Transcription

La Harpe, Frédéric-César de, Lettre à Henri Polier, Saint-Pétersbourg, 22 novembre [1784]

Petersbourg le 22e 9bre

Mon cher ami! J'ai lû avec un plaisir infini votre bonne Lettre
du 26e 7bre, et je pense que vous aurrés pareïllement reçû celle que
je vous ai écritte en datte du 17e/28e 7bre passé. Les nouvelles que vous
me donnés de votre famille m'ont extrêmement réjouï, je suis bien souvent
avec vous, et lorsque vous vous promenés entre les Saules ou sous les Noyers de
Vidi, nous somes pourtant ensemble car je vous y suis; mais qu'il est
éloigné çe tems, ou nous pourrons nous comuniquer de bouche, et librement
ce qui nous intéresse, nos Projets passés et futurs, et nos Réflèxions
de quelque Espéce qu'elles soyent! Ah! je vous assurre mon bon ami!
que j'anticipe bien bien souvent sur cette Epoque pour en jouïr du moins
en Imagination, avant que de le pouvoir le faire dans la réalité.

J'ai réfléchi mon cher Ami! à ce qui fait l'objet de votre dernière
Lettre, et voici ma Réponse. Je suis infiniment disposé à rendre
serviçe à mes Compatriotes, mais aussi longtems que je serai assurré de
ne pouvoir leur procurer une position meïlleure que celle qu'ils ont,
je me garderai soigneusement de leur donner des Espérances, et moins
encore de les attirer si loin, 4 caractères biffure Je vous ai dit souvent les motifs de
çette Résolution, et quoique je ne puisse vous en dire un plus grand
nombre; si vous vous les rappellés, vous serés convaincû que j'ai raison
de penser de la sorte. En partant de çe prinçipe, il faut 2 Choses
pour me faire agir. Prémiérement, je veux que la Plaçe que je
procurerai puisse faire non le malheur, mais le bonheur de celui
qui l'aurra, en lui procurant après 8 ou 10 ou 12 ans d'assiduïté
et d'Application, de quoi passer tranquillement le reste de ses
jours ou il voudra: pour çelà il fautdroit qu'ile l'Home dont je parle fut placé dans une
Maison où il pût espérer les égards des maîtres, et les attentions duës
à tout home qui se destine à diriger une Education; il faudroit qu'il
eût une appointement suffisant audelà à ses besoins; enfin
il faudroit qu'il fut assuré qu'au bout du terme, on lui donneroit
une récompense honnête; or çe sont là tout autant de Clauses
extrêmement difficiles à remplir: je scais çe que vous dis mon bon
<1v> ami, ainsi croyés m'en, et soyés bien persuadé que çe n'est point la mauvaise
volonté qui me dicte çe que je vous écris 1 mot biffure à ce sujet. Secondement,
En Ddésirant de trouver pour un Compatriote une bonne plaçe dans laqu'elle
il pût espérer des jours heureux, et des perspectives d'une petite fortune,
je voudrois en même tems m'assurer qu'il en est digne, et çelà tant
pour les personnes auxquelles je le recomanderois, que pour moi même
qui serois toujours responsable envers elles de sa bonne ou mauvai=
se conduitte; or mon cher ami, il n'y à que deux moyens pour s'assu=
rer de ce qui est en pareïl cas, sa Connoissance propre d'une sa propre Expériençe,
et çelle de personnes auxqu'elles on peut se fier come à soi même.
Appliquons maintenant çes Prinçipes au Cas dont il s'agit. Je
veux croire que Mr Bergier. s'estétoit effectivement corrigé, et qu'il
n'y ait pas ja de récidives à craindre, (chôse douteuse, pour
quelqu'un qui connoit la marche du coeur humain et la forçe
de l'Habitude), mais d'où le savons nous, vous et moi mon cher
ami? Il est vrai que je m'en rapporte à vous sur çet article come
à moi même, mais aussi çe n'est qu'à vous seul que je m'en rapporte:
