Transcription

[Huber, Jean (1721-1786)], Lettre à David-Louis Constant d'Hermenches, [Genève], [novembre] [1773]

Vôtre Signe de vie mon cher Ami m'a reveillé de ma létargie.
J'etois comme j'imagine que sont tous les Anciens Agréables, dans
l'excès du detachement des choses du monde. Je vous attendois
au meme point, vous y êtes pour un moment et puis vous repren=
drez l'essor encore quelques années Si malheur narrive, dont
Dieu vous preserve. Vous jouissez cependant a ce que je vois
dans vôtre Sejour Champêtre  en vray Patriarche, et vous devez
cela a des revèrs qui vous ont demasqué les hommes. On vous a
dechiré , tantot a tort tantot avec quelque raison, mais qui nest
pas pêcheur. Je vous aime mieux comme cela, que je n'aime
ces hommes infaillibles qui faillissent en fait de Tolerance et de
Sociabilité, et puis cest que j'ay interest a ce qu'on n'exige
pas que tout soit Grandisson. Je tâche dêtre bon, au moins a lire
netant plus bon a voir, jecris sur les Oiseaux mes anciens amis ,
je profite de la Solemnité que lon donne a present a l'Histoire
Naturelle pour pouvoir dire que jay rendu quelque Service.
Je ne sors que pour la chasse, je rentre chez moi ou je trouve
toujours quelques hommes, exceptez du tourbillon de nos plats Specula=
teurs. Jay un Logement neuf très agréable, ce qui va me de=
venir plus necessaire de jour en jour. hélas qu'aton a faire
quand on ne fait plus l'amour. cest cetoit la le bon tems, rêver
ruminer, ecrire, cest se distraire mais faire l'amour cest vivre.
Il faudra Dieu me pardonne que je remplace tout cela
par une espece de Devotion, a ma maniere, ne pouvant
adopter celle de Personne. Il me faut un Heros de
mon estoc, et tout a l'avenant, et vogue la galère!

<1v> Vous jugerez sans doute a mon Style que jay la charniere
du Croupion un peu engourdie et vous ne jugerez pas mal.
Certaine pesanteur exigeroit un remede que l'on ne me Conseille
pas d'employer. que Diable faire. Vivre dans le Passé et
ruminer Paris, et dire J'ay vêcu. triste ressource mais
avec de l'Imagination elle peut bercer un Pauvre radotteur.
Mais sans mon Ouvrage qui va grand train, sans mes gravures
sans mes Pinceaux, sans mes Oiseaux, sans les ressources
de ma folle tête, la bercerie ne mendormiroit pas.

Prenez donc exemple a moi, fichez vous de tout
excepté des ressources interieures. Vôtre famille tant
legale quadoptive peut vous en fournir de bien sensibles .
Vous avez le tact de la Campagne, que tant de Gens
croyent aimer et naiment pas dans le fond, parce quils nen ont
pas le tact. Je voudrois voir fantaisie et si je puis
degourdir ma carcasse je la verray pendant que vous y
serez. Je sens que vous êtes plus mon Prochain que
personne et que vous êtes a peu pres le Seul que je veuille pour
mon Prochain. Car en Gros, la Prochainerie ne m'accomode
gueres. Cest peut être parce quelle n'est pas Pittoresque, parce
quelle est monotone et contre nature, qui ne veut pas que
deux feuilles d'arbre se ressemblent.

Jay vû le Patriarche  qui m'a bien reçu malgré les Ridicules
quil pretend que je lui ay donné par mes esquisses. Nous nous
sommes Pardonné reciproquement, moi les Pasquinades et lui
ces Caricatures .
<2r> Je lui ay causé Paris, et dit des nouvelles de Sa Societé que jay beau=
coup frequentée . Je luy ay avoüé que je n'avois pû refuser de
le contrefaire de la voix et du Geste et je lui en ay donné un echantil=
lon. Cest une Scene ou il reçoit Marmontel en agonizant et puis en
lui parlant de Lécluse  il sechauffe par degrez. Chante le Postillon
galoppe avec les aiats, sort du lit en chemise et galoppe et rüe dans la chambre.
Il temporise actüellement, il sonde le Guay, et j'ay peur
quil ne le sonde Longtems. Car ce Regne n'a pas l'air Jovial.

Si vous voyez Mr Chollet dites lui je vous prie, que jay rendu
reponse a Mr Rilliet en tachant de rendre les conditions m1 mot déchirure
que sur ce, Mr Rilliet me renvoye a cette apres dinée.
Il avoit chargé Perdriau et un autre Ministre de le chercher a
Lauzanne. je crains encore quelque tour de vos Hurleurs 
et ne sais que penser du delay qu'il a fallu accorder. S'il étoit
allé consulter quelcun de leurs Correspondans, ce ne sera
peutetre pas ce que je crains, mais a tout evenement preparez
le Jeune homme. A tout prendre le Parti nest pas
bien regrettable. Nîmes, Pays de fanatiques, quelle gêne
pour un homme d'esprit. Jattens cette apres dinée cependant
avec impatience, car l'incertitude du Jeune homme me pêse.
Je vais a tout evenement sonder d'autres Partis.

Je viens de recevoir une reponse trainante que jenvoye
au Jeune homme. je lui dis de saddresser a vous pour
le macquignonnage de presentation.

Je vous embrasse tendrement


Enveloppe

A Monsieur
Monsieur le Baron de Constant
d'Hermenches
A Lausanne.


Note

  Public

Transcription mise en ligne le 1er novembre 2015. En lien avec l'article Béatrice Lovis, « Le théâtre de Mon-Repos et sa représentation sur les boiseries du château de Mézery », Etudes Lumières.Lausanne, n° 2, novembre 2015.

Ajout au crayon d'un archiviste (folio 1r): Huber 1772

L'usage aléatoire des majuscules n'a pas pu être toujours respecté. Les "s" en début de mot étaient systématiquement écrits en majuscule.

Etendue
intégrale
Citer comme
[Huber, Jean (1721-1786)], Lettre à David-Louis Constant d'Hermenches, [Genève], [novembre] [1773], cote BCUL Fonds Constant II/16/7. Selon la transcription établie par Béatrice Lovis pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/943/, version du 12.11.2015.
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