Transcription

[Guiguer de Prangins [-Clevland], Matilda (1758-1817)], La Fête de Sophie, comédie pour marionnettes, [Prangins], [08 novembre 1785]

La Fete
de
Sophie
Comèdie

<1> Scene 1ere Polichinelle seul assis.

depuis que je me mêle du metier d'auteur, on ne cesse de m'importuner
de tous les cotés, madame La Baronne  croit qu'on peut me commander
Vers ou prose, comique ou tragique, pour le theatre de la Nation
ou pour les marionettes, les chateaux de Province,

Comme petits patés au four
Ou bien Jeux de quilles au tour

Aujourd'hui même, elle veut que je compose pour un jour de
Naissance; encore son billet ne dit pas seulement quel est le
personage qu'il faut chanter; je le soupconne bien, parceque
j'ai scu par le monde, qu'elle rafolle, d'une certaine dame, auquelle
elle attribue tant et tant de jolies choses, et qu'elle la recoit souvent
chez elle; moimême dans le tems que j'etois acteur, je me trouvois
bien heureux, c'est vrai; des Rôles que cette certaine dame me
donnoit a jouer, parceque j'etois toujours applaudi, mais je
vais m'en assurer, en lui envoyant mon secretaire, pour la prier
de passer chez moi; c'est peut-etre un peu familier, mais quand
les femmes, ont quelques petites fantaisies en tête, elles ne sont
pas si scrupuleuses –

Il se lêve pour appeller Arlequin.

Hola Arlequin – Hola! un Auteur doit avoir un plan; eh bien!
Je ferai d'abord paroitre un auteur embarassé, je n'aurai pas
grande peine a le representer, car les originaux s'en trouvent
par tout – mais ce maraud ne vient point – Secretaire Arlequin –

Arlequin arrive si vite qu'il le pousse avec la tête
la bedaine de Polichinelle qui recule de la secousse.

<2> Scene 2de

Pol: peste du maroufle, il me fait attendre une heure, où bien il arrive
comme une bombe;

Arl: sangodimi tout mon nez a porté sur votre Ventre Mr Polichinelle,
n'est il pas tout noir?

Pol: il ne s'agit ni de votre nez, ni de votre teint, j'ai bien d'autres
affaires en tête Mr Arlequin: je veux vous envoyer en Ambassade;
Allez vous en chez L'illustre Baronne, et dites lui qu'en me favorisant
de ses ordres, elle a oublié de me dire ce qu'elle vouloit de moi;
que je l'a prie supplie de venir en personne, parceque ses beaux
yeux parleront mieux que le beau billet, Mr le Secretaire,
partez comme Mercure, et parlez comme un Apollon, mais
revenez comme Icar ou Blanchard 

Pol: sort

Arl: Mais Monsieur, Monsieur? bon le voila rentré dans son
Galletas, avec ses bouquins, et ses papras, et je ne le tirerai
jamais de la – oh diable si j'ai compris un mot de mes
instruction d'ambassadeur, mais cela ne fait rien, je ne serai
pas le premier; – Voyons repétons mon Rôle un moment –

Arlequin reste contre une coulisse a reflechir –

Scene 3.

La Baronne entre

La Bar: je vois bien que ces petits Auteurs arrivent de bonne heure, quand
on les invite a diner et qu'ils se font attendre, pressé, prié, quand
on leur demande quelqu'ouvrage de leur tête capricieuses; mais
n'importe quand on a besoin de ces gens là, il faut s'humilier
et flatter même ce magot de Polichinelle; au lieu de m'impatienter
plus long tems j'ai pris le parti de venir moi-même.

