Transcription

La Harpe, Frédéric-César de, Lettre à Henri Polier, Saint-Pétersbourg, 12 juin [1785]

Pétersbourg le 1/12 Juin

J'ai reçû mon cher Polier vos deux excellentes lettres du 7e Mars et 21e
Avril qui m'ont rempli l'ame de satisfaction et de bonheur. Je ne recus
la dernière que hier au moment ou je partois de la campagne pour faire
une course en ville, et c'est de ce dernier lieu que je vous écris. J'espère
que ma lettre du 29e Avril vous aura tout à fait tranquilisé sur mon
compte. Je suis libre maintenant, puisqu'il ne tient qu'à moi de l'être et
que sauf mes devoirs, rien au monde ne peut plus me retenir par
force, aussi je vous l'avouerai, ce Sentiment de liberté et d'indépendance
m'a rendu quelque 1 mot biffure ma bonne humeur précédente quoi que je
n'avois pourtant pas perduë au point de ne jamais rire, je veux même
quelque mal aux jeunes Lanskoy de vous avoir fait un pareïl conte, puisquil vous
a fait de la peine. J'ai perdu il est vrai beaucoup de la bonne humeur
que j'avois il y a plusieurs années, mais je la retrouve cependant
de tems en tems quand je suis en lieu propre à lui laisser son libre
cours, surtout avec des femes,. 2 mots biffure

Je ne scaurrois assez vous dire mon bon ami! combien la Démarche
que vous avés faitte auprès de Mr de Cerjeat m'a touché, et combien je
vous en tiendrois comte, s'il m'étoit possible d'ajouter quelque chose au
sentiment d'amitié et d'attachement qui nous unit l'un à l'autre. Faites
moi le plaisir d'offrir à Mr De Cerjeat mes obeïssances, et mes justes
remerciemens pour son zèle, sa bonne volonté, et tout le bien qu'il m'a
voullu. Le changement qui est survenu dans mes affaires et qui a coupé
les racines à tout mécontentement de l'espéce de celui qui m'affectoit, me
fait aussi une oblig loi de revenir sur mes pas, et come vous savés
bien mon ami! ce qu'il m'en auroit couté de renoncer à ma place
1 mot biffure Un des Cavaliers de l'ainé des Princes, le Colonel Levaschof a l'honeur
d'être connu de Mr de Cerjeat qui a eu beaucoup de bontés pour
lui lorsqu'il etoit à Lausanne avec la Comtesse Skavronska, et me
prie de le rapeller à son souvenir en lui offrant des obéïssances.

<1v> L'on a inséré dans l'ordre émané au sujet de l'augmentation de mes
appointemens qu'elle avoit eu lieu pr en considération des soins et des
peines particulières que je m'étois données. J'ai du reste lieu d'être très
content de ma position actuelle. Je jouis de l'Estime et de la considé=
ration publique. Mes Collègues me veulent du bien parce disent-ils
que je suis bon diable malgré ma tête chaude, et mes Supérieurs
me témoignent des égards. Je ne scaurrois aussi assez me louer des
bontés dont les Parens de mes Eleves m'honorent. Je ne vous transcrirai
pas les choses obligeantes qu'ils m'ont dittes mais parce que malgré la
connoissance que vous avés de ma véracité, vous auriés peine à croire
que des personnes élevées dans ce haut rang s'exprimassent avec autant
de bonté que si elles étoient de simples particuliers. J'ai vu peu de fois
la grande Dame sans qu'elle ait daigné m'adresser la parole avec bonté.
je vous cite celà parceque c'est une distinction à laquelle mon rang
ne me donnoit aucun droit de prétendre et parcequ'elle a encore ajouté
à l'aux attentions qu'on a pour moi. Je sens il est vrai tout ce qu'il y a d'obli=
geant et de flateur dans ces Procédés, mais je n'en perds pas la tête,
et je m'attends bien à n'être pas éxemt des vicissitudes qui accompagnent
ordinairement la faveur. Me croyésiriés vous capable d'2 caractères biffure d'être abattu si
je l'on n'avoit plus pour moi ces mêmes procédés? Je suis bien sur que non,
car nous nous connoissons et vous savés bien que ce n'est pas la
soif de l'or ou celle des honneurs qui m'inspirent, mais le desir unique de
me distinguer en me rendant utile; or si je fais le bien autant qu'il
est en mon pouvoir et si ma Conscience bien éclairée me rend ce témoi=
gnage que pourroit-il m'arriver? Ma bone Réputation j'ose l'espérer
ne dépendra que de moi seul, et tous les Grands du monde
ne pourront la diminuer ou l'augmenter. Oh! si je pouvois
réussir dans les Projets que j'ai concus! Si j'étois le maitre de les suivre
et d'éxécuter seul ce que je crois être le bien de la chose!... mais
<2r> ç'est s'attendre à l'impossible,. et je Les homes m'ont déja appris plu=
sieurs fois à mon Dam qu'il étoit impossible de parvenir au plus grand
bien, et quoique mon Enthousiasme n'ait pasû en être abattu, cette
Expérience m'a rendu plus circonspect dans mes Espérances. Du moins
je ferai dans mon Département tout ce qu'il me sera possible
afin d'amener les choses à une bonne fin, et je me conduirai
toujours come si les peuples me voyaient agir et devoient sur le
moment même me rendre responsable de mon ouvrage, mais come
je vous l'ai dit je ne suis pas seul et mon département est borné.