pouvés vous donc mon bon ami! me conseïller de recomander Mr
B... et le feriés vous à ma plaçe sans hésiter dans un païs où il
faut être si retenû, et où il importe tant de conserver à la nation
la bonne réputation dont elle y jouït?
Voilà mon cher ami! çe que
je vous prie de me dire. Vôtre Réponse me déçidera pleinement.
En attendant je chercherai soit une plaçe de Gouverneur, soit
une plaçe de Secretaire (cette dernière est très difficile, et daïlleurs
accompagnée de beaucoup d'épines) en un mot tout çe qui se rencon=
trera d'acceptâble. J'ai lû Votre Lettre à notre Compatriote Du Saugi
un des plus honnêtes Suisses qu'il y aït au monde, très serviable, et
mon ami; j'employerai aussi De R..., mais je dois vous dire
1 mot biffure aussi, que jusques içi il ne s'est rien offert. 1 mot biffure
Je vous le répéte mon bon ami! rien de plus aisé que de plaçer
içi quelqu'un, mais il voudroit souvent mieux pour lui d'avoir labouré
la terre aïlleurs: j'en ai tant vû d'exemples! Ne donnés donc
<2r> pas des Espérançes à la famille de Mr B... Je suis rempli de
bonne Volonté, je desirerois pouvoir contribuer à leur rendre Serviçe, mais
je suis sur les Lieux et je dois savoir mieux çe qui convient, et
mieux raisonner la dessus qu'à 700 Lieues: relisés mes derniéres et Lettres
mon bon ami! et vous sentirés que j'ai mes raisons pour parler de
la sorte. Il est Quand au militaire, il n'y faut pas songer; marqués
moi çependant le grâde de Mr B. J'espère aussi que l'on persévêrera
dans la sage résolution de ne pas envoyer Mr B... içi avant que
d'avoir trouvé quelque chose à sa bienséançe. Il y à un mois qu'un
Génevois nomé (Du Seigneur) que je ne connois point, arriva chez un
Negt Espagnol dont je fréquente la maison avec des Lettres très fortes de
Ngts hollandois pour lui trouver une place. Le hasard me l'ayant
fait rencontrer chez çe Négotiant, voilà mon home qui s'attache à
moi, me questionne, cite, disserte, décide, tranche, dispute, et
tout çela avec une volubilité inconçevable. Cettes manières me déplû=
rent! çependant à la recomandation du Ngt espagnol je promis
de m'employer pour lui, et je m'en débarrassai parlai en effet à
son Sujet. Etant tombé peu de Jours après malade de la jaunisse,
je fus fort étonné de voir arriver mon home, et encore plus de l'y voir rester
2 heures et demie. Ma patiençe se soutint pourtant jusques au
bout, mais lorsque le lendemain il ma fallût l'avoir tout près
de 4 heures, et qu'il me menaça de visittes ultérieures, je perdis conte=
nançe, et résolû d'arrêter tout à fait ses visittes. Rien n'étoit
en effet plus à propos, car çet indiscret personnâge ne discontinua
pas pendant plusieurs jours de se présenter à ma porte, et ne me laissa
tranquille qu'après avoir vû que 4-5 mots biffure ses
visittes étoient importunes. Je n'en continuai pas moins mes recherches pr
lui être utile, et je parlai de lui a des personnes qui le 2 mots biffure
à son sujet, mais çe personnâge avoit tellement été blessé, qu'il
à tenû mille mauvais propos sur mon compte, et voilà çe que ç'est
que de voulloir se mêler de pareïlles affaires! Fuslin qui est la patience
même lassé des ses impertinences qu'il lui débitoit quelques fois pendant
4 ou 5 heures, 1 mot biffure s'est vû obliger de lui fermer aussi sa porte.
<2v> et mon autre Compatriote Saugi s'est brouïllé avec lui en voullant lui donner de
bons conseils. Je vous ai racconté çette Histoire afin que vous sçachiés combien
il y à de désagrémens à essuyer en voullant rendre serviçe simplement
par humanité.