<3> Arlequin en se retournant vers la Baronne

Arl: oh! la voila Madame La Baronne, je – je ne la voyois pas,
me voila bien embarassé, mais voyons – Madame La Baronne
je suis chargé de la part de Mr Polichinelle le grand auteur,
de vous dire qu'il m'envoye en Ambuscade pour vous dire
qu'en vous favorisant, il a oublié de vous prier de venir sans
personne, que vos – que vos – ma fois j'oublie quoi, mais
Enfin – ils des choses qui parlent mieux que Mr les secretaires; Il a pourtant
bien tort Madame La Baronne, puis il vous prie de venir sur
des ailes d'appo – d'appothicaire je crois, et ainsi de suite etcetera; Voila
a peu pres Madame La Baronne ce que Mr Polichinelle m'a
dit; Vous comprenez je pense –

La Bar – Voila un message qui me paroit bien clair: dites s'il vous plait
a votre Grand Auteur, que s'il a autant d'esprit et d'erudition
que Mr Le Secretaire, que nous voila bien arrangé dans nos
projets de comedie – allez avertir Mr Polichinelle que je suis
ici, et que je demande a le voir –

Arl: Madame j'y vais pour vous complaire, mais s'il est dans ses
distractions avec un charbon contre ses murailles, j'aurai bien de
la peine a obtenir qu'il s'appercoive de moi –

Arl: sort.

La Baronne – j'aurai bien envie une fois pour toutes, de me
faire auteur moi même, (Les Auteurs font trop les renchéris);
Cela n'est peut-etre pas si difficile, surtout quand on ne veut
que rendre ce qu'on a dans le coeur; voyons si je chantois
par example, un tel sujet doit m'inspirer –

<4> Sur L'air de Mr Renz on dit que L'amour.

1.
Fêtons le retour
Fêtons l'heureux Jour
de cette Naissance
Nous lui devons notre bonheur.
               bis
Tendre Amie, aimable soeur
tu fais notre Jouissance.

2.
Si pour te fêter
si pour te chanter
Il faut un Poête
Pour moi je renonce a cela
Pour te plaire, ah! l'on t'aimera
Pour cela je suis faite

Scêne 4.

Polichinelle entre. Arlequin le ramène en le poussant

Pol: Eh bien! Madame La Baronne que voulez vous de moi, vous me
faites message sur message, je n'y comprends rien je vous l'avoüe;
Vous voulez que je compose là une piece de théatre sans savoir,
ni sur quel sujet, ni pourquoi; vous connoissez surement de
meilleurs auteurs que moi, pourquoi ne pas vous addresser a eux?
d'ailleurs je suis harassé, fatigué; persecuté de tous les côtés; –

La Bar: Mais Mr Polichinelle, que me dites vous la? M'adresser a d'autres!
Vous savez mieux que personne quelle misere c'est, quand il s'agit
de faire seulement un couplet –

Pol: Et pourquoi n'exercez vous pas le talent de ce jeune Marquis?
Il faut faire marcher les jeunes Gens –

La Bar: Oh! le marquis vous me faites rire; ah vous avez bien trouvéz
votre homme; Il est trop paresseux; nous avons beau le fêter et
l'aimer, nous ne le corrigeons point. –

Pol: Enfin dites moi le sujet de la piece; quel espece de personage fait
faut il fêter? quel genre ce personage aimeroit il? est ce du
Merveilleux? Tragique? Comique? et puis est ce une femme?
car cela ne laisse pas que d'etre essentielle a pour la chose en question. –

<5> La Bar: Oh! cela va sans dire, si ce personage avoit eté de l'autre
sexe, j'aurai pris le soin de le fêter moi même, Mr Polichinelle.

Pol: c'est une femme! Voila qui est bien difficile car peut etre
faudroit il etre flatteur; Il y a si peu de femmes dans le siecle
ou nous vivons qui aiment que nous leur disions des petites
verités – Cette femme est elle coquette? aime t'elle le monde, la
dissipation, le Jeu, enfin que fait-elle?

La Bar: Ce qu'elle fait! Elle fait le bonheur q d'un Mari qui la cherie,
Elle est tendrement aimée de ses Enfans, elle aime la societé aimable,
Elle y est aimée; elle a cet esprit qui plait a tous, (même aux femmes)
Elle a des talens, de l'agrément, une douceur de caractere qui rend
heureux tous ceux qui sont aupres d'elle; vous la son coeur
sçait apprecier l'amitié; vous la voyez donc cette amie dans le
portrait que je vous fais; c'est sa fête, le retour l'anniversaire du jour de cette Naissance
qui fait notre bonheur,

Pol: Arretez, arretez Madame La Baronne, voila qui suffit, Je
l'aime deja cette dame sans la connoitre, et je –

Scene 5.

