur passerait un jour entier à Lausanne, on se proposait de le conduire au bois de Sauvabelin, pour y jouir de la vue & prendre une idée de l’ensemble du Pays. [...]
Après l’exécution de quelques morceaux d’Harmonie [...], de Jeunes Demoiselles distinguées par leur figure & leur naissance devaient sortir d’une grotte conduites par les Dames Rosset & Chatelanat & offrir à Sa Majesté des fleurs, des fruits & lui adresser un compliment. [...]
Le soir illumination générale. La Commission avait pris des mésures pour qu’elle fut des plus brillante, & partout des transparents[11] devaient offrir des allégories & des dévises : témoignages de reconnaissance envers notre Illustre Protecteur. [...]
Plusieurs arcs de Verdure & de fleurs étaient placés sur les passages de Sa Majesté.[12]
Le second document conservé est un croquis de l’un des décors prévus pour la réception en soirée (fig. 1), accompagné d’une notice explicative. Ce transparent, qui aurait été placé à l’entrée du théâtre de Martheray, représente une stèle portant l’inscription « A son Magnianime Protecteur. Le Canton de Vaud reconnaissant ». Surmontée de l’écusson vaudois, elle est couronnée de lauriers par un putto désigné comme « L’ange du nord », une allusion explicite à la Russie. Le monument est entouré de deux soldats et d’une paysanne avec son enfant. La notice explicative, qui est de la même main, donne aussi des précisions sur les autres sujets prévus, tous très symboliques :
Un transparent placé contre les remises en face de la Maison Steiner[13] représente l’intérieur d’une Maison rustique ayant un portrait d’Alexandre suspendu à la paroi. Un Vieillard et sa famille sont assis autour d’une Table. Ce Vieillard entretient ses Enfans de la prosperité du Canton, & leur montrant d’un geste le portrait d’Alexandre il leur dit : Nous lui devons notre bonheur. (Cette inscription fait partie du transparent)
Sur les portails de la Maison Steiner, il devait y avoir trois transparens, celui du centre aurait représenté les Armoiries de S. M. l’Empereur de Russie. Celui de droite aurait porté cette inscription Senatus populus que Valdensis / Optimo Principi orbis pacificatori[14]. Celui de gauche Invicto Russorum Principi / Libertatis publicae Vendici[15].
Un transparent placé sur le portail de la Maison Cantonale[16] aurait été ces vers d’Ovide. Ô referant grates (quoniam non possumus ipsi) / Dî tibi ! qui referent, si pia facta vident.[17]
L’auteur de ce projet de décors à la gloire d’Alexandre Ier est connu grâce aux procès-verbaux du Conseil d’Etat : il s’agit du peintre Joseph-Antoine Volmar (v. 1767-1855), de Mengen en Souabe, connu pour avoir introduit la technique de la lithographie à Lausanne[18]. Il se fait payer 40 francs « pour diverses peintures comencées & auxquelles quatre personnes étaient occupées »[19], un montant négligeable par rapport à la facture totale que le Canton devra assumer pour ces préparatifs inutiles. En effet, ils coûteront la coquette somme de 4'569 francs, répartie entre de nombreux prestataires, comprenant jardinier, menuisier, batelier, imprimeurs, relieur, marchand d’estampes, musicien, voiturier, postillons, logeurs, directeur du théâtre, etc.
« Sensible à la haute protection que S. M. lui avait accordée », le peuple vaudois avait prévu de faire les choses en grand pour accueillir le tsar de Russie, la recommandation initiale du Conseil d’Etat de pourvoir « à l’exécution aussi économiquement que possible & sans gaspillage » semblant être restée lettre morte. Les efforts et les dépenses consentis ne furent pas tout à fait vains puisque, partageant la déception de ses compatriotes, La Harpe entreprit de rapporter à son ancien élève la façon dont le canton de Vaud avait prévu de l’honorer, en concluant : « Rien de magnifique, ce ne pouvait être notre genre ; mais partout l’expression franche d’une reconnaissance cordiale. »
[1] Correspondance de Frédéric-César de La Harpe et Alexandre Ier, Jean-Charles Biaudet et Françoise Nicod (éd.), Neuchâtel : La Baconnière, 1980, t. III, lettre n° 311.
[2] Cette trouvaille est aussi publiée dans le bulletin de l’Association culturelle pour le voyage en Suisse (18/2015), dont le dossier thématique est consacré aux voyageurs russes en Suisse. Nous remercions Danièle Tosato-Rigo, professeure en histoire moderne à l’Unil, pour sa relecture attentive. Nous présenterons prochainement d’autres sources relatives à cette affaire sur Lumières.Lausanne.