Mes deux Eleves parlent déja le francois, l'ainé courament, et le
cadet d'une maniére à se faire comprendre de ceux qui l'entourrent. Tous les
deux m'aiment et me le témoignent malgré la Sévérité dont j'use envers
eux, l'obéïssance absoluë que j'en éxige, et les reprimandes
que je leur adresse sans ménagemens lorsqu'ils les mé=
ritent. De mon côté, je sens qu'ils me sont nécessaires.
Je les aime et suis heureux avec eux, mais aucune
familiarité ne régne entre nous. Ils sont mes infé=
rieurs et ils doivent le savoir et le sentir, tout come je ne dois pas en abuser.
Jamais encore ils n'ont osé me raconter seulement en passant qu'ils étoient
princes, et moi je ne leur dirai jamais qu'ils doivent s'appliquer à être
de braves princes, mais qu'ils doivent s'efforcer d'étre honêtes gens, et
des citoyens pleins de mérite, car celà vaut sans doute mieux que dêtre
Prince. L'ainé avec lequel on peut deja soutenir une conversation
suivie et qui a beaucoup d'intelligence, a déja une grande aversion pour
les mauvais Rois. Jamais il ne m'en tombe quelqu'un d'eux sous la
main sans qu'il soit aussitôt peint de la bonne manière, je dicte
mon Jugement, et puis le Papier passe entre les mains des Parens. Enfin
dans plusieurs sens j'ai de vrais sujets de joye, et sans doute que si quelques
nuages obscurcissent ces beaux jours, cest que la chose ne peut être autre=
ment.

<2v> Je mène une assez bonne vie à la campagne. Le matin à
7½ je vais chez l'ainé de mes éleves ou je reste jusques à 10 h. et quelque=
fois plus tard. De 10 à 11 je passe chez le cadet, après quoi ou je retourne
chez moi jusqu'au Diné ou je me promêne. a 3h. je retourne chez
le cadet auprès duquel je passe une ou une heure et demie, et celà
fait je suis libre. Je me retire pour lors chez moi, ou je m'occupe
jusques à 8 heures et demi ou 9 heures afin d'éviter la chaleur
du soleïl qui ne se couche maintenant qu'après 9 heures, et
je me proméne dans la campagne jusques à onze heures ou
minuit par le plus beau crépuscule du monde. 3 mots biffure
Pendt toute la nuit on voit assez pour lire et écrire sans le secours
de la lumière. après avoir bien arpenté la campagne
je reviens chez moi et m'endors doucement en pensant à ceux
que j'aime. 3 caractères biffure J'ai repris bonne mine depuis ce nouveau regime
mais j'ai gardé mon toupet blanchi, et suis maintenant
un Gd riquet à la houpe.

Vous aurrés les cartes par la
1ere occasion, la chose étant impratiquable par la poste. Lacombe
qui par parenthèse doit être payé à l'heure qu'il est pourroit vous
indiquer une voye plus brève. Le jeune comte S. vient de perdre
son Gouverneur Mr Rohme home de beaucoup de mérite qui quitte j'ignore
pourquoi. On comptoit envoyer le jeune home étudier aïlleurs, mais
celà doit avoir changé depuis peu, cependant vous m'obligeries
<3r> toujours de répondre à la note que je vous ai envoyée par mes
parens. On dit que le jeune home a beaucoup de connoissances
pr son age et d'excellentes dispositions. Sa figure est intéressante.
Le Père est un tout à fait brave et galant home auquel il ne manque
que d'avoir trop peu d'ordre dans ses affaires, et beaucoup de dettes malgré
une fortune imense.

Présentés je vous prie mes homages à Me Kachelof et mes obeïssances
à Monsieur. J'ai vû il y a 3 jours Mr le Colonel Plestschief son frè=
re qui m'a donné de ses nouvelles, et se portoit bien.
Mille et mille choses à tout votre Parenté, en particulier à Me
votre Epouse; à Mesdames vos Soeurs et à notre cher Samuel
père de famille par la grace de dieu. Mes respects à Mr De
Loys et à Mr le Brigadier de Middes et à Mademoiselle, ainsi
que chez Mr De Corcelles. Beaucoup de Complimens au cher la Mothe
Seigneur de Longeville, la Mothe, et de plusieurs procés tant
jugés qu'à juger dans ce monde ou dans l'autre. Rapellés moi au
Souvenir du voluptueux d'Eyverdun dont 2 mots biffure j'envie vraiment
la maison avec sa vuë ravissante. Faites je vous prie en sorte
qu'on ne m'oublie pas dans les sociétés ou l'on avoit bien voulu
m'admettre et auxquelles mon coeur est attachè malgré l'Espace qui
m'en sépare. Ah! mon cher Polier! nous nous reverrons une fois sous
les beaux noyers de Vidy, sous les 4 maroniers, sur le Banc de Dorigny
et entre les allées de Saule qui bordent la grande route: qu'il seroit
affreux de penser le contraire! O mon ami! conservés moi votre amitié, et
que nos jours s'écoulent ensemble au sein de la Liberté, après que nous
aurrons employé nos beaux Jours à être utile au monde! voilà le dernier de mes voeux
et celui par lequel je veux finir ma lettre .


Enveloppe

A Monsieur
Monsieur De Polier De Bottens
ce devant officier au Régiment Suisse
d'Erlach etc.
A Lausanne
en Suisse 


Note

  Public

Cette transcription a été établie dans le cadre du projet La Harpe et la Russie (1783-1795).

Etendue
intégrale
Citer comme
La Harpe, Frédéric-César de, Lettre à Henri Polier, Saint-Pétersbourg, 12 juin [1785], cote ACV P René Monod 493. Selon la transcription établie par Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), url: http://lumieres.unil.ch/fiches/trans/686/, version du 07.06.2019.
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