Mes affaires sont toujours dans le même Etat: j'ai parlé il y à peu de
jours avec force, en faisant voir les Invitations écrittes qu'on m'a faittes
pr venir içi: en un mot j'ai rompû la glaçe, mais si ç'est pour la 1ère
fois, j'espère aussi que çe sera pr la derniére, car mon parti est pris et
je ne solliciterai pas 2 fois ce que je n'aurrois pas même à demander
une première Cependant il y a apparençe que je serai logé et défrayé;
or si l'on m'accorde çes articles qu'on m'avoit promis d'entrée, je prendrai
patiençe sur le reste. Jusqu'à présent j'ai eû peu de momens
à moi dans la journée, ayant réüni à l'office de Précepteur, çelui
de Menin, mais bientôt je serai déchargé 2 mots biffure de çe dernier
offiçe, et il en est tems car j'ai a peine le tems de souffler. Mon
ame se refuse aux Souplesses incompatibles avec mon Devoir, et
jamais je ne consentirai à mettre de côté celui çi, pour quelque
considération que ce fusoit pas même pour une Seconde... mon parti est
pris depuis longtems à çe sujet: et soyés bien 2 mots biffure Si j'essuye
des Contradictions, si l'on me gêne &c. j'y oppôserai mon zêle, et
l'enviee désir imodéré de réüssir, avec lesquels je tenterai de surmonter
les obstacles, mais si ces obstâcles étoient ou insurmontables ou
incompatibles avec ma facon de penser, mon ami! vous me
connoissés, je n'achéterai point mon Repos et la conservation de
ma plaçe, en sacrifiant ma Consciençe, mon honneur et la juste
part qui doit me revenir un jour de la gloire d'avoir bien
fait. Il est d'autres manières de se distinguer pour çelui qui a
déçidé en lui même de le tenter, et qui n'estiment les honneurs
de çe monde que çe qu'ils vallent, ne les préférera jamais aux Biens
faits pour le Sâge. Au surplus je suis très bien, On me témoi=
gne beaucoup de Confiance, et je sens çe que cela vaut. Mes Su=
périeurs me veullent du bien, mes Collègues me considérent et m'aiment
parçe que je suis un bon Diable sans maliçe, aimant à rire quelques fois
<3r> et n'ayant aucune prétentions,. Dans le monde je suis bien reçû, mais
j'ai rârement le tems d'y aller; d'aïlleurs je connois le gd monde! et je
m'y suis déjà tant ennuyé que je n'y vais plus que pour n'y être pas
étranger,. et Quant Je vois de tems en tems des personnes de mérite, et du
reste j'employe tout mon tems à faire des Extraits dont je puisse me
servir à l'avenir pour mes Leçons.

Quant aux affections du Coeur,
je les passe sous Silence, et tâche de les oublier de mon mieux, mais sans
pouvoir me vanter d'y avoir plaisamment réüssi. Sans mes occupations
accompagnées d'un d'un Enthousiasme qui me ronge, je ne me flatterois
pas 2 mots biffure de réüssir a étouffer çes Souvenirs, car je connois mon
Coeur, et sais qu'autant il est fort d'un côté, autant il est foible de
l'autre. Si je réfléchis cependant qu'il faut néçessairement demeurer
Célibataire, pour bien remplir mes devoirs et me conduire selon les régles de
la prudençe, il est impossible que je ne puis m'empêçher de trouver quelque
chose a redire à mon étoile,. quant à la personne
l'Eloignement ou je me tiens d'elle lui a donné plu=
sieurs fois des doutes, que des Inadvertances de ma part
ont peut être dissipé: quoiqu'il en soit je le vois rare=
ment, je lui parle rârement, et sauf mes actions
qui peuvent quelquefois encore lui faire connoitre mes Sentimens
depuis le début de la ligne biffure je vis avec elle come un étranger. J'ignore
même si elle a toujours pour moi les mêmes Sentimens 2 mots biffure qu'autrefois,
et ne veux pas le savoir. Sa figure est charmante, son Esprit est vif et
se manifeste un peu par saïllies. Son Caractère paroit être bon; elle est douce
humaine, de bonne humeur, mais aussi quelques fois capricieuse. Sa Nais=
sance est l'une des plus illustres de çe païs, et sa fortune sans être grande est
cependant honnête. Enfin il n'y a rien à redire à sa conduitte. mais le moyen
de persuader à une telle personne de changer un jour son Climat contre
le nôtre ou tout autre plus méridional. Non mon ami! quand il ne
tiendroit qu'à moi, je n'y consentirois pas, dans l'idée ou je suis que la
Concorde et le bonheur ne pourroient habiter avec nous.