Arlequin entre en hâte.

Arl: Madame de la Colombiere  fait demander si elle peut avoir L'honneur
de voir Madame La Baronne;

La Bar: Justement, j'allois la prier de me faire la grace de venir chez
moi ce matin, pour concerter ensemble pour cette femme fête; elle
fait des couplets charmants, elle les chantent encore mieux, et
nous pourrions arranger cela ensemble; dites a Madame de la
Colombiere de me faire le plaisir d'entrer –

Arlequin sort.

<6> Scêne 6.

Madame de la Colombiere entre.

Madame de la ColBaronne – bonjour ma chere Amie, vous venez bien a propos
nous sommes dans les horreurs de la composition, nous voulons vous
consulter, comment nous pourrions fêter une bonne Amie?

Made de la Col - La tache n'est pas si difficile; j'ai appris son arrivée
chez vous, je savois que c'etoit sa fête, et je venois celebrer avec
vous cette fête, qui nous rend tous si heureux contents –

La Bar: Voila ce qui s'appelle vivre en bonne voisine, mais enfin
revenons a nos projets;

Pol: Allons, allons Madame La Baronne; Madame de la Colombiere
a plus de raison que nous tous; Elle dit que ce n'est pas si difficile
de fêter une bonne Amie; c'est vrai; nous aurions beau nous
creuser l'esprit pour faire une comedie, jamais cela ne reussira
comme le vrai sentiment du coeur;

La Bar: Allons il faut vous pardonner votre paresse, puisque tout
Auteur que vous êtes, vous avoüez que nous pouvons nous
passer de vous – Pol: sort.

mais c'est une bonne Leçon pour moi;
j'aurai du m'addresser au Baron, Il n'y a point de meilleur
Auteur que lui, pour moi, puisqu'il a eté celui des sentiments
que j'ai pour cette bonne amie, Il me l'a fait connoitre, et nous
ne ferons qu'un pour la cherir et L'aimer –

Madame de la Colombiere chante sur l'air *

* Mde La Colombiere / sur l'air

Reüssir l'esprit, les talents
La douceur & la modestie
C'est le partage de Sophie
C'est le charme de ses parents
j'y vois surtout sensible Coeur – bis
c'est la source du vrai bonheur [– bis]

Nous gardons un doux souvenir
Du jour heureux ou tu fus née
Que ta famille fortunée
Devoit ressentir de plaisir
De ton bon Coeur voila l'effet – bis
Te faire aimer est ton secret [– bis]


Arlequin entre tout doucement pendant les couplets qu'il
Ecoute – puis il dit apres les couplets chantés

<7> Scene 7.

Arl: Ah que Mr Polichinelle est Gentil! Jamais il n'a rien fait
de si bien chanté. – (Il va se mettre entre les deux dames)
Mesdames Mr Polichinelle est trop glorieux pour recevoir des
d'autre recompense de ses travaux que la Gloire; mais
son secretaire qui n'a point de vanité se charge de ces bagatelles;
et ne lui en rend que ce qu'il veut:

La Bar: Va, Va, pauvre Arlequin; on ne t'oubliera pas;
commence par aller souper. (Elles sortent)

Arl: Oui, et du Macaroni, entendez vous, et vous Messieurs
Et Mesdames applaudissez moi. –

Il fait la reverence en tournant le dos.

Note

  Public

Transcription établie à l'occasion du colloque "La vie de château en Suisse au XVIIIe siècle" qui s'est déroulé au Musée national de Prangins, 20-22 novembre 2014. Publiée en septembre 2015.

Voir aussi sa fiche bibliographique.

Etendue
intégrale
Citer comme
[Guiguer de Prangins [-Clevland], Matilda (1758-1817)], La Fête de Sophie, comédie pour marionnettes, [Prangins], [08 novembre 1785], cote ACV P de Mestral 65/398. Selon la transcription établie par Béatrice Lovis pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/769/, version du 31.03.2016.
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