[3] Voir notre transcription des procès-verbaux du Conseil d’Etat portant sur Alexandre Ier sur Lumières.Lausanne.
[4] L’ironie du sort a voulu que cette lettre, dont l’auteur (La Harpe ?) n’est pas cité dans les registres, arrive à Lausanne le jour même où Alexandre Ier passe à Bâle. Pendant trois jours, les Vaudois s’impliquent intensivement dans les préparatifs, alors que le tsar se dirige vers Zurich, avant de se rendre en Allemagne. Voir l’article d’Andrei Andreev, « Deux escapades du tsar Alexandre Ier en Suisse (1814-1815) », Bulletin de l’Association culturelle pour le voyage en Suisse (ACVS), n°18, 2015, p. 17-22.
[5] Registre des délibérations du Conseil d’Etat du Canton de Vaud, Lausanne, vol. 67, p. 55, 8 octobre 2015, cote Archives cantonales vaudoises (ACV), K III 10/67.
[6] Constant d’Hermenches est connu pour avoir joué sur le théâtre privé de Mon-Repos en compagnie de Voltaire. A son sujet, voir notre article « Jouer aux côtés de Voltaire sur le théâtre de Mon-Repos à Lausanne : l’entrée en scène réussie de la famille Constant », Annales Benjamin Constant, 2015 (à paraître).
[7] Voir Samuel Gex, « Constant, Constant de Rebecque », in Recueil de généalogies vaudoises, Lausanne : Georges Bridel, 1939, t. III, p. 218-219.
[8] Heinrich A. O. Reichard, Guide des voyageurs en Europe, Weimar : Bureau d’Industrie, 1793, t. I, p. 442.
[9] Auguste Constant, Lettre à André Urbain de La Fléchère ou "Projet adopté par le Conseil d’Etat le 9 octobre 1815 pour recevoir l’Empereur de Russie", Lausanne, 9 octobre 1815, cote Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne (BCUL), Fonds Constant II 25/7/54. Selon notre transcription établie pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne).
[10]Ibidem.
[11] Des transparents ont également été réalisés pour la réception du tsar à Bâle (voir Andreev 2015). La technique du transparent était volontiers employée pour les illuminations organisées lors des grandes occasions, comme le témoigne aussi l’ingénieur vaudois Adrien Pichard. Durant son séjour en France, celui-ci en réalise deux composés d’emblèmes et de devises qu’il place à ses fenêtres pour les festivités organisées lors du retour au pouvoir des Bourbons après la chute de Napoléon. Voir Paul Bissegger, Ponts et Pensées. Adrien Pichard (1790-1841), ingénieur et philosophe, premier ingénieur cantonal vaudois (à paraître).
[12] Anonyme, Plan des Fêtes à l'occasion de l'arrivée de Sa Majesté l'Empereur de Russie Alexandre 1er à Lausanne, [Lausanne], [octobre 1815], cote BCUL Monod Ko 25. Selon notre transcription établie pour Lumières.Lausanne.
[13] Il s’agit de la maison Beau-Séjour, qui se trouvait au sud-est de la place St-François. Propriété de Jean Steiner, elle servit de « refuge au Gouvernement helvétique » en 1802. Voir Marcel Grandjean, Lausanne, villages, hameaux et maisons de l’ancienne campagne lausannoise, coll. « Les Monuments d’art et d’histoire du canton de Vaud », Bâle : Birkhäuser, 1981, t. IV, p. 8-13.
[14] Traduction : « Le sénat et le peuple vaudois, à l’excellent Prince pacificateur de la terre. »
[15] Traduction : « Au Prince des Russes invaincu, défenseur de la liberté publique. »
[16] Le château Saint-Maire.
[17] BCUL Fonds Monod, Ko 24. Les vers d’Ovide sont tirés des Pontiques, livre 2, lettre 11, lettre à Rufus : « Que les dieux t’en récompensent, puisque je ne le peux moi-même ! Ils le feront, si ta piété n’échappe pas à leurs regards. »
[18] Voir Grandjean 1981, t. IV, p. 376.
[19] Registre des délibérations du Conseil d’Etat du Canton de Vaud, Lausanne, vol. 67, p. 114, 26 octobre 2015, cote ACV K III 10/67. Selon notre transcription établie pour Lumières.Lausanne.
Béatrice Lovis , « Alexandre Ier et les Vaudois: un rendez-vous manqué », Trouvailles Lumières.Lausanne, n° 3, octobre 2015, url: https:// lumieres.unil.ch/publications/trouvailles/3/