Nous n'avons de la neige que depuis 2 Jours, et la rivière n'est pas prise,
chose assez râre dans çette Saison, et qui est fort nuisible à cause du transport
des marchandises et des vivres qu'on apporte du centre de l'Empire.
J'ai oublié le nom de l'ami auquel vous avés recomandé mon frére, mais je ne vous en tiens
pas moins un grand compte: j'espère que le gout de la Toilette passera avec l'âge
et que la mauvaise main se corrigera, ou du moins que d'autres qualités la remplaçeront.
<3v>  vous ne scaurriés croire combien je desirerois qu'il réüssit. je vous le recomande toujours mon
bon ami! Faites moi le plaisir de dire à Mr Lacombe lorsque vous le verrés que je ne l'ai
pas oublié. Présentés mes Homages à Madame votre Epouse et à Mesdames vos
Soeurs: quand je me rappelle des heures agréables passées dans leur Compagnie,
je me veux réellement du mal d'être si loin. Ma destinée est en effet bizarre:
coment aurois je pensé de passer 10 ou 12 ans vers le Ladoga, moi qui suis né sur
les bords du Lac de Genève? Embrassez notre bon ami Samuël, qui est actuëllement
un Epoux aussi grâve qu'il fut amant volâge: j'aimerois assez voir un tel père de
famille. que fait La Mothe? Je pense qu'il est bien fâché d'avoir quitté, mais
aussi qui n'aurroit cru çet enthousiasme républicain tout a fait éteint? faites lui
mes amitiés. Et le Solitario? on m'a je crois écrit que son Hermitage l'ennuyoit,
et que semblable aux Hermites du charmant Mont S. Luca de Spoletto, il avoit envie
de prendre une compagne, il a raison, j'approuve fort un tel parti, dites le lui
de ma part en lui faisant mes complimens, et si Bridel chante l'Evênement ne manqués
pas de m'en envoyer un exemplaire. Rappellés moi au Souvenir des Personnes qui pensent
encore que j'éxiste, pour moi je n'oublie ni mes amis, ni ma Patrie, ni mes Connoissançes, ni
ceux qui m'ont fait du bien. Je vous recomande surtout de présenter mes obéïssançes à Mrs De
Loÿs et de Middes, et je vous remerçie mille fois pr le bon acceuïl que vous avés fait à la famille
Kaschalof: je viens d'en être remerçié. Adieu mon cher et bon ami! aimés moi toujours
et écrivés moi plus souvent: que le bon Dieu vous détourne de votre paresse. Amen!


Enveloppe

A Monsieur
Monsieur De Polier de Loÿs
çi devant officier au Régiment d'Erlach etc.
A Lausanne
en Suisse 


Note

  Public

Cette transcription a été établie dans le cadre du projet La Harpe et la Russie (1783-1795).

Etendue
intégrale
Citer comme
La Harpe, Frédéric-César de, Lettre à Henri Polier, Saint-Pétersbourg, 22 novembre [1784], cote ACV P René Monod 496. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/693/, version du 07.06.2019.
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